‹ Œuvres complètes de Molière. Éd. variorum collationnée sur les meilleurs textes précédée d'un précis de l'histoire du théatre en France ... de la biographie de Molière ... accompagnée de notices historiques et littéraires sur chaque comédie de MolièreChapitre 294 sur 479 · L'IMPOSTEUR · texte numérisé non relu

L'IMPOSTEUR

COMEDIE EN CINQ ACTES

fô67.

L'histoire des premières représentations de Tartufe est devenue^ sous la plume de la plupart des commentateurs ou des biographes^ une véritable légende^ et le thème de déclamations contre k fanatisme, l'intolérance, les faux dévots et les jésuites. Nous ne nous replacerons pas sur ce terrain, et nous laisserons à M. Sainte-Beuve le soin de raconter^ en historien et en critique, les difficultés que la nouvelle pièce éprouva avant d'arriver jusqu'au public :

« Dès 1664, Molière avait achevé sa comédie du Tartufe à peu près telle que nous l'avons. Trois actes en avcient été représentés aux fêtes de Versailles de cette année, et ensuite à Villers-"Cottcrets chez Monsieur : le prince de Condé, protecteur de toute hardiesse d'esprit, s'était fait jouer au Raincy la pièce tout entière. Mais les mêmes hommes qui avaient obtenu qu'on brûlât les Provinciales quatre ans auparavant, empêchèrent la représentation devant le public, et la suspension avec divers incidepts se prolongea. Louis XIV, en ce premier feu de ses maîtresses, était loin d'être dévot ; mais il avait dès lors cette disposition à vouloir qu'on le fût, qui devint le trait marquant dans sa vieillesse. Tout en songeant à revoir et à corriger sa pièce pour la rendre représentable, Molière, dont le théâtre ni le génie ne pouvaient chômer, produisait d'autres œuvres, et, dans le Festin de Pierre, qui se joua en 1665, il se vengea de la cabale qui arrêtait le Tartufe^ par la tirade de don Juan au

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/ cinquième acte ; l'athée aux abois y confesse à Sgauarelle sou dessein de contrefaire le dévot : « Il n'y a plus de honte maiu- » tenant à cela : l'hypocrisie est un vice à la mode^ et tous les » vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d'homme » de bien est le meilleur de tous les personnages qu'on puisse » jouer. Aujourd'hui la profession d'hypocrite a de merveilleux » avantages...» Mais d'autres traits audacieux du Festin, joints à cette attaque^ soulevèrent de nouveau et semblèrent justifier la fureur de la cabale menacée ; il y eut des pamphlets violents publiés contre Molière. Il avait affaire à ses Pères Meyniers et Brisaciers^ qui ne manquent jamais.»

(c Pourtant le crédit du divertissant poète montait chaque jour; sa gloire sérieuse s'étendait : il avait fait le Mmnihrope. La mort de la reine-mère (1666) avait ôté à la faction dévote un grand point d'appui en cour. Comptant sur la faveur de Louis XIY^ se faisant fort d'une espèce d'autorisation verbale qu'il avait obtenue^ et pendant que le roi était au camp devant Lille , en août 1667^ au milieu de cet été désert de Paris, Molière risqua sa pièce devant le public ; il en avait changé le titre : elle s'appelait l'Imposteur, et M. Tartufe était devenu M. PantUfke; il y avait des passages supprimés. UImposteur, sous cette forme, ne put avoir, malgré tout, qu'une représentation ; le premier président Lamoignon crut devoir empêcher la seconde jusqu'à nouvel ordre du roi. Molière députa deux de ses camarades au camp de Lille avec un placef qu'on a. Mais le ror maintint la suspension'. »

Tels sont, réduits à la simple vérité historique et dégagés de tous les détails minutieux qui ne font que les obscurcir, les faits qui se rapportent à la première apparition du Tartufe; et comme nous devons, avant tout, dans un sujet où il est difficile d'être neuf, nous attacher à éclaircir ou à rectifier, nous rectifierons en passant un fait qui se rattache à l'unique représentation de 1667. Voici ce que dit à ce sujet M. Gcnin, à l'opinion duquel nous souscrivons complètement :

« Qui ne connaît 1 anecdote de Molière notifiant au public la défense qu'il venait de recevoir de représenter Tartufe? M. le premier présiderit ne veut pas qu*on le joue. Le fait est aussi faux qu'il est accrédité. Sous un roi comme Louis XIV, une plaisanterie si déplacée, un si grossier outrage lancé publiquement par un comédien contre un magistrat, contre l'illustre Lamoignon, ne fût certainement pas resté impuni : Molière, aimé de Louis XIV, était d'ailleurs l'homme de France le plus incapable de blesser à ce point les convenances, sans parler des égards

' Voyez sur Molière, cl parliculièreiiicnt snv Tartufe, \a belle appréciation de M. Saiii'c-Bcuve dans Port-Rnyaly tome 111, cliap. xv cl xvi.

