RÉFLEXIONS
SDR LES CAUSES DU PLAISIR QU'eXGITENT EN NOUS LES OUVRAGIS
d'esprit et les productions des beaux-arts.
Dans notre manière d'être actuelle , notre âme goûte trois sortes de plaisirs : il y en a qu'elle tire du fond de son existence même ; d'autres qui résultent de son union avec le corps ; d'autres enfia qui sont fondés sur les plis et les préjugés que de certaines institutions, de certains usages, de certaines habitudes, lui ont fait prendre.
Ce sont ces différens plaisirs de notre âme qui forment les objets du goût, comme le beau, le bon, l'agréable, le na!f, le délicat, le tendre , le gracieux , le je ne sais quoi , le noble , le grand , le sublime, le majestueux, etc. Par exemple, lorsque nous trouvons du plaisir à voir une chose avec une utilité pour nous, nous disons qu'elle est bonne ; lorsque nous trouvons du plaisir à la voir sans que nous y démêlions une utilité présente , nous l'appelons belle.
Les sources du beau, du bon, de l'agréable, etc., sont dope dans nous-mêmes ; et en chercher les raisons , c'est chercher les causes des plaisirs de notre âme.
Examinons donc notre âme , étudions-la dans ses actions et dans ses passions, cherchons-la dans ses plaisirs; c'est là où elle se manifeste davantage. La poésie, la peinture, la sculpture, l'architecture, la musique, la danse, les différentes sortes de jeux^ enfin les ouvrages de la nature et de l'art , peuvent lui donner du plaisir : voyons pourquoi, comment et quand ils le lui donnent; rendons raison de nos sentimens : cela pourra contribuer à nous former le goût , qui n'est autre chose que l'avantage de découvrir avec fioesse et avec promptitude la mesure du plaisir que chaque chose doit donner aux hommes.
Des plaisirs de notre dme.
L'âme, indépendamment des plaisirs qui lui viennent des sens, en a qu'elle auroit indépendamment d'eux, et qui lui sont propres: tels sont ceux que lui donnent la curiosité , les idées de sa grandeur , de ses perfections , l'idée de son existence , opposée au sentiment du néant, le plaisir d'embrasser tout d'une idée générale, celui de voir un grand nombre de choses , etc. , celui de comparer, de joindre et de séparer les idées. Ces plaisirs sont dans la nature de l'âme, indépendamment des sens, parce qu'ils appartiennent à tout être qui pense; et il est fort indifférent d'examiner ici si notre
ftme a ces plaisirs comme substance unie ayec le corps, ou comme séparée du corps , parce qu'elle les a toujours , et qu'ils sont les objets du goût : ainsi nous ne distinguerons point ici les plaisirs qui viennent à l'âme de sa nature , d*avec ceux qui lui Tiennent de son union ayec le corps ; nous appellerons tout cela j)laisirs naturels , que nous distinguerons des plaisirs acquis , que l'âme se fait par de certaines liaisons avec les plaisirs naturels ; et de la même manière et par la même raison , nous distinguerons le goût naturel et le goût acquis.
Il est bon de connoître la source des plaisirs dont le goût est la mesure : la connoissance des plaisirs naturels et acquis pourra nous servir à rectifier notre goût naturel et notre goût acquis. Il faut partir de l'état où est notre être , et connoître quels sont ses plaisirs , pour parvenir à les mesurer , et même quelquefois à les sentir.
Si notre âme n'avoit point été unie au corps , elle auroit connu ; mais il y a apparence qu'elle auroit aimé ce qu'elle auroit connu : à présent nous n'aimons presque que ce que nous ne connoissons pas.
Notre manière d'être est entièrement arbitraire ; nous pouvions avoir été faits comme nous sommes, ou autrement. Mais si nous avions été faits autrement , nous verrions autrement ; un organe de plus ou de moins dans notre machine nous auroit fait une autre éloquence , une autre poésie ; une contexture différente des mêmes organes auroit fait encore une autre poésie : par exemple, si la constitution de nos organes nous avoit rendus capables d'une plus longue attention , toutes les règles qui proportionnent la disposition du sujet à la mesure de notre attention ne seroient plus ; si nous avions été rendus capables de plus de pénétration , toutes les règles qui sont fondées sur la mesure de notre pénétration tomberoient de même ; enfin toutes les lois établies sur ce que notre machine est d'une certaine façon, seroient difierentes si notre machine n'étoit pas de cette façon.
Si notre vue avoit été plus foible et plus confuse , il auroit fallu moins de moulures et plus d'uniformité dans les membres de l'architecture ; si notre vue avoit été plus distincte , et notre âme capa^ ble d'embrasser plus de choses à la fois , il auroit fallu dans l'architecture plus d'ornemens ; si nos oreilles avoient été faites comme celles de certains animaux , il auroit fallu réformer bien de nos instrumens de musique. Je sais bien que les rapports que les choses ont entre elles auroient subsisté ; mais le rapport qu'elles ont avec nous ayant changé , les choses qui , dans Tétat présent , font un certain effet sur nous , ne le feroient plus ; et comme la perfection des arts est de nous présenter les choses telles qu'elles nous fassent le plus de plaisir qu'il est possible , il faudroit qu'il y eût du change-
ment dan» les arts , puisqu'il y en auroit dans la maûièfd là ploâ propre à nous donner du plaisir.
On croit d'abord qu*il suffiroit de connoître les diverses sources de nos plaisirs pour avoir le goût, et que, quand on a lu ce que la philosophie nous dit là-dessus , on a du goût , et que Ton peut hardiment juger des ouvrages. Mais le goût naturel n'est pas une connoissance de théorie ; c'est une application prompte et exquise des règles mêmes que l'on ne couDott pas. Il n'est pas nécessaire de savoir que le plaisir que nous donne une certaine chose que nous trouvons belle vient de la surprise; il suffît qu'elle nous surprenne, et qu'elle nous surprenne autant qu'elle le doit, nj plus ni moins.
Ainsi ce que nous pourrions dire ici, et tous les préceptes que nous pourrions donner pour former le goût, ne peuvent regarder que le goût acquis, c'est-à-dire ne peuvent regarder directement que ce goût acquis , quoiqu'ils regardent encore indirectement le goût naturel; car le goût acquis affecte, change, augmente et diminue le goût naturel , comme le goût naturel affecte , change , augmente et diminue le goût acquis.
ta déhnition la plus générale du goût, sans considérer s'il est bon ou mauvais, juste ou non, est ce qui nous attache à une chose par le sentiment ; ce qui n'empêche pas quMl ne puisse s'appliquer aux choses intellectuelles , dont la connoissance fait tant de plaisir à l'âme , qu'elle étoit la seule félicité que de certains philosophes pussent comprendre. L'âme connott par ses idées et par ses sentimens; car, quoique nous opposions l'idée au sentiment, cependant, lorsqu'elle voit une chose, elle la sent, et il n'y a. point de choses si intellectuelles qu'elle ne voie ou qu'elle ne croie voir, et par conséquent qu'elle ne sente.
De Vetprit en général.
L'esprit est le genre qui a sous lui plusieurs espèces : le génie, le bon sens, le discernement, la justesse, le talent et le goût.
