SCÈNE Xlï
ADRASTE
Un peu plus de ce côté. Vos yeux toujours tournés vers moi, je vous prie; vos regards attachés aux miens.
ISIDORE
Je ne suis pas comme ces femmes qui veulent, en se faisant peindre, des portraits qui ne sont point elles, et ne sont point satisfaites du peintre s il ne les fuit toujours plus belles qu'elles ne sont^ Il faudroit, pour les contenter, ne faire qu'un portrait pour toutes; car toutes demandent les mêmes choses, un teint tout de lis et de roses, un nez bien fait, une petite bouche, et de grands yeux vifs, bien fendus ; et surtout le visage pas plus gros que le poing, Teussenl-elles d'un pied de large. Pour moi, je vous demande un portrait qui soit moi, et qui n'oblige point à demander qui c'est.
ADRASTE
11 seroit malaisé qu'on demandât cela du vôtre; et vous avez des traits à qui fort peu d'autres ressemblent. Qu'ils ont de douceurs et de charmes, et qu'on court de risque à les peindre !
DON PÈDRE
Le nez me semble un peu trop gros.
ADRASTE
J'ai lu, je ne sais où, qu'Apelle peignit autrefois une maitresse d'Alexandre d'une merveilleuse beauté, et qu'il en devint,* la peignant, si éperdument amoureux, qu'il fut près d'en perdre la vie; de sorte qu'Alexandre, par générosité, lui céda l'objet de ses vœux. (A doo Pèdre.) Je pourrois faire ici ce qu'A pelle fit autrefois ; mais vous ne feriez pas, peut-être, ce que fit Alexandre.
(Don Pèilre fait la grjmacp.) ISIDORE, à don Pèdie.
Tout cela sent la nation; et toujours messieurs les François ont un fonds de galanterie qui se répand partout.
ADRASTE
On ne se trompe guère à ces sortes de choses, et vous avez l'esprit trop éclairé pour ne pas voir de quelle source partent les choses qu'on vous dil. Oui, quand Alexandre seroit ici, et que ce seroit votre amant, je ne pourrois m'empècher de vous dire que je n'ai rien vu de si beau que ce que je vois maintenant, et que...
^ Vab. S'il lie ks fail toujours plus belles que le jour.
DON PÈOBE.
Seig^neur François, voas ne devriez pas, ce me semble, tant parler; cela vous détourne de votre ouvrage.
ADRASTE
Ahl point du tout. J'ai toujours de coutume de parler quand je peins ; et il est besoin, dans ces choses, d'un peu de conversation, pour réveiller l'esprit, et tenir les visages dans la gaieté nécessaire aux personnes que Ton veut peindre.