qu'il devait à Boileau, honoré de l'intimité de M. de Lamoignon. Ce conte^ beaucoup plus vieux que Molière, a été ramassé dans les Anas espag^nols^ qui attribuent ce mot à I.ope ou à Calderon, au sujet d'une comédie dé l' Alcade : L'alcade ne vevi pas qu'on le joue. Quelqu'un a trouvé spirituel de transporter cette facétie à Molière, et llnvention a fait fortune, La biographie des grands hommes est remplie de ces impertinences : c'est le devoir de la critique de les signaler, et d'en obtenir justice. »

Molière, malgré ses vives instances auprès du ror, attendit deux ans avant de voir lever l'interdiction qui pesait sur sa pièce. Enfin, Tartufe reparut au théâtre le 5 février 1669. Nombre de gens, dit Robinet, coururent hasard d'être étouffés et disloqués pour voir cet ouvrage ; quarante-quatre représentations consécutives assurèrent le triomphe, et les camarades de l'auteur voulurent que sa vie durant il eîit double part dans les recettes produites par ce chef d'œuvre.

Considéré comme œuvre littéraire. Je Tartufe n'a trouvé que des admirateurs. « Il est, dit M. Nisard, plus goûté au théâtre que le Misanthrope, sans l'être moins à la lecture. Il y a plus d'intérêt, plus d'action, plus de passion. Au lieu du salon d'une coquette, c'est le foyer domestique d'une femme honnête, envahi par un intrus. Tout y est troublé, les amusements innocents, rtiounête liberté des discours, les plaisirs et les projets de famille, un mariage sortable et déjà fort avancé ; personne n'y est incommodé médiocrement. Aussi quelle agitation dans cette maison, désormais divisée en deux camps !... C'est la pièce où Molière a mis le plus de feu... il y a d'autres vilaines gens dans son théâtre... il se contente de les rendre ridicules... Pour le faux dévot, on n'en rit pas un moment ; Molière en a peur ; il en a horreur du moins. C'est la révolte de sa noble nature contre ce vice, le plus odieux de tous, parce qu'il sert de couverture à tous. »

M. Génin regarde Tartufe comme le dernier effort du génie : «Quelle admirable combinaison de caractères! Deux morales sont mises en présence : la vraie piété se personnifie dans Cléante, l'hypocrisie dans Tartufe. Gléante est la ligne inQcxible tendue à travers la pièce pour séparer le bien du mal, le faux du vrai. Orgon, c'est la multitude de bonne foi, faible et crédule, livrée au premier charlatan venu, extrême et emportée daus ses résolutions comme dans ses préjugés. Le fond du drame repose sur ces trois personnages. A côte d'eux paraissent les aimables figures de Marianne et deValère; la piquante et malicieuse Donne, chargée de représenter le bon sens du peuple^ comme madame Pernelle en représente l'entêtement; Damis, l'ardeur juvénile qui, s'élançant vers le bien et la justice avec une impétuosité aveugle, se brise contre l'impassibilité calculée

de rimpofiteur ; Elmire eufin^ toute charmante de décence, quoiqu'elle aille vétw ainsi qu'une frincesèe. Quelle habileté dans cette demi-teinte du caractère d'Elmire^ de la jeune femme unie à un vieillard! Si Molière Teût faite passionnée^ tout le reste devenait à l'instant impossible ou invraisemblable : la résistance d'Elmire perdait de son mérite ; Elmire était obligée de s'offenser, de se récrier, de se plaindre à Orgon. Point :

Uno femme se rit de sottises pareilles,

Et jamais d'an mari n'en trouble les oreilles.

Elle n'éprouve pour Tartufe pas plus de haine que de sympathie ; elle le méprise, c'est tout. Ce sang-froid étaft indispensable pour arriver à démasquer l'imposteur. Elmire nous prouve quels sont les avantages d'une honnête femme qui demeure insensible sur la passion du plus rusé des hommes, de Tartufe. »

Considéré au point de vue de la morale sociale ou religieuse. Tartufe a été l'objet de vives et nombreuses attaques. Nous allons, au moyen de quelques extraits, doimer une idée aussi exacte que possible des critiques dont il a été l'objet, depuis le dix-septième siècle jusqu'à nos jours.

Ce fut le curé de Saint-Barthélémy, Roullès, qui ouvrit le feu par un écrit anonyme : le Roi glorieux au monde, Roullès , dans cet écrit, appelle Molière « un démon vêtu de chair, habillé en homme; un libertin, un impie digne d'être brûlé publiquement.» L'auteur d'un libelle intitulé : Observations sur une comédie de Molière intitulée : le Festin de Pierre ', enchérit encore sur le curé de Saint-Barthélémy ;

« Certes, il faut avouer que Molière est lui-même' un Tartufe achevé et un véritable hypocrite... Si le dessein de la comédie est de corriger les hommes en les divertissant, le dessein de IMolière est de les perdre en les faisant rire, de même que ce& serpents dont les piqiares mortelles répandent une fausse joie sur le visage de ceux qui en sont atteints...

» Molière, après avoir répandu dans les âmes ces poisons funestes qui étouffent la pudeur et la honte ; après avoir pris soin de former des coquettes et de donner aux filles des instructions dangereuses, après des écoles fameuses d'impureté, en a tenu d'autres pour le libertinage...; et, voyant qu'il choquait toute la religion et que tous les gens de bien lui seraient contraires, il a composé son Tartufe et a voulu rendre les dévots des ridicules ou des hypocrites... Certes, c'est bien affaire à Molière de parler de la religion, avec laquelle il a si peu de commerce et qu'il n'a jamais connue, ni par pratique ni par théorie...

