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l'usage du monde et des bienséances. Pour faire bien parier les héros, il ne faut qu'avoir l'usage des livres. La reine me demanda s'il n'étoit pas vrai que , parmi nous , Corneille fût plus estimé que Racine. Je lui répondis que l'on regardoit ordinairement Corneille comme un plus grand esprit , et Racine comme un plus grand auteur. Il me semble que Paris est une belle ville , où il y a des choses plus laides; Londres, une vilaine ville, où il y a de très-belles choses.
 Londres, liberté et égalité. La liberté de Londres est la liberté des honnêtes gens, en quoi elle diffère de celle de Venise, qui est la liberté de vivre obscurément et avec des p , et de les épouser : l'égalité de Londres est aussi l'égalité des honnêtes gens , en quoi elle diffère de la liberté de la Hollande , qui est la liberté de la canaille.
Le Craftsman^ est fait par Bolingbroke et par M. Pulteney. On le fait conseiller par trois avocats avant de l'imprimer, pour savoir s'il y a quelque chose qui blesse la loi.
C'est une chose lamentable que les plaintes des étrangers , surtout des François, qui sont à Londres. Ils disent qu'ils ne peuvent y faire un ami ; que plus ils y restent , moins ils en ont ; que leurs politesses sont reçues comme des injures. Kinski, les BrogUe, La Yillette , qui appeloit à Paris milord Essex son fîls , qui donnoit de petits remèdes à tout le monde, et demandoit à toutes les femmes des nouvelles de leur santé ; ces gens-là veulent que les Anglois soient faits comme eux. Comment les Anglois aimeroient-ils les étrangers? ils ne s'aiment pas eux-mêmes. Comment nous donne roient-ils à dîner? ils ne se donnent pas à dîner entre eux. « Mais on vient dans un pays pour y être aimé et honoré, » Cela n'est pas une chose nécessaire ; il faut donc faire comme eux , vivre pour soi ; comme eux , ne se soucier de personne , n'aimer personne , et ne compter sur personne. Enfin il faut prendre les pays comme ils sont : quand je suis en France , je fais amitié avec tout le monde j en Angleterre , je n'en fais à personne ; en Italie , je fais des complimens à tout le monde -, en Allemagne , je bois avec tout le monde.
On dit : « En Angleterre , on ne me fait point amitié. » Est-il nécessaire que Ton vous fasse des amitiés?
llfaut à l'Anglois un bon dfner, une fille, de l'aisance : comme
H n'est pas répandu, et qu'il est borné à cela, dès que sa fortune
se délabre, et qu'il ne peut plus avoir cela, il se tue ou se fait
voleur.
Ce 15 mars (v. s.)^ Il n'y a guère de jour que quelqu'un ne
\, Le Cra/isman étoit un Journal ; cra/tsman signifie artisan, 2. Vieux slyle.
perde le respect au roi d'Angleterre. Il y a quelques jours que milady Bell Molineux^ maltresse fille, envoya arracher des arbres d'une petite pièce de terre que la reine avoit achetée pour Kensington, et lui fit procès sans avoir jamais voulu, sous quelque prétexte, s*accommoder avec elle, et fit attendre le secrétaire de la reine trois heures , lequel lui venoit dire que la reine n*avoit pas cru qu^elle eût un droit de propriété seigneuriale sur cette pièce, l'autre l'ayant pour trois vies , mais avec défense de la vendre.
Il me semble que la plupart des princes sont plus honnêtes gens que nous, parce qu'ils ont plus à perdre de leur réputation, étant regardés.
La corruption s'est mise dans toutes les conditions. Il y a trente ans qu'on n'entendoit pas parler d'un voleur dans Londres ; à présent il n'y a que cela. Le livre de Whiston contre les miracles du Sauveur, qui est lu du peuple, ne réformera pas les mœurs. Mais, comme on veut que Ton écrive contre les ministres d'État, on veut laisser la liberté de la presse.
Pour les ministres, ils n'ont point de projet fixe. A chaque jour suffit sa peine. Ils gouvernent jour par jour.
Du reste, une grande liberté extérieure. Milady Denham, étant masquée , dit au roi : c A propos , quand viendra donc le prince de Galles? Est-ce qu'on craint de le montrer? Seroit-il aussi sot qu^ son père et son grand-père ?» Le roi sut qui elle étoit , parce qu'il voulut le savoir de sa compagnie. Depuis ce temps, quand elle alloit à la cour, elle étoit pâle comme la mort.
L'argent est ici souverainement estimé, l'honneur et la vertu, peu.
On ne sauroit envoyer ici des gens qui aient trop d'esprit. On se trompera toujours sans cela avec le peuple , et on ne le connoîtra point. Si on se livre à un parti, on y tient. Or, il y a cent millions de petits partis, comme de passions. D'Hiberville, qui ne voyoit que des jacobites , se laissa entraîner à faire croire à la cour de France qu'on pourroit faire un parlement tory : il fut whig , après beaucoup d'argent jeté , et cela fut cause , dit-on , de sa disgiîce. Les ministres de mon temps ne connoissoient pas plus l'Angleterre qu'un enfant de six mois. Kinski se trompoit toujours sur les mémoires des torys. Comme on voit le diable dans les papiers périodiques , on croit que le peuple va se révolter demain ; mais il faut seulement se mettre dans l'esprit qu'en Angleterre , conmie ailleurs, le peuple est mécontent des ministres, et que le peuple y écrit ce que l'on pense ailleurs.
Je regarde le roi d'Angleterre comme un homme qui a une belle femme, cent domestiques , de beaux équipages, une bonne table; on le croit heureux. Tout cela est au dehors. Quand tout le monde est retiré, que la porte est fermée , il faut qu'il se querelle avec sa
femme, ayec ses domestiques, quMl jure contre son mattre d'hôtel; il n'est plus si heureux.