L'esprit consiste & avoir les organes bien constitués, relativement aux choses où il s'applique. Si la chose est extrêmement particulière, il de nomme talent; s'il a plus de rapport & un certain plaisir délicat des gens du monde , il se nomme goût ; si la chose particulière est unique chez un peuple, le talent se nomme esprit, comme l'art de la guerre et de l'agriculture chez les Romains, la chasse chez les sauvages, etc.
J>ê la cwioàiié.
Notre âme est faite pour penser, c'est-à-dire pour apercevoir : or un tel être doit avoir de la curiosité ; car , comme toutes les choses sont dans une chaîne où chaque idée en précède une et en suit une
ESSAI SUR LE fiOtJT. 379
ftmr* « «fl fl« pftii Affflef à yoif ufi« éhosé um Aésirw d'M toir uiit Autre* et, il nous n'avions pas ce désir pour eelle-oif nous fl'AU* rions eu Aucun plaisir à celle^à. Ainsi , qaAnd on nous montré une partie d'un tableau, hous souhaitons de voir la partie que l'on nous cache, à proportion du plaisir que nous a fait celle mie nous ATonsvue.
C'est donc le plaisir que nous donne un objet qui nous porte Ters un autre; c'est pour cela que l'âme cherche toujours les choses nouvelles , et ne se repose jamais.
Ainsi on sera toujours- sûr de' plaire à l'âme lorsqu'on lui fera voir beaucoup de choses , ou plus qu'elle n'avoit espéré d'en voir.
Par là on peut expliquer la raison pourquoi nous avons du plaisir lorsque nous voyons un jardin bien régulier, et que nous en avons encore lorsque nous voyons un lieu brut et champêtre : c^est la môme cause qui produit ces effets. Comme nous aimons à voir un grand nombre d'objets, nous voudrions étendre notre vue, être en plusieurs lieux, parcourir plus d'espace; enfin notre âme. fuit les bornes j et elle voudroit, pour ainsi dire, étendre la sphère de sa présence : ainsi c'est un grand plaisir pour elle de porter sa vue au loin. Mais comment le faire? Dans les villes, notre vue est bornée par des maisons : dans les campagnes, elle Test par mille obstacles; à peine pouvons-nous voir trois ou quatre arbres I#'art vient à notre secours, et nous découvre la nature qui se cache ellemême. Nous aimons l'art, et nous l'aimons mieux que la nature, c'est-à-dire la nature dérobée à nos yeux ; mais quand nous trouvons de belles situations , quand notre vue en liberté peut voir au loin des prés, des ruisseaux, des collines, et ces dispositions qui sont , pour Ainsi dire , créées exprès , elle est bien autrement enchantée que lorsqu'elle voit les jardins de Le Nostre; parce que la nature ne se copie pas , au lieu que l'art se ressemble toujours. C'est pour cela que dans la peinture nous aimons mieux un paysAgeque le plan du plus beau jardin du monde; c'est que la peinture ne prend la nature que là où elle est belle , là où la Vue se peut porter au loin et dans toute son étendue, là où elle est variée, là où elle peut être vue Avec plaisir.
Ce oui fait ordinairement une grande pensée, c'est lorsqu'on dît une chose qui en fait voir un grand nombre d'autres, et qu'on nous fait découvrir tout d'un coup ce que nous ne pouvions espérer qu'après une grande lecture.
Florus nous représente en peu de paroles toutes les fauteâ d*Annibâl : « Lorsqu'il pouvoît, dit-il, se servir de la victoire, il aima mieux en jouir : Cum ijictoria posset ««t , frui maîuit, »
Il nous donne une idée de toute la guerre de Macédoine , quand U dit : « Ce fut vaincre que d'y entrer : Introisse Victoria fuit. »
Il nous donne tout le spectacle de la vie de Scipion , quand il dit
de sa jeunesse : « C'est le Scipion qui croît pour la destruction de l'Afrique : Hie erit Scipio qui in exitium Àfrisas creseiUi^ Vous croyez voir un enfant qui croit et s'élève comme un géant.
Enfin il nous fait voir le grand caractère d'Annibal , la situation de l'univers , et toute la grandeur du peuple romain , lorsqu'il dit : « Annibal fugitif cherchoit au peuple romain un ennemi par tout Funivers : Qui, profugus ex Africa, hostem populo romano toto orbe quxnbaU »
Des plaisirs de V ordre.
Il ne suffit pas de montrer à l'âme beaucoup de choses , il faut les lui montrer avec ordre ; car pour lors nous nous ressouvenons de ce que nous avons vu , et nous commençons à imaginer ce que nous verrons ; notre âme se félicite de son étendue et de sa pénétration ; mais dans un ouvrage où il n*y a point d'ordre , l'âme sent i chaque instant troubler celui qu'elle y veut mettre. La suite que l'auteur s'est faite, et celle que nous nous faisons se confondent; l'âme ne retient rien , ne prévoit rien ; elle est humiliée par la confusion de ses idées, par l'inanité qui lui reste; elle est vainement fatiguée, et ne peut goûter aucun plaisir : c'est pour cela que , quand le dessein n'est pas d'exprimer ou de montrer la confusion , on met toujours de l'ordre dans la confusion même. Ainsi les peintres groupent leurs figures ; ainsi ceux qui peignent les batailles mettent-ils sur le devant de leurs tableaux les choses que l'œil doit distinguer, et la confusion dans le fond et le lointain.
Des plaisirs de la va^riété.
Mais s'il faut de l'ordre dans les choses, il faut aussi de la variété : sans cela l'âme languit ; car les choses semblables lui paroissent les mêmes ; et si une partie d'un tableau qu'on nous découvre ressembloit à une autre que nous aurions vue, cet objet seroit nouveau sans le paroître, et ne feroit aucun plaisir. Et, comme les beautés des ouvrages de l'art, semblables à celles de la nature , ne consistent que dans les plaisirs qu'elles nous font , il faut les rendre propres, le plus que l'on peut, à varier ces plaisirs ; il faut faire voir à l'âme des choses qu'elle n'a pas vues ; il faut que le sentiment qu'on lui donne soit différent de celui qu'elle vient d'avoir.
C'est ainsi que les histoires nous plaisent par la variété des récits, les romans par la variété des prodiges, les pièces de théâtre par la variété des passions ; et que ceux qui savent instruire modifient le plus qu'ils peuvent le ton uniforme de l'instruction.
Une longue uniformité rend tout insupportable • le même ordre des périodes , longtemps continué , accable dans une harangue ; les mêmes nombres et les mêmes chutes mettent de l'ennui dans un
long poëme. S'il est vrai que i'on ait fait cette fameuse allée de Moscou à Pétersbourg, le voyageur doit périr d'ennui, renfermé entre les deux rangs de cette allée ; et celui qui aura Toyagé longtemps dans les Alpes en descendra dégoûté des situations les plus heureuses et des points de vue les plus charmans.
L'âme aime la variété; mais elle ne l'aime , avons-nous dit, que parce qu'elle est faite pour connoître et pour voir : il faut donc qu'elle puisse voir, et que la variété le lui permette; c'est-à-dire, il faut qu'une chose soit assez simple pour être aperçue , et assez variée pour être aperçue avec plaisir.
Il y a des choses qui paroissent variées, et ne le sont point; d'autres qui paroissent uniformes et sont très-variées.