' A la dftie où parurent ces Obtervationtj le Tartufe n'avait encore été joué <|iie cliez Monsieur, frère du roi.

» Son avarice ne coulribue pas peu à échaufTer sa yerve conlre la religion... Il lait que les choses défendues irritent le désir, et il sacrifie hautement à ses intérêts tous les devoirs de la piété ; c'est ce qui lui fait porter avec audace la main au sanctuaire, et il n'est point honteux de lasser tous les jours la patience d'une grande reine, qui est continuellement en peine de faire réformer ou supprimer ses ouvrages...

» Auguste fit mourir un boufifon qui avait fait raillerfe de Jupiter, et défendit aux femmes d'assister à ses comédies, plus modestes que celles de Molière. Théodose condamna aux bêtes des farceurs qui tournaient en dérision les cérémonies ; et néanmoins cela, n'approche point de l'emportement qui paraît en cette pièce...

» Enfin^ je ne crois pas faire un jugement téméraire d'avancer qu'il n'y a point, d'homme si peu éclairé des lumières de la foi qui, ayant vu cette pièce ou sachant ce qu'elle contient, puisse soutenir que Molière, dans le dessein de la 30^^^ry soit capable de la participation des sacrements, qu'il puisse être reçu à pénitence sans une réparation publique, ni même qu'il soit digne de l'entrée des églises après les anathèraes que les conciles ont fulminés contre les auteurs de spectacles impudiques ou sacrilèges, que les Pères appellent les naufrages de l'innocence et des attentats contre la souveraineté de Dieu. »

L'archevêque de Paris, Harlay de Ghampvallon, que Fénélon dans une lettre à Louis XIV appelle « un archevêque corrompu, scandaleux, incorrigible, faux, malin , artificieux, ennemi de toute vertu, » publia, sous la date du 11 août 1667, le mandement suivant :

« Sur ce qui nous a été remontré par notre promoteur,

que le vendredi cinquième de ce mois, on a représenté sur l'uri des théâtres de cette ville, sous le nouveau nom de l'Imposteur, une comédie très-dangereuse,et qui est d'autant plus capable de nuire à la religion que, sous prétexte de condamner l'hypocrisie ou la fausse dévotion, elle donne lieu d'en accuser indifféremment tous ceux qui font profession de la plus solide piété, et les expose par ce moyen aux railleries et aux calomnies continuelles des libertins ; de sorte que, pour arrêter le cours d'un si grand mal, qui pourrait séduire les âmes faibles et les détourner du chemin de la vertu, notredit promoteur nous aurait requis de faire défense à toute personne de notre diocèse de représenter, sous quelque nom que ce soit, la susdite comédie, de la lire ou entendre réciter, soit en public, soit en particulier, sous peine d'excommunication;

» Nous, sachant combien il serait en effet dangereux de souffnr que la véritable piété fût blessée par une représentation si scandaleuse et que le roi même avait ci-devant très-expressé-

ment défendue ; et considérant d'ailleun que, dans un temps où ce ^and monarque expose si librement sa vie pour le bien de son État, et où notre principal soin est d'exhorter tous les gens de bien de notre diocèse à faire des prières continuelles pour la conservation de sa personne sacrée et pour le succès de ses armes, il y aurait de l'impiété de s'occuper à des spectacles capables d'attirer la colère du ciel ; avons fait et faisons trèsexpresses inhibitions et défenses à toutes personnes de notre diocèse de représenter, lire ou entendre réciter la susdite comédie, soit publiquement, soit en particulier, sous quelque nom et quelque prétexte que ce soit, et ce sous peine d'excommunication.

» Si mandons aux archiprêtres de Sainte-Marie-Magdelaine et de Saint'Severin de vous signifier la présente ordonnance, que vous publierez en vos prônes aussitôt que vous l'aurez reçue, en faisant connaître à tous vos paroissiens combien il importe à leur salut de ne point assister à la représentation ou lecture de la susdite ou semblables comédies. Donné à Paris sous lé sceau de nos armes, ce onzième août mil six cent soixante-sept. »

Deux ans après la publication de ce mandement, Bourdaloue, dans le Sermon sut Vhyyocrisie, lançait contre Tartufe de nouveaux anatbèmes, et sans nommer la pièce, il la désignait en termes tellement précis, qu'il était impossible de se méprendre :

a Et voilà, chrétiens, dit Bourdaloue, ce qui est arrivé lorsque des esprits profanes, et bien éloignés de vouloir entrer dans les intérêts de Dieu, ont entrepris de censurer l'hypocrisie... Voilà ce qu1ls ont prétendu, exposant sur le théâtre et à la risée publique un hypocrite imaginaire, ou même, si vous voulez, un hypocrite réel, et tournant dans sa personne les choses les plus saintes eu ridicule, la crainte des jugements de Dieu, l'horreur du péché, les pratiques les plus louables eu elles-mêmes et les plus chrétieimes. Voilà ce qu'ils ont affecté, mettant dans la bouche de cet hypocrite des maximes de religion faiblement soutenues, en même temps qu'ils les supposaient fortement attaquées ; lui faisant blâmer les scandales du siècle d'une manière extravagante ; le représentant consciencieux jusqu'à la délicatesse et au scrupule sur des points moins importants, où toutefois il le faut être, pendant qu'il se portait d'ailleurs aux crimes les plus énormes ; le montrant sous un visage de pénitent, qui ne servait qu'à couvrir ses infamies; lui donnant, selon leur caprice, un caractère de piété la phis austère, ce semble, et la plus exemplaire, mais, dans le fond, la plus mercenaire et la plus lâche.

