‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 2)Chapitre 106 sur 244 · LBTTKE CLX. — SOLIM A USBEK · texte numérisé non relu

LBTTKE CLX. — SOLIM A USBEK

A Paris,

J'ai pris mon parti ; tes malheurs vont disparoître : je vais punir.

Je sens déjà une joie secrète ; mon âme et la tienne vont s'apaiser : nous allons exterminer le crime , et l'innocence va pâlir.

0 vous qui semblez n'être faites que pour ignorer tous vos sens et être indignées de vos désirs mêmes, éternelles victimes de la honte et de la pudeur, que ne puis-je vous faire entrer à grands flots dans ce sérail mallieureux , pour vous voir étonnées de tout le sang que j'y vais répandre 1

Du sérail d'Ispahan, le 8 de la lune de rebiab, 4720.

Lettre CLXL — Roxane a Usbek.

À Paris,

Oui, je t'ai trompé : j'ai séduit tes eunuques; je me suis jouée de ta jalousie , et j'ai su de ton affreux sérail faire un lieu de délices et de plaisirs.

Je vais mourir ; le poison va couler dans mes veines : car que ferois-je ici, puisque le seul homme qui me retenoit à la vie n'est plus? Je meurs; mais mon ombre s'envole bien accompagnée; je viens d'envoyer devant moi ces gardiens sacrilèges qui ont répandu le plus beau sang du monde.

Conmient as-tu pensé que je fusse assez crédule pour m'imaginer que je ne fusse dans le monde que pour adorer tes caprices; que, pendant que tu te permets tout, tu eusses le droit d'affliger tous mes désirs 1 Non : j'ai pu vivre dans la servitude; mais j'ai toujours été libre. J'ai réformé tes lois sur celles de la nature ; et mon esprit s'est toujours tenu dans Tindépendance.

Tu devrois me rendre grâces encore du sacrifice que je t'ai fait; de ce que je me suis abaissée jusqu'à te paroitre fidèle ; de ce que j'ai lâchement gardé dans mon cœur ce que j'aurois dû faire pa- Toître à toute la terre; enfin de ce que j'ai profané la vertu en souffrant qu'on appelât de ce nom ma soumission à tes fantaisies.

Tu étois étonné de ne point trouver en moi les transports de l'amour : si tu m'avois bien connue , tu y aurois trouvé toute La vioienoe de la haine.

Mais tu as eu longtemps l'avantage de croire qu'un cœur comme le mien t'étoit soumis. Nous étions tous deux heureux : tu me croyois trompée , et je te trompois.

Ce langage, sans doute, te paroît nouveau. Seroit-il possible qu'après t'avoir accablé de douleurs je te forçasse encore d'admirer mon courage? Mais c'en est fait : le poison me consume; ma force m'abandonne ; la plume me tombe des mains ; je sens aiToiblir jusqu'à ma haine ; je me meurs.

Du sérail d'Ispahan, le 8 de la lune de rebiab 4 , 1730.

Non murmura vêsira^ eolumhsB,

Brachia non hedene^ non vineant oscula eonchm, (FragiB. d'an épilhal. de l'empereur Gallien.)

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