L'architecture gothique parott très- variée , mais la confusion des omemens fatigue par leur petitesse : ce qui fait qu'il n'y en a aucun que nous puissions distinguer d'un autre, et leur nombre fait qu'il n'y en a aucun sur lequel l'œil puisse s'arrêter : de manière qu'elle déplaît par les endroits mêmes qu'on a choisis pour la rendre agréable.
Un bâtiment d'ordre gothique est une espèce d'énigme pour l'œil qui le voit , et l'âme est embarrassée comme quand on lui présente un poème obscur.
L'architecture grecque au contraire paroit uniforme; mais, comme elle a les divisions qu'il faut , et autant qu'il en faut pour que l'âme voie précisément ce qu'elle peut voir sans se fatiguer, mais qu'elle en voie assez pour s'occuper , elle a cette variété t]ui la fait regarder avec plaisir.
Il faut que les grandes choses aient de grandes parties : les grands hommes ont de grands, bras , les grands arbres de grandes branches , et les grandes montagnes sont composées d'autres montagnes qui sont au-dessus et au-dessous ; c'est la nature des choses qui fait cela.
L'architecture grecque , qui a peu de divisions , et de grandes divisions, imite les grandes choses; l'âme sent une certaine majesté qui y règne partout.
C'est ainsi que la peinture divise en groupes de trois ou quatre figures celles qu'elle représente dans un tableau : elle imite la nature, une nombreuse troupe se divise toujours en pelotons; et c'est encore ainsi que la peinture divise en grandes masses ses clairs et ses obscurs.
Des plaisirs de la symétrie.
J'ai dit que l'âme aime la variété ; cependant, dans la plupart des choses, elle aime à voir une espèce de symétrie. Il semÛe que cela renferme quelque contradiction : voici comment j'explique cela.
Une des principales causes des plaisirs de notre Ame lorsqu'elle
19 objets, c'est la facilité qu'elle a à les apercevoir; et la rai* li fait que la symétrie plaît à l'âme, c'est qu'elle lui épargnt
voit des
son qui
de la peine, qu'elle' la soulage, et qu'elle ppupe pour ainsi dira
Touvrage par la moitié.
De là suit une règle générale : Partout où la symétrie est utile à l'âme,, et peut aider ses fonctions, elle lui est agréable; mais partout où elle est inutile, elle est fade, parce qu'elle ôte la variété. Ôr les choses que nous voyons successivement doivent avoir de la variété ; car notre âme n'a aucune difficulté à les voir. Celles au contraire que nous apercevons d'un coup d*œil doivent avoir de la symétrie; ainsi, comme nous apercevons d'un coup d'oeil la façade d'un bâtiment, un parterre, un temple, on y met de la symétrie, qui plaît 4 l'âme par la facilité qu'elle lui donne d'embrasser d'abord tout l'objet.
Comme il faut que l'objet que l'on doit voir d'un coup d'oeil soit simple, il faut qu'il soit unique, et que les parties se rapportent toutes À l'objet principal : c'est pour cela encore qu'on aime la symétrie ; elle fait un tout ensemble.
Il est dans la nature qu'uni tout soit achevé, et l'âme qui voit ce tout veut qu'il n'y ait point de partie imparfaite. C'est encore pour cela qu'on aime la symétrie : il faut une espèce de pondération ou de balancement; et un bâtiment avec une aile, ou une aile plus courte qu'une autre , est aussi peu fini qu'un corps »vec un bras , ou avec un bras trop court.
jDet contrastée.
L'âme aime la symétrie , mais elle aime aussi les contrastes. Ceci demande bien des explications.
Par exemple , si la nature demande des peintres et des sculpteurs qu'ils mettent de la symétrie dans les parties de leurs figures, elle veut au contraire qu'ils mettent des contrastes dans les attitudes. Un pied rangé comme un autre , un membre qui va comme un autre , sont insupportables : la raison en est que cette symétrie fait que les attitudes sont presque toujours les mêmes, comme on le voit dans les figures gothiques , qui se ressemblent toutes par là. Ainsi il n'y a plus de variété dans les productions de l'art. De plus, la nature ne nous a pas situés ainsi ; et , comme elle nous a donné du mouvement, elle ne nous a pas ajustés dans nos» actions et dans nos manières comme des pagodes : et, si les hommes gânés et contraints sont insupportables, que sera-ce des productions de l'art?
Il faut donc mettre des contrastes dans les attitudes, surtout dans les ou^Tagesde sculpture, qui, naturellement froide, ne peut mettre de feu que par la force du contraste et de la situation.
Mais , comme nous avons dit que la variété que l'on 9. cheixbé à mettre dans le gothique lui a donné de l'uniformité , il bsI M>u?4et
arrivé que la variété que Ton a cherché à mettre par le moyen dtt contrastes est devenue une symétrie et une vicieuse uniformité.
Ceci ne se sent pas seulement dans de certains ouvrages de sculpture et de peinture, mais aussi dans le style de quelques écrivains, quif dans chaque phrase, mettent toujours le commence^ ment en contraste avec la fin par des antithèses continuelles, telf que saint Augustin et autres auteurs de la hasse latinité , et quelques-uns de nos modernes, comme Saint -Êvremond. Le lourde phrase toujours le même et toujours unifomne dépiait extrêmement; ce contraste perpétuel devient symétrie, et cette opposition toujours recherchée devient uniformité. L*esprit y trouve si peu de variété que, lorsque vous avez vu une partie de la phrase, vous devinez toujours Vautre; vous voyez des mots opposés, mais oppo* ses de la même manière ; vous voyez un tour de phrase , mais c'est toujours le même.
Bien des peintres sont tombés dans te défaut de mettre des contrastes partout et sans ménagement; de sorte que, lorsqu'on voit une figure , on devine d'abord la disposition de celle d'à côté : cette continuelle diversité devient quelque chose de semblable. D'ailleurs la nature, qui jette les choses dans le désordre, ne montre pas l'affectation d'un contraste continuel ; sans compter qu'elle ne met pas tous les corps en mouvement, et dans un mouvement forcé. Elle est plus variée que cela; elle met les uns 6q repos, et elle donne aux autres différentes sortes de mouvement.
Si la partie de l'âme qui connoît aime la variété , celle qui sent ne la cherche pas moins; car l'âme ne peut pas soutenir longtemps les mêmes situations, parce qu'elle est liée à un corps qui ne peut les souffrir. Pour que notre âme soit excitée, il faut que les esprits coulent dans les nerfs : or il y a là deux choses ; une lassitude dans les nerfs, une cessation de la part des esprits, qui ne coulent plus, ou qui se dissipent des lieux où ils ont coulé.
Ainsi tout nous fatigue à la longue, et surtout les grands plaisirs; on les quitte toujours avec la même satisfaction qu'on les a pris; car les fibres qui en ont été les organes ont besoin de repos : il faut en employer d'autres plus propres à nous servir, et distribuer pour ainsi dire le travail.
Notre âme est Lasse de sentir; mais ne pas sentir, c'est tomber dans un anéantissement qui l'accable. On remédie à tout, en variant ses modifications; elle sent, et elle ne se lasse pas.
Des plaisirs de la surprise,
Cett« dlspesâtion de l'âme, qui la porte toojonn vers différens objets, tût quWe goûte tous les plaieirg qui vicnaent de U rar* prie* : sentiment qui plah à l'âme p«r le speetaele et par la pnmpm
titude de l'action; car elle aperçoit ou sent une chose qu'elle n'attend pas , ou d'une manière qu'elle n'attendoit pas.