» Damnables inventions pour humilier les gens de bien, pour les rendre tous suspects, pour leur ôter la liberté de se déclarer en faveur de la vertu !... »

Bossuet; dans sa Lettre tur les spectacles, est allé plus loin encore dans ce passa ge^ où, suivant la remarque de M. Sainte- Beuve, ridée de Tartufe s'aperçoit à travers le pêle-mêle de l'anathème :

« Il faudra donc que nous passions pour honnêtes les impiétés et les infamies dont sont pleines les comédies de Molière, ou que vous ne rangiez pas parmi les pièces d'aujourd'hui celles d'un auteur qui vient à peine d'expirer, et qui remplit encore à présent tous les théâtres des équivoques les plus grossières dont on ait jamais intecté les oreilles des chrétiens. — Ne m'obligez pas à les répéter; songez seulement si vous oserez soutenir à la face du ciel des pièces où la vertu et la piété sont toujours ridicules, la corruption toujours défendue et toujours plaisante, et la pudeur toujours offensée ou toujours en crainte d'être violée par les derniers attentats... »

« La postérité saura peut-être la fin de ce poëte-comédien, qui en jouant son Malade imaginaire, reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d'heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de celui qui dit : Malheur à vous qui liez ^ car vous pleurerez ! » Bossuet, en traçant ces lignes, ignorait sans doute que Machiavel avait écrit la Mandragore pour le pape Jules II, et que le pape fut très-satisfait de Machiavel.

■ C'était peu cependant d'attaquer Molière comme un ennemi de la religion ; on le signala aussi comme un ennemi de l'autorité royale. Parmi ses adversaires, chacun le combattit sur son propre terrain et avec ses armes : les gens d'église du haut de la chaire ou dans des traités ascétiques, les gens de lettres dans des satires, des libelles ou des comédies, et l'on vit paraître, en 1670, sous le titre de la Critique du Tariufe, une pièce en un acte et en vers, qui ne paraît pas du reste avoir été représentée, et dont l'auteur cherche à prouver qu'un factieux, hostile au roi, pouvait seul avoir conçu l'idée de Tartufe.

On le voit par ce que nous venons de dire , si nous trouvons parmi les adversaires de Molière, à l'occasion de la pièce qu'on va lire, d'obscurs pamphlétaires qui n'osent pas se nommer, un archevêque à qui ses mœurs ne donnaient pas le droit d'être sévère, et des intrigants qui criaient au scandale parce qulis étaient blessés par le succès, nous trouvons aussi des hommes d'un grand esprit et d'une piété sincère ; et il est juste de reconnaître — nous ne discutons pas, nous constatons des faits — qu'il y. eut parmi «eux qui coudanmèrent Tartufe, autre chose que de faux dévots et des jésuites, comme on le répète dans la plupart des livres modernes. «Ainsi, dit éloquemment M. Sainte- Beuve, une grande rumeur, un applaudissement grossi d injures, De Maistre insultant à Pascal, Bossuet (chose plus grave!)

insultant à Molière, voilà les plus glorieux succès humains dans l'ordre de l'esprit, voilà dans son plus beau et en l'écoutant de préside quoi se compose une gloire. » Cet applaudissement mêlé de reproches a retenti jusque dans notre temps , et dans ce siècle même, deux hommes, dont les noms ont rarement l'occasion de se rencontrer dans l'histoire littéraire, le critique Geoflfroy et l'empereur Napoléon, tout en admirant sans réserve Tartuffe comme œuvre d'art, en ont porté un jugement fort sévère.

« Le Tartuffe, suivant Geoffroy, est le chef-d'œuvre de la scène comique, et l'un des p}us parfaits ouvrages de littérature que jamais l'esprit humain ait conçus. Cette pièce réunit l'intrigue et l'intérêt avec la profondeur des caractères, la plus sublime raison avec le meilleur comique et la plus euLcellente plaisanterie; mais si nous envisageons du côté moral cette admirable production du génie, ajoute Geoffroy, elle a été plus nuisible qu'utile à la société .... t.e8 faux dévots se multiplièrent en dépit du Tartuffe..... Il y a une si grande affinité avec la religion et l'abus qu'on en peut faire, que cette pièce a dû réjouir les impies plus qu 'elle n'affligeait les hypocrites. . .

