ACTE III, SCÈNE VIL 2i
ALCESTE
Hé! madame, Ton loue aujourd'hui tout le monde, f t le siècle par là n'a rien qu'on ne confonde. Tout est d'un grand mérite également doué; Ce n'est plus un honneur que de se voir loué : D'éloges on regorge, à la tète on les jette, Et mon valet de chambre est mis dans la gaiette.
ARSINOÉ
Pour moi, je voudrois bien que, pour vous montrer mieux, Une charge à la cour vous pût frapper les yeux. Pour peu que d'y songer vous nous fassiez les mines, On peut, pour vous servir, remuer des machines; Et j'ai des gens en main que j'emploierai pour vous. Qui vous feront à tout un chemin assez doux.
ALCESTE
Et que voud riez-vous, madame, que j'y flsse?
L'humeur dont je me sens veut que je m'en bannisse ;
IjC ciel ne m'a point fait, en me donnant le jour,
Une ame compatible avec l'air de la cour.
Je ne me trouve point les vertus nécessaires
Pour y bien réussir, et faire mes affaires.
Être franc et sincère est mon plus graiid talent ;
Je ne sais point jouer les hommes en parlant;
Et qui n'a pas le don de cacher ce qu'il pense
Doit faire en ce pays fort peu de résidence.
Hors de la cour sans doute on n'a pas cet appui
Et ces titres d'honneur qu'elle donne aujourd'hui ;
Mais on n'a pas aussi, perdant ces avantages.
Le chagrin de jouer de fort sots personnages :
On n'a point à souffrir mille rebuts cruels,
On n'a point à louer les vers de messieurs tels,
 donner de l'encens à madame une telle,
Et de DOS francs marquis essuyer la cervelle.
ARSINOE.
Laissons, puisqu'il vous plaît, ce chapitre de cour : Mais il faut que mon cœur vous plaigne en votre amour; El, pour vous découvrir là-dessus mes pensées. Je souhaiterois fort vos ardeurs mieux placées. Vous méritez, sans doute, un sort beaucoup plus doux, ^ Et celle qui vous charme est indij^nc de vous.
ALCEaTB.
Mais en disant cela, songez-vous, je vous prie. Que cette personne est, madame, votre amie?
ARSINOÊ.
Oui. Mais ma conscience est blessée en effet
De souffrir plus longtemps le tort que Ton vous fait.
L'état où je vous vois afflige trop mon ame.
Et je vous donne avis qu'on trahit votre flamme.
ALCESTE
G^est me montrer, madame, un tendre mouvement, Et de pareils avis obligent un amant.
ARSINOÊ.
Oui, toute mon amie, elle est, et je la nomme, Indigne d'asservir le cœur d'un galant homme S Et le sien n'a pour vous que de feintes douceurs.
ALCESTE
Gela se peut, madame, on ne voit pas les cc&urs; Mais votre charité se seroit bien passée De jeter dans le mien une telle pensée.
ARSINOE.
Si vous ne voulez pas être désabusé.
Il faut ne vous rien dire; il est assez aisé.
ALCESTE
Non. Mais sur ce sujet, quoi que Ton nous expose, Les doutes sont fâcheux plus que toute autre ciiose; Et je voudrois, pour moi, qu'on ne me fit savoir Que ce qu'avec clarté Ton peut me faire voir.
ARSINOÊ.
Hé bien! c'est assez dit; et sur cette matière Vous allez recevoir une pleine lumière.
* Sur ce passage, voici la remarque de Toliaire :
< Il fuiit dire toute mon amie qu'elle est, el nou pas toute mon amie elle e»t. »
> Et je la nomme; cet et est de trop. Je la nomm» est Tïcienx ; le ternie propre est ;« la déclare; on De peut nommer qu'un nom : je le nomme grand, verlucux, barbare; je le déclare indigne de mon amitié. > [Mélanges, i. Ill, p. 228.)
Il est manifeste que Voltaire n'a pas saisi le sens de ce passage. Il a sup< posé une inversion très-dure, et compris: Elle est toute, c'est-à-dire, tout h fait, mon amie, et je la nomme indigne d'asservir, etc.; tandis que le sens vcritable est celui-ci : Toute mon amie qu'elle est, elle est (el je ne crains pa» de la nommer, et je le dis tout baut], elle ei>l indigne, eic.
Il est probable que Voltaire avait sous les yeux un texte mal ponctne*.
(P. G<^nin.)