Une chose peut nous surprendre comme merveilleuse , mais aussi comme nouTelle, et encore comme inattendue; et, dans ces derniers cas, le sentiment principal se lie à un sentiment accessoire, fondé sur ce que la chose est nouvelle ou inattendue.
C'est par là que les jeux de hasard nous piquent : ils nous font voir une suite continuelle d'événemens non attendus; c'est par là que les jeux de société nous plaisent : ils sont encore une suite d'événemens imprévus, qui ont pour cause l'adresse jointe au hasard.
C'est encore par là que les pièces de théâtre nous plaisent : elles se développent par degrés , cachent les événemens jusqu'à ce qu'ils arrivent, nous préparent toujours de nouveaux sujets de surprise, et souvent nous piquent en nous les montrant tels que nous aurions dû les prévoir.
Enfin , les yuvrages d'esprit ne sont ordinairement lus que parce qu'ils nous ménagent des surprises agréables, et suppléent à l'insipidité des conversations, presque toujours languissantes , et qui ne font point cet effet.
La surprise peut être produite par la chose , ou par la manière de l'apercevoir : car nous voyons une chose plus grando ou plus petite qu'elle n'est en effet , ou différente de ce qu'elle est ; ou bien nous voyons la chose même, mais avec une idée accessoire qui nous surprend. Telle est dans une chose l'idée accessoire de la difficulté de l'avoir faite , ou de la personne qui l'a faite , ou du temps où elle a été faite , ou de la manière dont elle a été faite , ou de quelque autre circonstance qui s'y joint.
Suétone nous décrit les crimes de Néron avec un sang-froid qui nous surprend, en nous faisant presque croire qu'il ne sent point d'horreur de ce qu'il décrit. Il change de ton tout à coup, et dit : « L'univers ayant souffert ce monstre pendant quatorze ans , enfin il l'abandonna : taie monsîrum per quatuordecim annos perpessus terrarum orbû, tandem destituit. » Ceci produit dans l'esprit différentes sortes de surprises; nous sommes surpris du changement de style de l'auteur , de la découverte de sa différente manière de penser , de sa façon de rendre , en aussi peu de mots , une des grandes révolutions qui soit arrivée : ainsi l'âme trouve un trèsgrand nombre de sentimens difTérens qui concourent à l'ébranler, et à lui composer un plaisir.
Des diverses causes qui peuvent produire un sentiment.
Il faut bien remarquer qu'un sentiment n'a pas ordinairement dans notre âme une cause unique. C'est, si j'ose me servir de ce terme, une certaine dose qui en produit la force et la variété.
ESSAI SUR LE GOUT. 38î{
L'esprit consiste à savoir frapper plusieurs oi*ganes à la fois; et si l'on examine les divers écrivains, on verra peut-être que les meilleurs , et ceux qui ont plu davantage , sont ceux qui ont excité dans l'âme plus de sensations en même temps.
Voyez , je vous prie , la multiplicité des causes. Nous aimons mieux voir un jardin bien arrangé qu'une confusion d'arbres, i« parce que notre vue qui seroit arrêtée ne Test pas; 2* chaque allée est une, et forme une grande chose , au lieu que dans la confusion chaque arbre est une chose, et une petite chose; d« nous voyons un arrangement que nous n'avons pas coutume de voir; 4* nous savons bon gré de la peine que l'on a prise ; 5* nous admirons le soin que l'on a de combattre sans cesse la nature , qui , par des productions qu'on ne lui demande pas, cherche à tout confondre; ce qui est si vrai qu'un jardin négligé nous est insupportable. Quelquefois la difficulté de l'ouvrage nous pla!t , quelquefois c'est la facilité ; et , comme dans un jardin magnifique nous admirons la grandeur et la dépense du maître, nous voyons quelquefois avec );)aisir qu'on a eu l'art de nous plaire avec peu de dépense et de travail. Le jeu nous plaît, parce qu'il satisfait notre avarice, c'es1f-à>dire l'espérance d'avoir plus : il flatte notre vanité par l'idée de la préférence que la fortune nous donne, et de l'attention que les autres ont sur notre bonheur; il satisfait notre curiosité en nous donnant un spectacle; enfin il nous donne les diffécens plaisirs de la surprise.
La danse nous plaît par la légèreté , par une certaine grâce , par la beauté et la variété des attitudes, par sa liaison avec la musique, la personne qui danse étant conune un instrument qui accompagne ; mais surtout elle plaît par une disposition de notre cerveau, qui est telle qu'elle ramène en secret l'idée de tous les mou^emens à de certains mouvemens, la plupart des attitudes à de certaines attitudes.
De la liaison accidentelle de certaines idées.
Presque toujours les choses nous plaisent et déplaisent à différens égards: par exemple, les castrats d'Italie nous doivent faire peu de plaisir, i"" parce qu'il n'est pas étonnant qu'accommodés comme ils sont , ils chantent bien : ils sont comme un instrument dont l'ouvrier a retranché du bois pour lui faire produire des sons; 2* parce que les passions qu'ils jlbent sont trop suspectes de fausseté; 3* parce qu'ils ne sont ni du sexe que nous aimons ni de celui que nous estimons. D'un autre côté ils peuvent nous plaire , parce qu'ils conservent longtemps un air de jeunesse, et de plus qu'ils ont une voix flexible, et qui leur est particulière. Ainsi chaque chose nous donne un sentiment qui est composé de beaucoup d'autres, lesquels s'affoiblissent et se choquent quelquefois.
Souvent notre âme se compose elle-même des raisons de plaisir, MORTiflgvnxu ii ^"^
et ^« y sémsit tuvtoat par Ict li^soi^s qu'oUendt aux «hose». iiiffii uo« chata ^ax nam a plu boob plaît «néon, par la aaula raii» qu'alla naus a plu , parca que aaus joignous raieiemua idé^ à la nouvelle. Ainsi une actrice qui naus a plu lur le théâtre Boua pl^t aaaare dans la ehambra; sa Toix, sa déclamation, la aouvami de Taroir y^ admirer, que dis-jaf l'idéa de la prineesse, joinlg k la sieima, tout eala ftiit une espèqe de mélange qui fimne et prodait un piaisi^.
Naui sommas tous pleins d'idées aeeeaspires. Uno fémaia qui attva une grande réputation et un léger' défaut pourra le naattre m crédit, et la fairp regarder comme une grâce. La plupart dts iimmes que nous aimon^ n^nt pour elles que la prévantion sur laui aaiisanoa ou leurs biens, las honneurs ou restimada cortaÎBeagawi.
4utre fff€i élff Huilions qu^ ^^me v^t au» ckq$$f.
Nous daTons â la TÎa champêtre que l'homme manoit dans les premiers temps, cet air riant répandu dans toute la Fable; xuws lui devoQs ces descriptions heureuses, cas aventures naïves, cas divinités gracieuses , ce spectacle d^un état asses difTérent du ndtre pour le désirer, et qui n'en est pas assez élojgné pour choquer la vraisemblance; enfin ee mélange de passions et de tranquillité. Notre imagination rit à Diane, à ^an, à Apollon, aux nymphes, aux bois, aux prés, aux fontaines. Si les premiers hommes avoieni véen Qomipe nous dans les villes, les poètes n'auroien| pu nous décrire que ce que nous voyons tous les jours avec inquiétude , ou que nous sentons aveo dégoût; tout respireroit Tavarice, l'ambition, et les passions qui tourmentent.
