PRONONCÉ À LA RENTRÉE DB L'ACADBMIB DB BORDEAUX
Le 4 5 novembre I7n«
Ceux qui ne sont pas instruits de nos obligations et de nos devoirs regardent nos exercices comme des amusemens que nous nous procurons , et se font une idée riante de nos peines mêmes et de nos travaux.
Ils croieiit que nous ne prenons de la philosophie que ce qu'elle a d'agréable; que nous laissons les épines, pour ne cueillir que les fleurs ; que nQus ne cultivons notre esprit que pour le mieux faire servir aux délices du cœur \ qu'exempts , à la vérité , de passions vives qui ébranlent trop Tême , nous nous livrons à une autre qui nous en dédommage, et qui n'est pas moins délicieuse, quoiqu'elle ne soit point sensuelle.
Mais il s'en faut bien que nous soyons dans une situation si heureuse : les sciences les plus abstraites sont l'objet de l'Académie ; elle embrasse cet infini qui se rencontre partout dans la physique et l'astronomie; elle s'attache à rintelUgence des courbes, réservée jusqu'ici à la suprême intelligence : elle entre dans le dédale de l'anatomie et les mystères de la chimie : elle réforme les erreurs de la médecine, cette parque cruelle qui tranche tant de jours, cette science en même temps si étendue et si bornée; on y attaque enfin la vérité par l'endroit le plus fort, et on la cherche dans les ténèbres les plus épaisses où elle puisse se retirer.
Aussi, messieurs, si l'on étoit animé d'un beau zèle pour l'honneur et la perfection des sciences, il n'y a personne parmi nous qui ne regardât le titre d'académicien comme un titre onéreux , et ces sciences mêmes auxquelles nous nous appliquons, comme un <noyen plus propre à nous tourmenter qu'à nous instruire. Un travail souvent inutile; des systèmes presque aussitôt renversés qu'é- ^blis ; le désespoir de trouver ses espérances trompées ; une lassitude continuelle à courir après une vérité qui fuit : cette émulation qui exerce , et ne règne pas avec moins d'empire sur les âmes des philosophes que la basse jalousie sur les âmes vulgaires ; ces longues méditations où l'âme se replie sur elle-même, et s'enchaîne sur un obj^et; ces nuits passées dans les veilles» les jours qui leur
39^ BISCOUHS AGADfiltIQtlES.
stiecidetit dand leè èa^it^à : f ôtli rMonnôiMé» là, aiefliki»» la fi« des gens de lettres.
Non , il ne faut pas croire que la place que nous occupons soit uu lieu de tranquilUté : nous n'acquérons par nos travaux que le droit de travailler davantage. Il n'y a que les dieux qui aient le privilège de se reposer sur le ï^ahlaMè : les mortels n*y sont jamais fixes et tranquilles ; et s'ils ne montent pas, ils descendent toujours.
Quelques àtxdeûé notti^ disent qôfHerculé n'étoit point nli Conquérant, mais un sage quiavoit purgé la philosophie des préjugés, ces véritables monstres de Tesprît : ses travaux étonnèrent la postérité , qui les compara à ceux des héros les plus infatigables.
Il semble que la Fable nous reprèsentoit la vérité sous le symbole dé té l^tûièé qtti èe dithdiï sdtié Miliéigui^i et êoJÈt HâUê apparènees trompeuses >.
Il faut la chercher daâ§ Tobseurité ttôiae dont elte é« oofrm, il faut la prendre , il faut l'embrasser, il faut la saisir *«
Mais, m^asietitt, qu'il y a do diifieultéi dant oeltè r«eherclier Car enfin eâ ifest pas ftsees pour nous d« donner unt vérité, il l^ut qu'èUd soit nouvelle î nous himSM pra de oad àê oes floars que le temps a fanées ; nous méprisdrio&s parmi nous un Pàtroclo qui tou«^ droit se c&utrir des armes d'Aohille ; no&s rougirions do redire toujoura ee que tant d'autres auroient dit avant nous. e«mme ces vains échos que l'on entend dans les campagnes; nous aurions honte de porter à l'Académie les observations des autres, sembkbles à ces fieuves qui portent à la Aier tant d'eaux qui ne viMmem pas de leurs Sûurees. Cepettdaût les déoouvertes sonl devenue» bien rares; il semble qu'il y ait \xa% e^èce d'épuisemeat et dans las observations et dans les observateu». On direit qud k nature a fait comme oes vierges qui eonsea:ven;t longtemps ce qu'eues est de plus prédeux ^ et se laissent ravir en un moment ee même trésor qu'elles ont ooaservé avec tant de soins et défendu aveo tant de constance. Après s'être cachée pendant tant d'annéeà, elle se montra tout à coup dans le siècle passé; moment bien favorable pour les savans d'alors , qui virent ce que personne avant eux a'avoit ru. On fit dans ce sièele tant de découvertes , qu'on peut le regarder non-seulement comme le plus florissant, mais encore comme le premier êge de la philosophie, qui, dans les siècles précédons, n'étoit pas même dans son enfance : c'est alors qu'on mit au jour oes systèmes, cpi'on développa oes principes^ qu'on découvrit oes mé-
i . a Omnià transformat sese in miracula rerum,
« Ignemque, horribilemque feram, ftuviumque ll^ehtem. »
(Virg., Georg.^ ÏV, t4t, 44».)
S . a ded qoâttto fHe fna^ fbrWM i» vert«f ftt éSalitlA , « Taato, nate, magis co&teade lensett vinda. »
DISCOURS AGÀl^iMHiUflg. 999
thddts n fécondes et si générales. Nom té Itafldliofts pins que d'ai^ès ses grands phikwophss ; il ssi&ble que IM déooutèrté^ d'à pressât ae soient qu'un honunage que nottslour rendons, et un noble aveu que nous tenons Mut d'eUx : Bout Mmmes presque réduits à pleurer, comme Alexandre, de ce que nos pères ont tout fait, et n'ont rien laissé à notre gloire.
C'est ainsi que ceux qui découvrirent un nouveau monde dans le siècle passé s'emparèrent des miUei et des ricliesses qui y étoient conservées depuis si longtemps , et ne laissèrent à leurs successeurs que des forêti à découvrir, et detf sciages à reconnoUre.
Cependant, messieurs, ne perdons point courage : que savonsnous Ô^ qui nous est réèervé? peUt-ètre j &-t-il encore mille secrets cachés : quand les géographes sont parvenus au terme de leurs connoissances , ils placent dans leurs cartes des mers immensas et des climats sauvages; mais peut-être que dans ces mers et dans ces climats il y a encore plus de richesses que nous n'en avens.
Qu'on se défasse surtout de ce préjugé, que la previaee n'est point en état de perfectionner les sciences, et que ce n'est que dans les capitales que les académies peuvent fleurir. Ce n'est pas du moins l'idée que nous en ont donnée les pestes, qui semblent n'avoir placé les Muses dans les lieux écartés et le silenee des bois , que pour nous faire sentir que ces divinités tranquilles se plaisent rarement dans le bruit et le tumulte de la capitale d'un grand empire.
Ces grazkds hommes dont on veut nous empêcher de suivre les traces ont-ils d'autres yeux que nous * ? ont-ils d'autres terres à considérer' ? sont-ils dans des contrées plus heureuses^? ont-ils une lumière particulière pour les éclairer <? la mer auroit-elle moins d'abîmes pour eux^? la nature enfîn est-elle leur mère et notre marâtre, pour se dérober plutôt à nos recherches qu'aux leurs? Nous avona été souvent lassés par les diMcultés^^; mais oe sont les