‹ Œuvres complètes de Molière. Éd. variorum collationnée sur les meilleurs textes précédée d'un précis de l'histoire du théatre en France ... de la biographie de Molière ... accompagnée de notices historiques et littéraires sur chaque comédie de MolièreChapitre 317 sur 479 · ACTE II, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE II

DORINE

Oui! oui! Yous nous contez une plaisante histoire!

ORGON

Je conte justement ce qu'on verra dans peu.

DORINE

Chansons !

ORGON

Ce que je dis, ma fille, n'est point jeu.

Allez, ne croyez point à monsieur votre père; 11 raille.

ORGON

Je vous dis...

DORINE

Non, vous avez beau faire, On ne vous croira point.

ORGON

A la fin, mon courroux...

DORINE

Hé bien! on vous croit donc; et c'est tant pis pour vous. Quoi ! se peut-il, monsieur, qu'avec Tair d'homme sage, Et cette large barbe au milieu du visage. Vous soyez assez fou pour vouloir...?

ORGON

Écoutez :

Vous avez pris céans certaines privautés Qui ne me plaisent point; je vous le dis, ma mie.

DORINE

Parlons sans nous fâcher, monsieur, je vous supplie.

Vous moquez-vous des gens d'avoir fait ce complot?

Votre fille n'est point l'affaire d'un bigot :

Il a d'autres emplois auxquels il faut qu'il pense.

Et puis, que vous apporte une telle alliance?

A quel sujet aller, avec tout votre bien,

Choisir un gendre gueux?...

Taisez- vous. S'il n'a rien, Sachez que c'est par là qu'il faut qu on le révère. Sa misère est sans doute une honnête misère; Au-dessus des grandeurs elle doit l'élever, Puisque enfin de son bien il s'est laissé priver

Par son (rop peu de soin des choses temporelles, Et sa puissanle atiache aux choses éternelles. Mais mon secours pourra lui donner les moyens De sortir d'embarras, et rentrer dans ses biens : Ce sont fiefs qu'à bon titre au pays on renomme; Ety tel que Ton le voit, il est bien gentilhomme.

DORINE

Oui, c'est lui quiHe dit; et cette vanité.

Monsieur, ne sied pas bien avec la piété.

Qui d'une sainte vie embrasse Tinnoçence

Ne doit point tant prôner son nom et sa naissance;

Et rhumble procédé de la dévotion

Souffre mal les éclats de cette ambition.

A quoi bon cet orgueil?... Mais ce discours vous blesse:

Parlons de sa personne, et laissons sa noblesse.

Ferez-vous possesseur, sans quelque peu d'ennui,

D'une Glle comme elle un homme comme lui?

Et ne devez-vous pas songer aux bienséances.

Et de cette union prévoir les conséquences?

Sachez que d'une fille on risque la vertu,

Lorsque dans son hymen son goût est combattu ;

Que le dessein d^y vivre en honnête personne

Dépend des qualités du mari qu'on lui donne,

Et que ceux dont partout on montre au doigt le front,

Font leurs femmes souvent ce qu'on voit qu'elles sont.

Il est bien difficile enfin d'être fidèle

A de certains maris faits d'un certain modèle ;

Et qui donne à sa fille un homme qu'elle hait,

Est responsable au ciel des fautes qu'elle fait.

Songez à quels périls votre dessein vous livre.

ORGON

Je vous dis qu'il me faut apprendre d'elle à vivre !

DORIKE.

Vous n'en feriez que mieux de suivre mes leçons.

ORGON

Ne nous amusons point, ma fille, à ces chansons ; Je sais ce qu'il vous faut, et je suis votre père. J'avois donné pour vous ma parole à Valère : Mais, outre qu'à jouer on dit qu'il est enclin, Je le soupçonne encor d'éti e un peu libertin ; Je ne remarque point qu'il hante les égtises.

Page 1