G ÉLOGE DE BERWICK
ne vit plus d'obstacles : il sayoit que , si la prudence est la première de toutes les vertus avant que d'entreprendre, elle n'est que la seconde après que l'on a entrepris. Peut-être que s'il eût lui-même résolu ce siège, il auroit moins craint de le lever. M. le duc d'Orléans finit la campagne avec gloire. Et ce qui auroit infailliblement brouillé deux hommes communs ne fit qu'unir ces deux-ci; et je me souviens d'avoir entendu dire au maréchal que l'origine de la faveur qu'il avoit eue auprès de M. le duc d'Orléans étoit la campagne de 170T.
En 1706, M. le maréchal de Berwick, d'abord destiné à commander l'armée du Dauphiné , fut envoyé sur le Rhin pour commander sous l'électeur de Bavière. Il avoit fait tbmber un projet de M. de Chamillard , dont l'incapacité consistoit surtout à ne point connoître son incapacité. Le prince Eugène ayant quitté rAllemagne pour aller en Flandre , M. le maréchal de Berwick l'y suivit. Après la perte de la bataille d'Oudenarde , les ennemis firent le siège de Lille ; et pour lors M. le maréchal de Berwick joignit son armée à celle de M. de Vendôme. Il fallut des miracles sans nombre pour nous faire perdre Lille. M. le duc de Vendôme étoit irrité contre M. le maréchal de Berwick , qui avoit fait difficulté de servir sous lui. Depuis ce temps aucun avis de M. le maréchal de Berwick ne fat accepté par M. le duc de Vendôme ; et son âme , si grande d'ailleurs, ne .conserva plus qu'un ressentiment vif de l'espèce d*affront qu'il croyoit avoir^reçu. H. le duc de Bourgogne et le roi, toujours partagés entre des propositions contradictoires, ne. savoient prendre d'autre parti que de déférer au sentiment de M. de Vendôme. Il fallut que le roi envoyât à l'armée . pour concilier les généraux, un ministre qui n'avoit point d'yeux : il fallut que cette maladie de la nature humaine, de ne pouvoir souffrir le bien lorsqu'il est fait par des gens que Ton n'aime pas , infestât pendant toute cette campagne le cœur et l'esprit de M. le duc de Vendôme : il fallut qu'un lieutenant général eût assez de faveur à la cour pour pouvoir faire à l'armée deux sottises l'une après l'autre , qui seront mémorables dans tous les temps, sa défaite et sa capitulation : il fallut que le siège de Bruxelles eût été rejeté d'abord , et qu'il eût été entrepris depuis ; que l'on résolût de garder en même temps l'Escaut et le canal, c'est-à-dire de ne garder rien. Enfin le procès entre ces deux grands hommes existe; les lettres écrites par le roi, par M. le duc de Bourgogne , par M. le'duc de Vendôme , par M. le duc de Berwick , par M. de Chamillard, existent aussi : on verra qui des deux manqua de sang-froid, et j'oserois peut-être même dire de raieon. A Dieu ne plaise que je veuille mettre en question les qualités éminentes de M. le duc de Vendôme I si M. le maréchal de Berwick revenoit au monde, il en seroit fâché. Mais je dirai dans cette occasion ce qu'Homère dit de Glaucus : « Jupiter ûta la prudence à
ÉLOGE DE BËRWICK. 449
commandemens, toutes les familles angloises ou irlandoises pauvres, qui avoient quelque relation avec quelqu'un de sa maison, ayoient une espèce de droit de s'introduire chez lui ; et il est singulier que cet homme , qui savoit mettre un si grand ordre dans son armée, qui avoit tant de justesse dans ses projets, perdît tout cela quand il s'agissoit de ses intérêts particuliers.
Il n'étoit point du nombre de ceux qui tantôt se plaignent des auteurs d'une iiisgrâce, tantôt cherchent à les flatter; il alloit à celui dont il avoit sujet de se plaindre, lui disoit les sentimens de son cœur, après quoi il ne disoit rien
Jamais rien n'a mieux représenté cet état où Ton sait que se trouva la France à la mort de M. de Turenne. Je me souviens du moment où cette nouvelle arriva : la consternation fut générale. Tous deux ils avoient laissé des desseins interrompus ; tous les deux une armée en péril : tous les deux finirent d'une mort qui intéresse plus que les morts communes : tous les deux avoient ce mérite modeste pour lequel on aime à s'attendrir , et que Ton aime à regretter....
Il laissa ime femme tendre , qui a passé le reste de sa vie dans les regrets, et des enfans qui par leur vertu font mieux que moi l'éloge de leur père.
M. le maréchal de Bervrick a écrit ses Mémoires; et, à cet égard , ce que j'ai dit dans VEsprit des Lois sur la relation d'Hannon, je puis le redire ici : « C'est un beau morceau de l'antiquité que la relation d'Hannon : le même homme qui a exécuté a écrit. Il ne met aucune ostentation dans ses récits : les grands capitaines écrivent leurs actions avec simplicité , parce qu'ils sont plus glorieux de ce qu'ils ont fait que de ce qu'ils ont dit. »
Les grands hommes sont plus soumis que les autres à un examen rigoureux de leur conduite : chacun aime à les appeler devant son petit tribunal. Les soldats romains ne faisoient-ils pas de sanglantes railleiles autour du char de la victoire ? Ils croyoient triompher même des triomphateurs. Mais c'est une belle chose pour le maréchal de Berwick, que les deux objections qu'on lui a faites ne soient uniquement fondées que sur son amour pour ses devoirs.