Quand je vais dans un pays , je n'examine pas sll y a de bonnes lois, mais si on exécute celles qui y sont, car il y a de bonnes lois partout.
Gomme les Anglois ont de Tesprit , sitôt qu*un ministre étranger en a peu, Us le méprisent d'abord , et soudain son aifaire est faite ; car ils ne reviennent pas du mépris.
Le roi a un droit sur les papiers qui courent, et qui sont au nombre d'une cinquantaine, de façon qu'il est payé pour les injures qu'on lui dit.
Comme on ne s'aime point ici , à force de craindre d'être dupe, on devient dur.
Un couvreur se faîsoit apporter la gazette sur les toits pour la lire.
Hier, 98 janvier 1730 (v. s.), M. Ghipin parla dans la chambre des communes au sujet des troupes nationales ; il dit qu'il n'y avoit qu'un tyran ou un usurpateur qui eût besoin de troupes pour se maintenir, et qu'ainsi c'étoient des moyens que le droit incontestable de S. M. ne pouvoit pas exiger. Sur les mots de tyran et d'usurpateur, toute la chambre fut étonnée, et lui les répéta une seconde fois; il dit ensuite qu'il n'aimoit pas les maximes hanovriennes.... Gelaétoit si vif que la .chambre eut peur de quelque débat, de façon que tout le monde cria aux voix^ afin d'arrêter le débat.
Lorsque le roi de Prusse voulut faire la guerre à HanoYre, on de manda pourquoi le roi de Prusse avoit soudain assemblé ses troupes avant d'avoir demandé satisfaction. Le roi de Prusse répondoit qu'il l'avoit fait demander deux ou trois fois; mais que le sieur de Reicbtembach , son ministre , avoit toujours été rabroué et non écouté par le sieur Débouche , premier ministre , lequel avoit de Taversion pour la couleur bleue. Or, il se trouva que le plus riche habit de Reichtembach que je lui ai vu étoit bleu ; ce qui faisoit que ledit ministre ne pouvoit avoir un moment d'audience.
Il y a des membres écossois qui n'ont que deux cents livres sterling pour leur voix , et la vendent à ce prix.
Les Anglois ne sont plus dignes de leur liberté. Ils la vendent au roi ; et si le roi la leur redonnoit , ils la lui vendroient encore.
Un ministre ne songe qu'à triompher de son adversaire dans la chambre basse ; et pourvu qu'il en vienne à bout , il vendroit l'Angleterre et toutes les puissances du monde.
Un gentilhomme nommé...., qui a quinze écus sterling de rente, avoit donné, à plusieurs temps, cent guinées, une guinée à lui en rendre dix , lorsqu'il joueroit sur le théâtre. Jouer une pièce pour attraper mille guinées, et cette action infâme n'est pas regardée
avec horreur I II nm sembla qull se fait bien des actions ei^lraor* dinaires en Angleterre; mais elles se font tontes pour avoir de Fargent. Il n'y a pas seulement d'honneur et de vertu ici ; mifs il n*y en a pas seulement dldée; les actions extraordinaires en France, c'est pour dépenser de Targent; ici c*est pour en acquérir.
Je ne juge pas ds VAngleterre par ces hommes ; mais je juge de TAngleterre par l'approbation qu'elle leur donne ; et si ces hommes y étoient regardés comme ils le seroient en France, ils n'auroient jamais osé cela.
J'ai ou! dire à d'habiles gens que l'Angleterre , dans le temps où elle fait des efforts, n'est capable, sans se ruiner, de porter que cinq millions sterling de taie; mais à présent, en temps de paix, elle en paye six.
J'allai avant'hier au parlement à la chambre basse ; on y traita de l'affaire de Dunkerque. Je n'ai jamais vu un si grand feu. La séance dura depuis une heure après midi jusqu'à trois heures après minuit. Là, les François furent bien malmenés; je remarquai jusqu'où ira l'affreuse jalousie qui est entre les deux nations. M. Walpôle attaqua Bolingbroke de la façon la plus cruelle , et disoit qu'il avoit mené toute cette intrigue. Le chevalier Windham le défendit. M. Walpole raconta en faveur de Bolingbroke l'histoire du paysan qui, passant avec sa femme sous un arbre, trouva qu'un homme pendu respiroit encore. Il le détacha , et le porta chez lui ; il revint. Ils trouvèrent le lendemain que cet homme leur avoit volé leurs fourchettes ; ils dirent : « Il ne faut pas s'opposer au cours de la justice : il le faut rapporter où nous l'avons pris. »
G'étoit de tout temps la coutume que les communes envoyoient deux bilis aux seigneurs : l'un contre les mutins et les déserteurs, que les seigneurs passoient toujours; l'autre contre la corruption, qu'ils rejetoient toujours. Dans la dernière séance S milord Townshend dit : « Pourquoi nous chargeons-nous toujours de cette haine publique de rejeter toujours le bill? il faut augmenter les peines, et faire le bill de manière que les communes le rejettent ellesmêmes : » de façon que, par ces belles idées, les seigneurs augmentèrent la peine tant contre le corrupteur que le corrompu, de dix à cinq cents livres , et mirent que ce seroient les juges ordinaires qui jugeroient les élections, et non la chambre; qu'on suivroit toujours le dernier préjugé dans chaque cour. Mais les communes, qui sentoient peut-être l'artifice ou voulurent s'en prévidoir, le passèrent aussi, et la cour fut contrainte de faire de même. Depuis ce temps , la cour a perdu , dans les nouvelles élections qui ont été faites , plusieurs membres , lesquels ont été choisis parmi les gros propriétidres de fonds de terres ; et il sera difficile de faire