‹ Œuvres complètes de Molière. Éd. variorum collationnée sur les meilleurs textes précédée d'un précis de l'histoire du théatre en France ... de la biographie de Molière ... accompagnée de notices historiques et littéraires sur chaque comédie de MolièreChapitre 51 sur 479 · ACTE I, SCËiNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCËiNE I

en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde , et comme on .«st ravi d'en donner à droite et à gauche, partout où l'on se trouve? On n'allend pas même c^on en demande, et Ton court au-devant du souhait des gens; tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments d'honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent >. Mais c'est assez de cette matière, reprenons un peu notre discours. Si bien donc, cher Gusman, que done Ëlvire, ta maîtresse, surprise de notre départ, s'est mise en campagne après nous; et son cœur, que mon maître a su toucher trop fortement, n'a pu vivre, dis-tu, sans le venir chercher ici. Veuxtu qu'entre nous je te dise ma pensée? J'ai peur qu'elle ne soit mal payée de son amour, que son voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez autant gagné à ne bouger de là.

GUSMAN

Et la raison encore? Dis-moi , je te prie, Sganarelle, qui peut f inspirer une peur d'un si mauvais augure? Ton maître t'a-t-il ouvert son cœur là-dessus , et t*a-t-il dit qu'il eût pour nous quelque froideur qui l'ait obligé à partir?

SGANAREIXE.

Non pas; mais à vue de pays, je connois à peu prés le train des choses, et sans qu'il m'ait encore rien dit, je gagerois presque que Taffaire va là. Je pourrois peut-être me tromper; mais enfin, sur de tels sujets, l'expérience m*a pu donner quelques lumières.

GUSMAN

Quoi ! ce départ si peu prévu seroit une infidélité de don Juan? Il pourroit faire cette injure aux chastes feux de done Elvire?

SGANARELLE

Non , c'est qu'il est jeune encore , et qu'il n'a pas le courage...

GUSMAN

Un homme de sa qualité feroit une action si lâche?

' Oo sait que le tabac Ciil apporté en France par Nicot, ambaraadenr de François Il à Madrid. L'introduction de cette plante donna lien à de très-vives discussions médicales. Elles duraient encore du temps de Molière, et il avait sans doute en vue, dans ce passage, de se moquer de ceux qui attribuaient à celle plante des vertns souverainea, et en Faisaient inie panacée universelle.

8GANARELLE.

Hé! oui, sa qualité! I.a raison en est belle; et e*est par là qa'il seinpécberoit des choses!

GUSMAN

Mais les saints nœuds du mariage le tiennent engagé.

SGANARELLE

Hé ! mon pauvre Gusman , mon ami , tu ne sais pas encolle, crois-moi, quel homme est don Juan.

GUSMAN

Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut être, s'il faut qu'il nous ait fait celte perfldie; et je ne comprends poiol comme, après tant d^amour et tant d'impatience témoignée^ tant d'hommages pressants, de vœux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnées , de protestations ardentes et de serments réitérés, tant de transports enfin, et tant d emportements qu*il a fait pnroitre, jusqu'à forcer, dans sa passion, Tobstacle sacré d'un couvent, pour mettre done El vire en sa puissance; je ne comprends pas, dis-je, comme, après tout cela, il auroit lé cœur de pouvoir manquer à sa parole.

SGANARELLE

Je n'ai pas grande peine à le comprendre, moi ; et, si tu connoissois le pèlerin, tu trouverois la chose assez facile pour lui. Je ne dis pas qu'il ait changé de sentiments pour done Elvire, je n'en ai point de certitude encore. Tu sais que, par son ordre, je partis avant lui> et, depuis son arrivée, il ne m'a point entretenu; mais par précaution , je t'apprends, inter nos , que tu vois en don Juan , mon maître , le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enrage, un chien, un diable, un turc, un hérétique, qui ne croit ni ciel, ni saint, ni Dieu, ni loup-garou, qui passe cette vie en véritable béte brute, un pourceau d'Ëpicure, un vrai Sardanapale , qui ferme l'oreille à toutes les remontrances chrétiennes qu'on lui peut faire , et traite de billevesées tout ce que nous croyons. Tu me dis qu'il a épousé ta maîtresse ; crois qu'il auroit plus fait pour contenter* sa passion, et qu'avec elle il auroit encore épousé toi, son chien et son chat. Un mariage ne lui coûte rien à contracter; il ne se sert point d'autres pièges pour attraper les belles; et c'est un épouseur à toutes mains. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne,

■ Yak. Crois qu'il aaroit plus fait pour sa pastion.

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