I. J. César
l'écouter; et, si J*ai de l'amour pour la vertu ^ je le dois mx% impressions que ses discours faisoient sur moi. J'allai le voir. « Je Vous salue, lui dis-je, illustre malheureux, que je vois dans une cage de fer comme on enferme une béte sauvage, pour avoir été le seul homme de l'armée. ,
— Lysimaque, me dit^il, quand je suis dans une situation qui demande de la force et du courage, il me semble que je me trouve presque à ma place. Bn vérité y si les dieux ne m'atoient mis âtir la terre que pour y mener une vie voluptueuse, je eroirois qu'ils m'auroient donné en vain une âme grande et immortelle. Jouir des plaisirs des sens est une chose dont tous les hommes sont aisément capables ; et si les dieux ne nous ont faits que pour cela , ils ont fait un ouvrage plus parfait qu'ils n'ont voulu, et ils ont plus exécuté qu'entrepris. Ce n'est pas, ajouta-t-il, que je sois insensible : vous ne me faites que trop voir que je ne le suis pas. Quand vous êtes venu à moi , j'ai trouvé d'abord quelque plaisir à vous voir faire une action de courage. Mais, au nom des dieux, que ce soit pour la dernière fois I Laissez-moi soutenir mes malheurs , et n'ayez point la cruauté d'y joindre encore les vôtres.
^ callisthène, lui dis-je, je vous verrai tous les jours. Si le roi vous voyoit abandonné des gens vertueux, il n*aurôlt plus de remords; il commenceroit à croire que vous êtes coupable. Ahl j'espère qu'il ne jouira pas du plaisir de voir que ses châtimens me feront abandonner un ami. *
Un jour , Callisthène me dit : « Les dieux immortels m'ont consolé; et, depuis ce temps, je sens en mol quelque chose de divin, qui m'a ôté le sentiment de mes peines. J'ai vu en songe le grand Jupiter. Vous étiez auprès de lui ; vous aviez un sceptre à la main, et un bandeau royal sur le front. Il vous a montré à moi , et m'a dit : « Il te rendra plus heureux. » L'émotion où j'étoîs m'a réveillé. Je me suis trouvé les mains élevées au ciel, et faisant des efforts pour dire : « Grand Jupiter, si Lysimaque doit régner, fais « qu'il règne avec justice ! » Lysimaque , vous régnerez : croyez un homme qui doit être agréable aux dieux, puisqu'il sùnfftt pour la vertu. »
Cependant Alexandre ayant appris que je respectois la misère de Callisthène, que j'ailois le voir, et que j'osois le plaindre, il entra dans une nouvelle fureur : « Va , dit - il , combattre contre les lions , malheureux qui te plais tant à vivre avec les bètes féroces.» On différa mon supplice, pour le f^re servir de spectacle à plus de gens.
Le jour qui le précéda, j'écrivis ces mots à Callisthène * « Je vais mourir. Toutes les idées que vous m'aviez données de ma future grandeur se sont évanouies de mon esprit. J'aurois souhaité d'adoucir les maux d'un homme tel que vous. »
Prexape, à qui je m'étoîs confié, m'apporta cette réponse : « Lysimaque , si les dieux ont résolu que vous régniez , Alexandre ne peut pas vous ôter la vie ; car les hommes ne résistent pas à la volonté des dieux. »
Cette lettre m'encouragea ; et , faisant réflexion que les hommes les plus heureux et les plus malheureux sont également environnés de la main divine , je résolus de me conduire , non pas par mes espérances, mais par mon courage, et de défendre jusqu'à la fin une vie sur laquelle il y avoit de si grandes promesses.
On me mena dans la carrière» Il y avoit autour de moi un peuple immense , qui venoit être témoin de mon courage ou de ma frayeur. On me lâcha un lion. J'avois plié mon manteau autour de mon bras : je lui présentai ce bras, il voulut le dévorer; je lui saisis la langue, la lui arrachai, et le jetai à mes pieds.
Alexandre aimoit naturellement les actions courageuses : il admira ma résolution, et ce moment fut celui du retour de sa grande âme.
Il me fit appeler ; et » me tendant la main : « Lysîmaque , me dit-il, je te rends mon amitié, rends-moi la tienne. Ma colère n'a servi qu'à te faire faire une action qui manque à la vie d'Alexandre. >
Je reçus les grâces du roi; i'adorai les décrets des dieux, et j'atténdois leurs promesses sans les rechercher ni les fuir. Alexandre mourut, et toutes les nations furent sans maître. Les fils du roi étoient dans l'enfance , son frère Aridée n'en étoit jamais sorti ; Olympias n'avoit que la hardiesse des âmes foibles , et tout ce qui étoit cruauté étoit pour elle du courage ; Roxane , Eurydice , Statire, étoient perdues dans la douleur. Tout le monde, dans le palais, savoit gémir, et personne ne savoit régner. Les capitaines d'Alexandre levèrent donc les yeux sur son trône; mais l'ambition de chacun fut contenue par l'ambition de tous. ,Kous partageâmes l'empire ; et chacun de nous crut avoir partagé le prix de ses fatigues.
Le sort me fit roi d'Asie : et à présent que je puis tout, j'ai plus besoin que jamais des leçons de Callisthène. Sa joie m'annonce que j'ai fait quelque bonne action, et ses soupirs me disent que j'ai quelque mal à réparer. Je le trouve entre mon peuple et moi.
Je suià le roi d'un peuple qui m'aimê. Leis pères de famille espèrent la longueur de ma vie comme celle de leurs enfans; les enfans craignent de me perdre comme ils cràigneùt de perdre leur pète. Mes sujets sont heureux, et je le suis.