» Malgré l'espèce de protection accordée au Tartuffe par un roi jeune et victorieux qui aimait les spectacles, et qui ne sen. tait peut-être pas combien il est aisé de confondre avec l'abus la chose dont on abuse, Bourdaloue osa tonner dans la chaire contre le danger d'une pareille comédie; et dans ses réflexions ; sur le Tartuffe, l'orateur chrétien se montra, non pas dévot et fanatique, mais grand philosophe et homme d'état. »

Voici maintenant le Jugement de Napoléon : « Après le dîner, dit l'auteur du Mémorial de Sainte-Hélène, l'empereur nous a lu le Tartuffe; mais il n'a pu l'achever, il se sentait trop fatigué ; il a posé le livre, et après le juste tribut d'éloges donné à Molière, il a terminé d'une manière à laquelle nous ne nous attendions pas : « Certainement, a-t-il dit, l'ensemble du Tartuffe est de main » de maître, c'est un des chefs-d'œuvre d'un homme inimitable ; » toutefois cette pièce porte un tel caractère, que je ne suis » nullement étonné que son apparition ait été l'objet de fortes » négociations à Versailles , et de beaucoup d'hésitation dans » Louis XIV. Si j'ai droit de m'étonuer de quelque chose, c'est » qu'il l'ait Iwssé jouer ; elle présente, à mon avis, la dévotion » sous des couleurs si odieuses ; une certaine scène offre une » situation si décisive, si complètement indécente , que , pour » mon propre compte, je n'hésite pas à dire que si la pièce eût » été faite de mon temps, je n'en aurais pas permis la représen- ' » tation. »

La Lettre sur la comédie de l'Imposteur, publiée quinze jours après l'uniqfie représentation du Tartuffe en 1667, et selon toute II. 31

apparence écrite sous les yeux mêmes et d'après les inspirations de Molière ', est le plaidoyer le plus habile et le plus intéressant qu'on ait opposé au réquisitoire des contemporains. Elle fut décisive iiuprès d'une foule de personnes, et autant ]es uns avaient été ardents à blâmer, autant les autres ont été ardents à défendre. Fénélon prit ouvertement le parti de Molière ; il justifia implicitement la donnée de Vlmpostevr, en écrivant dans TéUmaque : « L'hypocrite est le plus dangereux des méchants, la fausse piété étant cause que les hommes n'osent pfus se fier a la véritable. Les hypocrites souffrent dans les enfers des peines plus cruelles que les enfants qui ont égorgé leurs pères et leurs mères, que les épouses qui ont trempé leurs mains dans le sang de leurs époux^ que les Ir^itres qui ont livré leur patrie, après avoir violé tous leurs serments. » Fénélon alla plus loin. 11 n'hésita point à blâmer tout haut la sortie de Bourdaloue. « Bourdaloue, dîsait-il^ n'est poiut Tartuffe, mais ses ennemis diront qu'il est jésuite. » Tandis que l'archevêque de Cambrai applaudissait Molière d'avoir démasqué l'un des vices les plus dangereux pour la vraie fiété, un bel esprit qui se piquait aussi d'être un esprit fort^ Saint -Évremond, voyait dans Tartuffe une œuvre destinée à convertir les incrédules :

« Je viens de lire le Tartuffe, écrivait- il à un ami, c'est le cbefd'œiivre de Molière. Je ne sais pas comment on a pu en empêcher si longtemps la représentation. Si je me sayx>e,je lui devrai mm iahU, La dévotion est si raisonnable dans la bouche de CIcante, qu'elle me fait renoncer à toute ma philosophie ; et le3 faux dévots sont si< bien dépeints, que la honte de leur peinture les fera renoncer à l'hypocrisie. Sainte piété, que vous ailes apporter de bien au monde ! »

A travers tant d'opinions divergentes, le public n'eut jamais qu'une seule et même opinion : il applaudit et il admira toujours. Au dix -septième siècle, les moliuistes étaient satis« faits de Molière, parce qu'ils voyaient dans sa pièce une attaque contre les jansénistes» et ces derniers adoucissaient leur rigorisme, parce qu'ils croyaient reconnaître un moliuistc dans Tartuffe, ce qui n'empêchait pas le père Bouhours de composer pour l'auteur une très-louangeuse épitaphe. Dans le siècle suivant, U saint homme fut adopté, choyé par les philosophes, et de notre temps même, chaque fois que le pouvoir eut le tort de faire intervenir la religion dans les affaires de TÉtat, chaque fois qu'une atteinte fut portée à la liberté de conscience, on joua Tartuffe comme une protestation toujours vivante et toujours actuelle. N'est-ce pas là la preuve la plus irrécusable de la portée, et de ce qu'on pourrait appeler la vérité profondément humaine de cette œuvre ?