Les portes qui nous décrivent la vie ebampètra nous parient de Tige d'or qu'ils regrettent, c'est-à-dire nous parient d-un temps encore plus heureux et plus tranquille.
De la déHeafetse,
Les gens délicats sont ceux qui à chaque idée ou à chaque goût joignent beaucoup d'idées ou beaucoup de goûts accessoires. Les gens grossiers n*ont qu'une sensation ; leur âme ne sait composer ni décomposer; ils ne joignent ni n'ôtent rien à ce que la Bature donne : au lieu que les gens délicats dans l'amour sa composent la plupart des plaisirs de l'amour. Irtlixène et Apicius portoient à la table bien des sensations inconnues à nous autres mangeurs vulgaires: et ceux qui jugent avec goût des ouvrages d'esprit, ont, et ae font une infinité de sensations que les autres hommes n'ont pas.
Du 9B HE SAIS QUQI.
Il y a quelquefois dans les personnes ou dans las choses un charme invisible, une grâce naturelle, quV>n n'a pu définir, et
qu'on a éU toffié d'appelar If ;> ne $au quoû H me lemble que c'est un eflTet principalement fondé eur la surprise. Noua sopt^mes touchés de ce qu'une personne nous plaît plus qu'elle ne nous a paru d'abord deTofr nous plaire, et nous sommes agréablement surpris de ca qu'eUo a su vaincre des défauts que nos yeux nous montrent , et que le oœur ne croit plus. Voilà pourquoi les femmes laides ont très-gouyent des grâces, et qu'il est rare que les belles en aient. Car une belle personne fait ordinairement le contraire de ce que nous ayioBS attendu ; elle parv^ei^t à nous paroltre moins aimable ; après ^ù\M avoir surpris en bien, elle nous surprend en mal; mais l'impressipa du bien est ancienne , celle du mal nouvelle : aussi les belles persoiuies font-çUes parement les grandes passions , presque toujours réservées à celles qui ont des grâces, c'est-à-dire des agrémens que nous n'attendions point, et que nous n'avions pas sujet d'attttndre. hw grandes parures ont rarement de la grâce , et souvent l'habillemept des bergères en a. Nous admirons la majesté des dr4pex>tea de Paul Yéronèse ; mais nous sommes touchés de la simplicité de Raphaël et de la pureté flu Corrége. PaUl Yéronèse promet beaucoup , et paye ce qu'il promet. Raphaël et le Corrége promettent peu , et |iayent beaucoup ; et cela nous plaît davantage.
Les grlices s^ trouvent plus ordinairement dans l'esprit que dans le visage; car un bea^u visage parpît d'abord, et ne cache presque rien; mais l'esprit ne se montre que peu à peu, que quand il veut, et ^tant qu'il veut; il peut se cacher pour paroitre, et donner cette espèce de surprise qui fait les grâces.
Les grâces se trouvent moins dans les traits du visage que dans les manières ; car les manières naissent à chaque instant , et peuvent à tous les momens créer ées surprises : en un mot, une femme ne peut guère être belle que d'une façon; mais elle est jolie de cent mille.
La loi des deux sexes a établi , parmi les nations policées et sauvages, que les hommes demanderoient , et que les femmes ne feroient qu'accorder : de là il arrive que les grâces sont plus particulièrement attachées aux femmes. Comme elles ont tout à défendre , elles ont tout à cacher ; la moindre parole , le moindre geste , tout ce qui, sans choquer le premier devoir, se montre en elles, tout ce qui se met en liberté devient une grâce; et telle est la sagessç d^ la nature , que ce qui ne seroit rien sans la loi de la pudeur devient d'un prix infini depuis eette heureuse loi, qui fait le ^pnheur de l'univers.
Comm« la gène et l'affecU^tion ne sauroient nous surprendre, fes grâces ne se trouvent ni dans les manières gênées ni aans les manières aifectéç^^ paais dans unç certaine liberté ou facilité qui est entre les deux extrémités; et l'âme est agréablement surprise de voir 4^e l'on a é!?ité les deux écueils. Il sembleroit quQ lo? çf^mièret
naturelles derroient être les plus aisées : ce sont celles qui le sont le moins ; car Téducation , qui nous gêne ^ nous fait toujours perdre du naturel : or, nous sommes charmés de le voir revenir.
Bien ne nous plait tant dans une parure que lorsqu'elle est dans cette négligence ou même dans ce désordre qui nous cache tous les soins que la propreté n'a pas exigés, et que la seule yanité auroit fait prendre ; et Ton n'a jamais de grâce dans Fesprit que lorsque ce que Ton dit est trouvé, et non pas recherché.
Lorsque vous dites des choses qui vous ont coûté, vous pouvez bien faire voir que vous avez de l'esprit, et non pas des grâces dans l'esprit. Pour le faire voir, il faut que vous ne le voyiez pas vousmême, et que les autres, à qui d'ailleurs quelque chose de naïf et de simple en vous ne promettoit rien de cela, soient doucement surpris de s'en apercevoir.
Ainsi les grâces ne s'acquièrent point : pour en avoir, il faut être naïf. Mais comment peut-on travailler à être naïf ?
Une des plus belles fictions d'Homère, c'est celle de cette ceinture qui donnoit à Vénus l'art de plaire. Rien n'est plus propre à faire sentir cette magie et ce pouvoir des grâces , qui semblent être données à une personne par un pouvoir invisible , et qui sont distinguées de la beauté même. Or , cette ceinture ne pouvoit être donnée qu'à Vénus. Elle ne pouvoit convenir à la beauté majestueuse de Junon; car la majesté demande une certaine gravité, c'est-à-dire une gêne opposée à l'ingénuité des grâces. Elle ne pouvoit bien convenir à la beauté fiera de Pallas ; car la fierté est opposée à la douceur des grâces, et d'ailleurs peut souvent être soupçonnée d'affectation.
Progression de la surprise.
Ce qui fait les grandes beautés, c'est lorsqu'une chose est XeUe que la surprise est d'abord médiocre , qu'elle se soutient , augmente , et nous mène ensuite à l'admiration. Les ouvrages de Raphaël frappent peu au premier coup d'œil : il imite si bien la nature , que l'on n'en est d'abord pas plus étonné que si l'on voyoit l'objet même , lequel ne causeroit point de surprise. Mais une expression extraordinaire , un coloris plus fort , une attitude bizarre d'un peintre moins bon nous saisit du premier coup d'œil, parce qu'on n'a pas coutume de la voir ailleurs. On peut comparer Raphaël à Virgile, et les peintres de Venise , avec leurs attitudes forcées , à Lucain : Virgile , plus naturel, frappe d'abord moins, pour frapper ensuite plus; Lucain frappe d'abord plus , pour frapper ensuite moins.
