CI.KANTE
Voici le sujet de la scène. Un berger étoit attentif aux beautés d’un spectacle qui ne faisoit que de commencer, lorsqu’il fut tiré de son attention par un bruit qu’il entendit à ses côtés. Il se retourne, et voit un brutal qui, de paroles insolentes, maltraitoit une bcrgcTe. D’aboid il prend les intérêts d’un sexe à qui tous les hommes doivoiit hommage; et, api'ès avoir donné au brutal le châtiment de son iiisolence, il vient à la bergère, et voit une jeune personne qui, des deux plus beaux yeux qu’il eût jamais vus, versoit des larmes qu’il trouva les plus belles du monde. Hélas! dit-il en lui-même, est-on capable d’outrager une personne si aimable! Et quel inhumain, quel barbare ne seroit touché par de telles larmes? Il prend soin de les arrêter, ces larmes qu’il trouve si belles ; et l’aimable bergère prend soin en même temps de le remercier de son léger service, mais d’une manière si charmante, si tendre et si passionnée, que le berger n’y peut résister; et chaque mot, chaque regard, est un trait plein de flamme dont son conirsesent pénétré. Est-il, disoil-il, quoique chose qui puisse mériter les aimables paroles d’un tel romeecîment? El que ne voudroil-on pas faire, à quels services, à quels dangeis ne seroit-on pas ravi de courir, pour s’attirer un seul moment des louchantes
' M liùre a successivement reproduit celle silualion dans l’Étourdi, l'I-çole dtt Maris. V. Amour médecin, le Sicilien, l'Avare.
ACTK 11, SCÉNM VI.
douceurs d’une amc si rccounoissaiilc 1 Tout le spectacle passe sans qu’il y donne aucune allenlion; mais il se plaint qu’il est trop court, parcc([u'cn fînissanl il le sépare de son adorable bergère ; et, de celle première vue, de ce premier Uioment, il emporte chez lui tout ce qu’un amour de plusieurs années peut avoir do plus violent. Le voilà aussitôt à senlir tous les maux de l’absence, et il' est tourmenté de ne plus voir ce qu’il a si peu \u. 11 l’ait tout ce qu’il peut pour se redonner celle vue, dont il conserve nuit et jour une si chère idée; mais la grande conlrainto où l’on lient sa bergère lui en ôle tous les moyens. La violence de sa passion le fait résoudre à demander eu mariage l’adorable beauté sans laquelle il ne peut plus vivre; et il en oblicnt d’elle la permission, par un billet qu’il a l’adresse de lui faire tenir. Mais, dans le mémo temps, on l’averlil que le père de celte belle a conclu son mariage avec un autre, et ([ue tout se dispose pour en célébrer la cérémonie. Jugez quelle atteinte cruelle au cœur de ce triste berger! Le voilà accablé d’une mortelle douleur; il ne peut souffrir l’effroyablè idée de voir tout ce qu’il aime entre les bras d’un autre; et son amour, au désespoii-, lui fait trouver moyen de s’introduire dans la maison de sa bergère pour apprendre ses sentiments, et savoir d’elle la destinée à laquelle il doit se résoudre. 11 y rencontre les apprêts de tout ce qu’il craint; il y ^oit venir l’indigne rival que le caprice d’un père oppose aux tendresses de son amour; il le voit triomphant, ce rival ridicule, auprès de l’aimable bergère, ainsi qu’auprès d’une conquête qui lui est assurée; et cette vue le remplit d’une colère dont il a peine à se rendre le maître. Il jette de douloureux regards sur celle qu’il adore ; et son respect et la présence de son père l’empêchent de lui rien dire que des yeux. Mais entin il force toute contrainte, et le transport de son amour Tohlige à lui parler ainsi :
(Il clianle.)
Helle IMiilis, c’est tro[), c’est trop souffiir; llKinpons ce dur silence, et m’ouvrez vos pensées.
Apprenez-moi ma destinée :
Kau’-il vivre? l'aut-il mourir?
ANGKLIQÜE, en cliaiilanl.
Nous me voyez, Tircis, triste et mélancolique,
Aux apprêts de l’hymen dont vous vous alarmez ;
6Î0 LE MALADE IMAGINAIRE
Je lève au ciel les yeux, je vous regarde, je soupire :
C’est vous en dire assez.
ARGAN
Ouais! je ne croyois pas que ma fille fût si habile, que de chanter ainsi à livre ouvert, sans hésiter.
fXÉAISTE.
Hélas! belle Philis,
Se pourroit-il que l’amoureux Tircis Eût assez de bonheur
Pour avoir quelque place dans votre cœur?
ANGÉLIQUE
Je ne m’en défends point dans celle peine extrême;
Oui, Tircis, je vous aime.
CLÉANÏE.
O parole pleine d’appas !
Ai-je bien entendu? Hélas!
Redites-la, Philis; que je n’en doute pas.
Oui, Tircis, je vous aime.