'Toir il» fin dn ToTume les extraits deccUe loUre. '

Maintenant^ après tant de témoignages d'admiration ou des critiques tombées de si haut^ s'il nous est permis de poser une question^ nous nous demanderons : Cette pièce de Molière, qui a soulevé tant d'orages, et de notre temps même occasionné pins d'une émeute , cachait-elle réellement , comme on l'a dit d'un côté^ une attaque contre la croyance, ou, comme on Ta dit de l'autre, une défense de la croyance contre l'hypocrisie qui ne fait que la compromettre ? Nous pensons, pour notre part, que Molière n'avait, à proprement parler, aucïtne intention religieuse, soit dans le sens de l'attaque, soit dans le sens de la défense, et qull voulait tout simplement flétrir un vice, en laissant la religion complètement en dehors. Mais, nous ajouterons qu'en attaquant les faux dévots, il forgea, non pas positivement pour les hommes de son temps, mais pour ceux qui les snivi** rent, des armes qui devaient blesser plus d'un croyant sincère. Molière, en effet, placé au milieu des génies conservateurs et Religieux du dix-septième siècle, forme avec Bayle et La Fontaine la traiLsition de l'école de Montaigne à l'école de Voltaire. Le trait lancé par Poquelin, contre ceux qui de son temps se cou\ raient de la piété comme d'un masque, et l'exploitaient comme un instrument, ce trait fut bientôt ramassé Comme sur un champ de bataille par ceux qui ne croyaient plus, et lancé de nouveau par eux contre ceux qui croyaient encore.

Tartuffe eut la même desthiée que les Protinctaks. Il dépassa le but que sans aucun doute l'auteur s'était proposé, et l'on peut de tous points rappeler, à propos de Molière, ce jugement de M. Sainte-Beuve sur Pascal :

i< En démasquant si bien le dedans, il contribua à discréditer la pratique; en perçant si victorieusement le casuisme, il atteignit, sans y songer, la confession même, c'est-à-dire le tribunal qui rend nécessaire ce code de procédure morale et, jusqu'à un certain point, cet art de chicane. On débite chez ces apothicaires bien des poisons; quand cela fut bien prouvé, on eut lldée toute naturelle de conclure à laisser là le remède. Ce qu'un de ses descendants les plus directs, Paul-Louis Courier, a dit du confessionnal, l'auteur des Provinciales l'a préparé.

» L'esprit humain, une fois éveillé, tire jusqu'au bout les conséquences. La raillerie est comme ces coursiers des dieux d'Homère : en trois pas au bout du monde. Les Provinciales, U Tartuffe et le Mariage de Figaro!»

Voici one comédie dont on a fait beaucoup de bruit, qui a été longtemps persécutée, et les gens qu'elle joue ont bien fait voir quils étoient plus puissants en France que tous ceux que j'ai joués jusqnes ici. Les marquis, les précieuses, les cocus et les médecins, ont souffert doucement qu'on les ait représentés, et ils ont fait semUant de se divertir, avec tout le monde , des peintures que Ton a faites d'eux ; mais les bypocrites n'ont poii.t entendu raillerie ; ils se sont effarouchés d'abord, et ont trouvé étrange que j'eusse la hardiesse de jouer leurs grimaces, et de vouloir décrier un métier dont tant d'honnêtes gens se mêlent» C'est un crime quils ne saurotent me pardonner; et ils se sont tous armés contre ma comédie avec une fureur épouvantable. Us n'ont eu garde de l'attaquer par le côté qui les a blessés : ils sont trop politiques pour cela, et savent trop bien vivre pour découvrir le fond de leur ame. Suivant. leur louable coutume, ils ont couvert leurs intérêts de la cause de Dieu ; et le Tartuffe, dans leur bouche, est une pièce qui offense la piété. Elle est, d'un bout à l'autre, pleine d'abominations, et l'on n'y trouve rien qui ne mérite le feu. Toutes les syllabes en sont impies; les gestes même y sont criminels ; et le moindre coup d'ijpil, le moindre branlement de tête, le moindre pas à droite ou à gauche, y cachent des mystères qu'ils trouvent moyen d'expliquer à mon désavantage.

J'ai eu beau la soumettre aux lumières de mes amis, et à la censure de tout le monde ; les corrections que j'y ai pu faire ; le jugement du roi et de la reine, qui l'ont vue ; l'approbation des grands princes et de messieurs les ministres, qui l'ont honorée publiquement de leur présence ; le témoignage des gens de bien, qui l'ont trouvée profitable, tout cela n'a de rien servi. Ils n'en veulent point démordre; et, tous les jours encore, ils font crier en public des zélés indiscrets, qui me disent des injures pieusement, et me damnent nar charité.

Je me soucierois fort peu de toul ce qu'ils peuvent dire, n'étoit l'artifice qu'ils ont de me faire des ennemis que je respecte, et de jeter dans leur parti de vente blés gens de bien, dont ils préviennent la bonne foi, et qui, par la chaleur qu'ils ont pour les intérêts du ciel, sont faciles à recevoir les impressions qu'on veut leur donner. Voilà ce qui m'oblige à me défendre. C'est aux vrais dévots que je veux partout me justifier sur la con-

duite (le ma comédie ; et je les conjure^ de tout mon cœur, de ne point condamner les choses avant que de les \oir, de se défaire de toute prévention, et de ne point servir la passion de ceux dont les grimaces les déshonorent.

Si Von prend la peine d'examiner de bonne foi ma comédie, on verra sans doute que mes intentions y sont partout innocentes, et qu'elle ne tend nullement à jouer les choses que Ton doit révérer ; que je Tai traitée avec toutes les précautions que demandoit la délicatesse da la matière; et que j'ai mis tout l'art et tous les soins qu'il m'a été possible pour bien distinguer le personnage de l'hypocrite d'avec celui du vrai dévot. J'ai employé pour cela deux actes entiers à préparer la venue de mon scélérat. Il ne tient pas un seul moment l'auditeur en balance ; on le coniioit d'abord aux marques que je lui donne ; et, d'un bout à l'autre, il ne dit pas un mot, il ne fait pas une action, qui ne peigne aux spectateurs le caractère d'un méchant homme, et ne fasse éclater celui du véritable homme de bien que je lui oppose.