L'exacte proportion de la fameuse église de Saint-Pierre , fait qu'elle ne paroît pas d'abord aussi grande qu'elle l'est; car nous ne savons d'abord où nous prendre pour juger de sa grandeur. Si elle êtoit moins large, nous serions frappés de sa longueur; si elle étoit moins longue, nous le serions de sa largeur. Mais à mesure que
l'oa examine, Toeil la voit s'agrandir, l'étonnement augmente. Ou peut la comparer aux Pyrénées, où l'oil, qui croyoit d'abord les mesurer, découvre des montagnes derrière les montagnes, et se perd toujours davantage.
U arrive souvent que notre âme sent du plaisir lorsqu'elle a un sentiment qu'elle ne peut pas démêler elle-même, et qu'elle voit une chose absolument différente de ce qu'elle sait être ; ce qui lui donne un sentiment de surprise dont eUe ne peut pas sortir. En voici un exemple. Le dôme de Saint-Pierre est immense. On sait que Michel- Ange voyant le Panthéon , qui étoit le plus grand temple de Rome, dit qu'il en vouloit faire un pareil, mais qu'il vouloit le mettre en l'air. Il fît donc sur ce modèle le dôme de Saint-Pierre ; mais il y fit les piliers si massifs, que ce dôme, qui^est comme une montagne que l'on a sur la tête , paroit léger à l'œil qui le considère. L'âme reste donc incertaine entre ce qu'elle voit et ce qu'elle sait, et elle reste surprise de voir une masse en même temps si énorme et si légère.
Des beautés qui résultent d'un certain embarras de Vdme,
Souvent la surprise vient à l'âme de ce qu'elle ne peut pas concilier ce qu'elle voit avec ce qu'elle a vu. Il y a en Italie un grand lac . qu'on appelle le lac Majeur, t7 lago Maggiore; c'est une petite mer dont }es bords ne montrent rien que de sauvage. A quinze milles dans le lac sont deux îles d'un quart de lieue de tour, qu'on appelle les Borromées , qui sont , à mon avis , le séjour du monde le plus enchanté. L'âme est étonnée de ce contraste romanesque , de rappeler avec plaisir les merveilles des romans , où , après avoir passé par des rochers et des pays arides , on se trouve dans un lieu fait pour les fées.
Tous les contrastes nous frappent , parce que les choses en opposition se relèvent toutes les deux : ainsi lorsqu'un petit homme est auprès d'un grand , le petit fait paroître l'autre plus grand , et le grand fait paroître l'autre plus petit.
Ces sortes de surprises font le plaisir que l'on trouve dans toutes les beautés d'opposition , dans toutes les antithèses et figures pareilles. Quand Florus dit : « Sore et Algide (qui le croiroit?) nous ont été formidables; Satrique et Cornicule étoient des provinces; nous rougissons des Boriliens et des Véruliens, mais nous en avons triomphé; enfin Tibur, notre faubourg, Préneste, où sont nos maisons de plaisance , étoient les sujets des vœux que nous allions faire au Capitole ; » cet auteur, dis-je, nous montre en même temps la grandeur de Rome et la petitesse de ses commencemens ; et rétonnement porte sur ces deux choses.
On peut remarquer ici combien est grande la différence des antithèses d'idées d'avec les antithèses d'expression. L'antithèse d'exprès-
390 ESSAI SUtl LE OOUT.
sion n'e^ pAs càcbèè; celle cPidées l'e&t; Vuût k toujefurs lé même habit, l'autre en change comme (m tetit ; l'une «t tartéé , Tàiître non.
Le même florud, en parlant des Satdnitôs, dit ^tie leiirâ Tilles furent tellement détruites , qu'il est difficile de irdQYëf & |jré&ent le sujet de yingi-quatrè triomphes : et non faeilt ûppàreai tnatma quatuor et iiginti triuMphorurn. Et, par les méines paroles qui marquent la destruction de ce peuple , il fait Toir la grandeur de son courage et de son opiniâtreté.
Lorsque nous voulons nous empêcher de rire, notre rire rédouble à cause du contraste qui est entre la situation ou ndtis sommes et celle où nous devrions être. De même , lorsque iious Voyons dans un visage iin grand défaut, comme, par exemple, un très-grand nez , nous rions à cause que nous voyons que ce contraste avec les autres traits du visage ne doit pas être. Ainsi les contrastes sont cause des défauts aussi bien que des beautés. Lorsque nous voyons qu'ils sont sans raison , qu'ils relèvent on éclairent un autre défaut , ils sont les grands instrumens de la laideur, laquelle, lorsqu'elle nous frappe subitement, peut exciter une certaine joie daos notre âme , et nous faire rire. Si notre âme la regarde comme un malheur dans la personne qui la possède , elle peut exciter )a pitié; si elle la regarde avec l'idée de ce qui peut nottà nuire , et avec une idée de comparaison avec ce qui a coutume de nous émouvoir et d'exciter nos désirs, elle la regarde avec un sentiment &' aversion.
De même dans nos pensées, lorsqu'elles contiennent une opposition qui est contre le bon sens , lorsque cette opposition est commune et aisée à trouver, elles ne plaisent point et sont un défaut, pafee qu'elles ne causent point de surprise; et si, au contraire, elles sont trop recherchées, elles ne plaisent pas non plus. Il faut que dans un ouvrage on les sente parce qu'elles y sont , et noû pas parce qu'on a voulu les montrer ; car pour lOrs la surprise ne tonôbe que sur la sottise de l'auteur.
Une des choses qui nous plàit le plus , c'est le naïf, mais e*est aussi le style le plus difficile â attraper : la raison en est qu'il est précisément entre le noble et le bas, et est si près dti bas, iju'il est très-difflcile de le côtoyer toujours sans y tomber.
Les musiciens ont reconnu que la musique qui se chante le plus facilement est la plus difficile à composer : preuve certaine que nos plaisirs et l'art qui nous les donne Sott entre certaines limites.
A voir les vers de Corneille si poôipèux et ceux de Racine si naturels, on ne devineroit pas que Corneille travailloit facilement, et ftacîne avec peine.
Le bas est le sublime du peuple , qui aime à voir une chose faîie pour lui , et qui est à sa portée.
Les idées qui se présentent aux gens qui sont bien élevés, et qui ont un grand esprit, sont ou naïves, ou nobles, ou sublimes.
Lorsqu'une chose nous «si montrée avec des circonstances ou des accessoires qui l'agrandissent, cela nous parott noble : cela se sent surtout dsinâ les comparaison £(, où l'esprit doit toujours gagner et jaftiâîs perdre; car elles doivent toujours ajouter quelque chose, hire-voir la chose plus grande, ou^ â'il ne s'agit pas de grandeur, plus fine et plus délicate : mais il faut bien 6e donner de garde de montrer & l'âme un rapport dans le bas , car elle âe lé seroit caché si elle i'avoît découvert.
lorsqu'il à'agii de liioritrer des choses fiiièé , l'ftme aime mieux voir Comparer une manière à Une manière , une action À une action , qu'une chose & une chose. Comparer en général Un hoiùiiie courageux à un lion , une femme à un astre , Un homme léger à un 6èrf, cék est aisé; mais lorsque La Fontaine ôommence ainsi urie de ses fables :
Entre les pattes d'an lion n rat sortit de terre assez à l'étourdie. é roi des animaux, en ceUe occasion, Mohttu ce ^n'II écoit, et loi donna la vie,
il itompirê les ttieHifiéatioiM d« rftfii0 Au roi des aaimanix atM Ms modifioâtioiM de rame d'un téritttblt roi.
Michel- Ange est lé maiti^e pour denUèr de lA noblesse à IO«ié ses sujets. Dans son fameux Bacchus , il ne fait point comme les peintres de Flandre , qtii nous âontrent une Dgure tombante , et qui est, pour ainsi dire, en l'air : cela seroit indig[ne de la majesté d'un dieu. Il le peint ferme sur ses^ambes; maïs il lui donne si bien la gaieté de l'ivresse , et le plaisu: à voir couler la liqueur qu'il verse dans sa coupe , qu'il n'y a rien de si admirable.
Dans la Pauion qui est dans la galerie de Florence, il a peint la Vierge debout, qui regarde son Fils crucifié, sans douleur, sans pitié, sans regret, sans larmes. Il la suppose instruite de ce grand mystère , et par là lui fait soutenir avec grandeur le spectacle de cette mort
Il n'y a point d'ouvrage de Michel-Ange où il n'ait mis quelque chose de noble : on trouve du grand dans ses ébauches mêmes , comme dans ces vers que Virgile n'a point finis.
Jules Romain, dans sa chambre des géans, à Mantoue, où il a représenté Jupiter qui les foudroie , fait voir tous les dieux effrayés : mais Juaon est auprès de Jupiter; elle lui montre d'un air Msuré, ttB géant sur lequel il faut qu'il lance U foudre : par ii il ^lii donne un air.de grandeur que n'ont pas les autres dieux : plus il* sent près de Jupiter, nlus ils sont rassurés } et cela est bien naturel; car, dans une bataille, la frayeur cesse auprès de celui qui A de l'avantaga
De9 règles.
Tous les ouvrages de l'art ont des règles générales , qui sont des guides qu'il ne faut jamais perdre de vue. Mais comme les lois sont toujours justes dans leur être général, mais presque toujours injustes dans l'application, de même les règles, toujours vraies dans la théorie, peuvent devenir fausses dans l'hypothèse. Les peintres et les sculpteurs ont établi les proportions qu'il faut donner au corps humain , et ont pris pour mesure commune la longueur de la face; mais il faut qu'ils violent à chaque instant les proportions, à cause des différentes attitudes dans lesquelles il faut qu'ils mettent les corps : par exemple , un bras tendu est bien plus long que celui qui ne Vest pas. Personne n'a jamais plus connu l'art que Michel-Ange ; personne ne s'en est joué davantage. Il y a peu de ses ouvrages d'architecture où les proportions soient exactement gardées ; mais , avec une connoissance exacte de tout ce qui peut faire plaisir, il sembloit qu'il eût un art à part pour chaque ouvrage.
Quoique chaque effet dépende d'une cause générale , il s'y mêle tant d'autres causes particulières , que chaque effet a , en quelque façon, une cause à part. Ainsi l'art donne les règles, et le goût les exceptions; le goût nous découvre en quelles occasions l'art doit soumettre , et en quelles occasions il doit être soumis.
Plaisir fondé sur la raison.
J'ai dit souvent que ce qui nous fait plaisir doit être fondé sur la raison ; et ce qui ne l'est pas à certains égards , mais parvient à nous plaire par d'autres, doit s'en écarter le moins qu'il est possible.
Et je ne sais comme il arrive que la sottise de l'ouvrier, bien marquée, fait que l'on ne peut plus se plaire à son ouvrage; car, dans les ouvrages de goût, il faut, pour qu'ils plaisent, avoir une certaine confiance à l'ouvrier, que l'on perd d'abord lorsque l'on voit , pour première chose , qu'il pèche contre le bon sens.
Ainsi lorsque j'étois à Pise, je n'eus aucun plaisir lorsque je vis le fleuve Amo peint dans le ciel avec son urne qui roule des eaux. Je n'eus aucun plaisir à Gênes de voir des saints dans le ciel , qui souffroient le martyre. Ces choses sont si grossières qu'on ne peut plus les regarder.
Lorsqu'on entend dans le second acte de Thyeste, de Sénèque, des vieillards d'Argos qui, comme des citoyens de Rome du temps de Sénèque, parlent des Parthes et des Quirites, et distinguent les sénateurs des plébéiens, méprisent les blés de la Libye, les Sarmates qui ferment la mer Caspienne , et les rois qui ont subjugué lesDaces, une pareille ignorance fait rire dans un sujet sérieux. C'est comme si , sur le théâtre de Londres , on introduisoit Harius disant que , pourvu qu'il ait la faveur de la chambre basse , il ne
craint point rinimitié de celle des pairs, ou qu'il aime mieux la yertu que tout ce que les grandes familles de Rome font Tenir du Potose.
Lorsqu'une chose est, à certains égards, contre la raison , et que , nous plaisant par d'autres, l'usage ou l'intérêt même de nos plaisirs la fait regarder comme raisonnable, comme nos opéras, il faut faire en sorte qu'elle s'en écarte le moins possible. Je ne pouvois souffrir en Italie de voir Gaton et César chanter des ariettes sur le théâtre; les Italiens, qui ont tiré de l'histoire les sujets de leur opéra, ont montré moins de goût que nous, qui les avons tirés de la fable ou des romans. A force de merveilleux, l'inconvénient du chant diminue , parce que ce qui est si extraordinaire paroît mieux pouvoir s'exprimer par une manière plus éloignée du naturel; d'ail- /leurs, il semble qu'il est établi que le chant peut avoir dans les enchantemens et dans le commerce des dieux une force que les paroles n'ont pas ; il est dono là plus raisonnable , et nous avons bien fait de l'y employer.
De la considération de la situation meilleure.
Dans la plupart des jeux folâtres, la source la plus commune de nos plaisirs vient de ce que, par de certains petits accidens, nous voyons quelqu'un dans un embarras où nous ne sommes pas, comme si quelqu'un tombe, s'il ne peut échapper, s'il ne peut suivre;... de même, dans les comédies, nous avons du plaisir de voir un homme dans une erreur où nous ne sommes pas.
Lorsque nous voyons faire une chute à quelqu'un , nous nous persuadons qu'il a plus de peur qu'il n'en doit avoir , et cela nous divertit ; de même dans les comédies , nous prenons plaisir à voir un homme plus embarrassé qu'il ne devroit l'être. Gomme lorsqu'un homme grave fait quelque chose de ridicule, ou se trouve dans une position que nous sentons n'être pas d'accord avec sa gravité , cela nous divertit ; de même , dans nos comédies , quand un vieillard est trompé , nous avons du plaisir à voir que sa prudence et son expérience sont les dupes de son amour et de son avarice.
Mais lorsqu'un enfant tombe , au lieu d'en rire , nous en avons pitié, parce que et n'est pas proprement sa faute, mais celle de sa foiblesse : de même lorsqu'un jeune homme , aveuglé par sa passion, a fait la folie d'épouser une personne qu'il aime, et en est puni par son père , nous sommes affligés de le voir devenir malheureux pour avoir suivi un penchant naturel, et avoir plié à la foiblesse de la condition humaine.
Bnfîn comme , lorsqu'une femme tombe , toutes les circonstances qui peuvent augmenter son embarras augmentent notre plaisir; de même, dans les comédies, nous nous divertissons de tout ce qui peut augmenter l'embarras de certains personnages.