Je sais bien que, pour réponse, ces messieurs tâchent d'insinuer que ce n'est point au théâtre à parler de ces matières; mais je leur demande, avec leur permission, sur quoi ils fondent cette belle maxime. C'est une proposition qu'ils ne font que supposer, et qu'ils ne prouvent en aucune façon ; et, sans doute, il ne seroit pas difficile de leur faire voir que la comédie, chez les anciens, a pris son origine de la religion, et faisoit partie de leurs mystères; que les Espagnols, nos voisins, ne célèbrent guère de fêtes où la comédie ne soit mêlée; et que, même parmi nous, elle doit sa naissance aux soins d'une confrérie à qui appartient encore aujourd'hui l'hôtel de Bourgogne ; que c'est un lieu qui fut donné pour y représenter les plus importants mystères de notre foi ; qu'on en voit encore des comédies imprimées en lettres gothiques, sous le nom d'un docteur de Sorbonne ; et, sans aller chercher si loin, que l'on a joué, de notre temps, des pièces saintes de M. de Corneille', qui ont été l'admiration de toute la France.

Si l'emploi de la comédie est de corriger les vices des hommes, je ne vois pas par quelle raison il y en aura de privilégiés. Celui-ci est, dans l'État, d'une conséquence bien plus dangereuse que tous les autres ; et nous avons vu que le théâtre a une grande vertu pour la correction. Les plus beaux traits d'une sérieuse morale sont moins puissants, le plus souvent, que ceux de la satire ;^t rien ne reprend mieux lu plupart des hommes que la peinture de leurs défauts. C'est une grande atteinte aux vices, que de les exposer à la risée de tout le monde. On soiirTro

* Pnlyei.e c, et Théodt re, vierge m martyre.

aisément des répréheiisious; mais on ne souffre point la raillerie. On veut bien être méchant ; mais on ne veut point être ridicule. -

On me reproche d'avoir mis des termes de piété dans la bouche de mon imposteur. Hé! pouvois-je m'en empêcher, pour bien représenter le caractère d'un hypocrite? Il suffit, ce me semble, que je fasse connoitre les motifs criminels qui lui font dire les choses, et que j'en aie retranché les termes consacrés, dont on auroit eu peine à lui entendre faire un mauvais usage. — Mais il débite au quatrième acte une morale pernicieuse. — Mais cette morale est-elle quelque chose dont tout le monde n'eût les oreilles rebattues? Dit-elle rien de nouveau dans ma comédie ? Et peut-on craindre que des choses si généralement détestées fassent quelque impression dans les esprits ; que je les rende dangereuses en les faisant monter sur le théâtre; qu'elles reçoivent quelque autorité de la bouche d'un scélérat? Il n'y a nulle apparence à cela; et Ton doit approuver la comédie du Tartuffe, ou condamner généralement toutes les comédies.

C'est à quoi l'on s'attache furieusement depuis un temps ; et jamais on ne s'étoit si fort déchaîné contre le théâtre. Je ne puis pas nier qu'il n'y ait eu des Pères de l'Église qui ont condamné la comédie ; mais on ne peut pas me nier aussi qu'il n'y en ait eu quelques uns qui l'ont traitée un peu plus doucement* Ainsi l'autorité dont on prétend appuyer la censure est détruite par ce partage : et toute la conséquence qu'on peut tirer de cette diversité d'opinions en des esprits éclairés des mêmes lumières, c'est qu'ils ont pris la comédie différemment, et que les uns l'ont considérée dans sa pureté, lorsque les autres l'ont regardée dans sa corruption, et confondue avec tous ces vilains spectacles qu'on a eu raison de nommer des spectacles de turpitude.

Et en effet, puisqu'on doit discourir des choses et non pas des mots, et que la plupart des contrariétés viennent de ne se pas entendre, et d'envelopper dans un même mot des choses opposées, il ne faut qu'ôter le \oile de l'équivoque, et regarder ce qu'est la comédie en soi, pour voir si elle est condamnable. On connoîtra, sans doute, que, n'étant autre chose qu'un poème ingénieux, qui, par des leçons agréables, reprend les défauts des hommes, on ne sauroit la censurer sans injustice; et, si nous voulons ouïr Jà-dessus le témoignage de l'antiquité, elk nous dira que ses plus célèbres philosophes ont donné des louanges à la comédie, eux qui faisoient profession d'une sagesse si austère, et qui crioient sans cesse après les vices de leur siècle. Elle nous fera voir qu'Aristote a consacré des veilles au théâtre, et s'est donné le soin de réduire en préceptes l'art

(le faire des comédien. Elle nous apprendra que de ses plus grands hommes^ et des premiers en dignité^ ont fait gloire d'en composer eux-mêmes; qu'il y en a eu d'autres qui n*ont pas dédaigné dé réciter en public celles qu'ils avoieul composées; que la Grèce a fait pour cet art éclater son estime, par les prix glorieux et par les superbes théâtres dont elle a voulu l'honorer; et que, dans Rome enfin, ce même art a reçu aussi dos honneurs extraordinaires : je ne dis pas dans Rome débauchée, et sous la licence des empereurs, mais dans Rome disciplinée, sous la sagesse des consuls, et dans le temps de la vigueur de la vertu romaine.