394 ESSAI StJR LE 60&f .
Tous ces plaisirs sdtrt fonéés, ou sur ttéirè ttAtignité iMHIfiM, ou su^ rarérsiofi que nous éùim» potfr certalat p9tÈmaiÉ%êà rimérôt que nous prenons pour d'autres.
Le graUd art de la comédie eoAsîMe donc à hiêâ tftdattger «t eette aflReetiofl et cette aversion , dé faeoû que nm» fie aoui défiNotloiis pas d'un bout de la pièce à Tautre , et que nous n'àyoïu poinf du dégoût bu du regret d'atotr aimé ou haï. C«r on n* peill guèfe SouATrif qu'Un cataetère odieui devienne intél«âsftflt j que lorsqull a raison pour cela dans le caractère même , et qu'il s*«^it de qlièlT que grande actiou qui nous sut prend , et qui peut servir au dénoûment de ht pièOe.
PtaiHf causé par tesjêUit^ chutes, tcmirasieg. ,
Comme dans le jeu de piquet noua avons le plaisir de démêler oe que nous ne connoissons pas par oe que noua connoiesons, et que la beauté de ce jeu consiste à paroitre nous montrer tout et cependant nous cacher beaucoup, ce qui excite notre curiosité; ainsi, dans les pièces de théâtre, notre ftmé est piquée de curiosité, parce qu'on lui montre de certaines choses et qu'on lui en eache d'autres; elle tombe dans la surprise, parce qu'elle croyoit que les choses qu'on lui cache arriveroient d'une certaine façon, qu'elles arrivent d'une autre , et qu'elle a fait , pour ainsi dire , de lausaes prédictions sur ce qu'elle a vu.
Comme le plaisir du jeu de Vhombre ooiksiste dans une certaiiK suspension mêlée de curiosité des trois événemens qui peuvent arriver, la partie pouvant être gagnée, remise, ou perdue oodille; ainsi, dans nos pièces de théâtre, nous sommes tellement auspendus et incertains, que nous ne savons ce qui arrivera; et tel est l'eifet de notre imagination , que lorsque noua avons vu la pièce mille fois, si elle est belle, notre suspension et, si je rose dire, notre ignorance restent encore ; car pour lors nous sommes si fort touchés de ce que nous entendons actuellement , que nous ne lentoos plus que ce qu'on nous dit : et ee qui paroit devoir suivre de oe qu'en nous dit , ce que nous connoissons d'aiUei»s 4 el seutement par mémoire « ne nous fait plus aucune impression.
riK D« L'isiUi sua Ll oouf .
DISCÔÏTRS ACADÉMIQUES.
WSeOUIlS DE RÉCEPTION
A L'ACÀDÉMIB DES SCIENCES DE liORDEAUX, PRONOMCé LB 1^' MAI 1716*
Les ss^s^tltt Pamlqtiité Peceroieht ïeurt dlsciptes sans eiaméh ci sans choix : ils croyoient que la sagesse déroît ètfe comtouôô â tons les hommes comme la raison, et que, pour ôtre philosophe, c*étoit assez d'avoir du goût pour là philosophie.
Je me trouva parmi vous, messieurs ^ moi %u n'a rien fui jouisse m'en approcher que quelque attachement pour l'étude, et quelque goût pour les belles- lettres. S'il suffisoit, pour obtenir eette faveur, d'en coiiuoître parfaitement le prix, et d'avoir pour vous deTestiiae et de l'admiration, je pourrois me Hatter d'en être digne; et je me comparerois à ce Troyen qui mérita la protection d'une déesse, seulement pafce qu'il la trouva belle.
Oui, messieurs, je regarde votre Académie comme l'ornement de nos provinces; je regarde son établissement comme ces naissances heureuses où les intelligences du ciel président toujours.
On avoit vu jusqu'ici les sciences non pas négligées, maismé-* prisées , le goût entièrement corrompu , les belles-lettres enseveUes dans l'obscurité, et les Muses étrangères dans la patrie des Paulin et des Ansone.
Nous nous trompions de croire que nous fussions connus chez nos voisins par la vivacité de notre esprit; ce n'étoit sans doute que par la barbarie de notre langage.
Oui, messieurs, il a été un temps où ceux qui s'atUchoient a Vétude ètoient regardés comme des gens singuliers , qui n'étoient point faits comme les autres hommes. Il a été un temps où il y avoit du ridicule et de l'affectation à se dégager des préjugés du P)Buple, et où chacun regardoit son aveuglement comme une maladie qui lui étoit chère , et dont il étoit dangereux de guérir.
Dans un temps si critique pour les savans, on n'étoit point impunément plus éclairé que les autres : si quelqu'un entreprenoit de sortir de cette sphère étroite qui borne les connoissances des bommes, une infinité d'insectes, qui s'élevoient aussitôt, formoient un nuage pour l'obscurcir; ceux mêmes qui Testimoient en secret
86 révoltoient en public , et ne pouToient lui pardonner l'affront qnll leur faisoit de ne pas leur ressembler.
Il n'appartenoit qu*à tous de faire cesser ce règne ou plutôt cette tyrannie de Tignorance: tous l'avez fait, messieurs; cette terre où nous vivons n'est plus si aride ; les lauriers y croissent heureusement; on en vient cueillir de toutes parts; les savans de tous les pays vous demandent des couronnes :
- « Manibus date lUia plenis *. »
~ C'est assez pour vous que cette Académie vous doive et sa naissance et ses progrès ; je la regarde moins comme une compagnie qui doit perfectionner les sciences que comme un grand trophée élevé à votre gloire : il me semble que j'entends dire à chacun de vous ces paroles du poète lyrique :
« Exegi monumentum sre perennius'. »
Nous avons été animés i cette grande entreprise par cet illustre protecteur* dont le puissant génie veille sur nous. Nous l'avons vu quitter les délices de la cour, et faire sentir sa présence jusqu'au fond de nos provinces. C'est ainsi que la fable nous représente ces dieux bienfaisans qui du séjour du ciel descendoient sur la terre pour polir des peuples sauvages, et faire fleurir parmi eux les sciences et les arts.
Oserai-je vous dire, messieurs, ce que la modestie m'a fait taire jusqu'ici T Quand je vis votre Académie naissante s'élever si heureusement, je sentis une joie secrète; et, soit qu'un instinct flatteur semblât me présager ce qui m'arrive aujourd'hui , soit qu'un sentiment d'amour-propre me le fît espérer , je regardai toujours les lettres de votre établissement comme des titres de ma famille.
Lié avec plusieurs d'entre vous par les charmes de l'amitié , j'espérai qu'un jour je pourrois entrer avec eux dans un nouvel engagement, et leur être uni par le commerce des lettres, puisque je i'étois déjà par le lien le plus fort qui fût parmi les hommes. El, ^i ce que dit un des plus enjoués de nos poètes n'est point un paradoxe , qu'il faut avoir du génie pour être honnête honmie , ne pouvois-je pas croire que le cœur qu'ils avoient reçu leur seroit un garant de mon esprit?
J'éprouve aujourd'hui , messieurs , que je ne m'étois point trop flatté; et, soit que vous m'ayez fait justice, soit que j'aie séduit mes juges, je suis également content de moi-même : le public va
i, Virg., Ênêiti,, lib. VI, 885.