J'avoue qu'il y a eu des temps où la comédie s'est corrompue. Et qu'est-ce que dans le monde on ne corrompt point tous les jours? 11 n'y a chose si innocente où les hommes ne puissent porter du crime ; point d'art si salutaire dont ils ne soient capables de renverser les intentions ; rien de si bon en soi qu'ils ne puissent tourner à de mauvais usages. La médecine est un art profitable, et chacun la révère comme une des plus excellentes choses que nous ayons; et cependant il y a eu des temps où elle s'est rendue odieuse, et souvent on en a fait un art d'empoisonner les hommes. La philosophie est un présent du ciel ; elle nous a été donnée pour porter nos esprits à la counoissauce d'un Dieu, par la contemplation des merveilles de la nature; et pourtant on n'ignore pas que souvent on l'a détournée de son emploi, et qu'on l'a occupée publiquement à soutenir l'impiébé. Les choses même les pins sainte^ ne sont point à couvert de la corruption des hommes; et nous voyons des scélérats qui, tous les jours, abusent de la piété, et la font servir méchamment aux crimes les plus grands. Mais on ne laisse pas pour cela de faire les distinctions qu'il est besoin de faire. On n'enveloppe point dans une fausse conséquence la bonté dés choses que l'on corrompt, avec la malice des corrupteurs. On sépare toujours le mauvais usage d'avec l'intention de l'art ; et, comme ou ne s'avise point de défendre la médecine pour avoir été bannie de Rome, ni la philosophie pour avoir été iondaranée publiquement dans Athènes, on ne doit point aussi vouloir interdire la comédie pour avoir été censurée en de certains temps. Cette censure a eu ses raisons, qui ne subsistent point ici. Elle s'est renfermée dans ce qu'elle a pu voir; et nous ne devons point la tirer des bornes qu'elle s'est données, l'étendre plus loin qu'il ne faut, et lui faire embrasser l'innocent avec le coupable. La comédie qu'elle a eu dessein d'attaquer n'est point du tout la comédie que nous voulons défendre. Il se faut bien garder de confondre celle-là avec celle-ci. Ce sjont deux personnes de qui les mœurs sont tout à fait opposées. Elles n'ont aucun rapport Tune avec l'autre que la ressemblance du nom;

et ce seroit une injustice épouvantable que de vouloir condamner Olympe, qui est femme de bien , parcequ'il y a une Olympe qui a été une débauchée. De semblables arrêts, sans doute, feroient un grand désordre dans le monde. Il n'y auroit rien par là qui ne fût condamné ; et, puisque l'on ne garde point c tte rigueur à tant de choses dont on abuse tous les jours, on doit bien faire la même grâce à la comédie, et approuver les pièces de théâtre où l'on verra régner l'instruction et l'honnêteté.

Je sais qu'il y a des esprits dont la délicatesse ne peut soufiTrir aucune comédie ; qui disent que les plus honnêtes sont les plus dangereuses; que les passions que Ton y dépeint sont d'autant plus touchantes qu'elles sont pleines de vertu, et que les amcs sont attendries par ces sortes de représentations. Je ne vois pas quel grand crime c'est que de s'attendrir à la vue d'une passion honnête ; et c'est un haut étage de vertu que cette pleine insensibilité où ils veulent faire monter notre ame. Je doute qu'une si grande perfection soit dans les forces do, la nature humaine ; et je ne sais s'il n'est pas mieux de travailler à rectifier et adoucir les passions des hommes que de vouloir les retrancher entièrement. J'avoue qu'il y a des lieux qu'il vaut mieux fréquenter que le théâtre ; et si l'on veut blâmer toutes les choses qui ne regardent pas directement Dieu et notre salut, il est certain que la comédie en doit être, et je ne trouve point mauvais qu'elle soit condamnée avec le reste ; mais supposé, comme il est vrai, que les exercices de la piété souffrent des intervalles, et que les hommes aient besoin de divertissement, je soutiens qu'on ne leur en peut trouver un qui soit plus innocent que la comédie. Je me suis étendu trop loin. Finissons par un mot d'un grand prince ' sur la comédie du Tartuffe,

Huit jours après qu'elle eut été défendue, on représenta devant la cour une pièce intitulée Scaramovjche ermite; et le roi, en sortant, dit au grand prince que je veux dire : « Je voudrois » bien savoir pourquoi les gens qui se scandalisent si fort de la » comédie de Molière ne disent mot de celle de Scaramoucke; » à quoi le prince répondit : « La raison de cela, cest que la co » médie de Scaramoucke joue le ciel et la religion, dont ces mes- » sieurs-là ne se soucient point : mais celle de Molière les joue )) eux-mêmes; c'est ce qu'ils ne peuvent soufTrir. »

' Le grand Condé.

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