L'objection qu'on lui a faite de ce qu'il n'avoit pas été de l'expédition d'Ecosse en 1715, n'est fondée que sur ce qu'on veut toujours regarder le maréchal de Berwick comme un homme sans patrie , et qu'on ne veut pas se mettre dans l'esprit qu'il étoit François. Devenu François du consentement de ses premiers maîtres, il suivit les ordres de Louis XIV , et ensuite ceux du régent de France. Il fallut faire taire son cœur , et suivre les grands principes : il vit qu'il n'étoit plus à lui; il vit qu'il n'étoit plus question de se déter-
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miner sur ce qui étoit le bien convenable , maie sur ce qui étoit le bien nécessaire : il sut qu'il seroit jugé, il méprisa les jug^nens injustes; ni la faveur populaire, ni la manière de penser de ceui qui pensent peu , ne le déferminèrent.
Les anciens qui ont traité des devoirs ne trouvent pas que la grande difficulté soit de les connoltre, mais de choisir entre deux devoirs. Il suivit le devoir le plus fort, comme le destin. Ce sont des matières qu'on ne traite jamais que lorsqu'on est obligé de les traiter, parce qu'il n'y a rien dans le monde de plus respectable qu'un prince malheureux. Dépouillons la question : eUe consiste à savoir si le prince, même rétabli, auroit été en droit de le rappeler. Tout ce que l'on peut dire de plus fort, c'est que la patrie n'abandonne jamais : mais cela même n*étoit pas le cas ; il étoit proscrit par sa patrie lorsqu'il se fit naturaliser. Grotius, Puffendorf , toutes les voix par lesquelles l'Europe a parlé , décidoient la question, et lui déclaroient qu'il étoit François, et soumis aux lois de la France. La France avoit mis pour lors la paix pour fondement de son système politique. Quelle contradiction, si un pair du royaume, un maréchal de France, un gouverneur de province, avoit désobéi à la défense de sortir du royaiune , c'est-à-dire avoit désobéi réellement, pour paroi tre, aux yeux des Anglois seuls, n'avoir pas désobéi! En effet, le maréchal de Berwick étoit, par ses dignités mêmes , dans des circonstances particulières ; et on ne pouvoit guère distinguer sa présence en ficosse d'avec une déclaration de guerre avec l'Angleterre. La France jugeoit qu'il n'étoit poini de son intérêt que cette guerre se f!t; qu'il en résulteroit une guerre qui embraseroit toute l'Europe. Gomment pouvoit-il prendre sur lui le poids immense d'une démarche pareille ? On peut dire même que, s'il n'eût consulté que l'ambition, quelle plus grande ambition pouvoit-il avoir que le rétablissement de la maison de Stuart sur le trône d'Angleterre ? On sait combien il aimoit ses enfans. Quelles délices pour son cœur, s'il avoit pu prévoir un troisième établissement en Angleterre f
S'il avoit été consulté pour l'entreprise même dans les circonstances d'alors , il n'en auroit pas été d'avis : il croyoit que ces sortes d'entreprises étoient de la nature de toutes les autres, qui doivent être réglées par la prudence , et qu'en ce cas une entreprise manquée a deux sortes de mauvais succès : le malheur présent , .et une plus grande difficulté pour entreprendre de réussir à l'avenir.
Mon fils, vous êtes assez heureux pour n'avoir ni & rougir ni & vous enorgueillir de votre nûssance : la mienne est tellement proportionnée à ma fortune , que je serais Aché que Tune ou l'autre fussent plus grandes.
Vous serez homme de robe ou d'épée. Gomme vous devez rendre compte de votre état , c'est à vous de le choii ir : dans la robe , vous trouTerez plus d'indépendance; dans le parti de Tépée, de plus grandes espérances.
Il vous est permis de souhaiter de monter à des postes plus éminens, parce qu'il est permis à chaque citoyen de souhaiter d'être en état de rendre de plus grands services à sa patrie : d'ailleurs une noble ambition est un sentiment utile à la société lorsqu'il se dirige bien. Gomme le monde physique ne subsiste que parce que chaque partie de la matière tend à s'éloigner du centre , aussi le monde politique se soutient-il par le désir intérieur et inquiet que chacun a de sortir du lieu où il est placé. G'est en vain qu'une morale austère veut effacer les traits que le plus grand des ouvriers a gravés dans nos âmes : c'est à la morale qui veut travailler sur le cœur de l'homme à régler ses sentimens , et non pas à les détruire. Nos auteurs moraux sont presque tous outrés: ils parlent à l'entendement, et non pas à cette âme.
Portrait de Montesquieu^ par lui-même.
, Une personne de ma connoissance disoit : Je vais faire une assez sotte chose, c'est mon portrait : je me connois assez bien.
Je n'ai presque jamais eu de chagrin, encore moins d'ennui.
Ma machine est si heureusement construite , que je suis frappé par tous les objets assez vivement pour qu'ils puissent me donner du plaisir, pas assez pouri;iu'ils puissent me donner de la peine.
J'ai l'ambition qu'il faut pour me faire prendre part aux choses de cette vie ; je n'ai point celle qui pourroit me faire trouver du dégoût dans le poste où la nature m'a mis.
Lorsque je goûte un plaisir, je suis affecté; et je suis toujours étonné de l'avoir recherché avec tant d'indifférence.
J'ai été dans ma jeunesse assez heureux pour m'attacher à des femmes que j'ai cru qui m'aimoient; dès que j'ai cessé de le croire, je m'en suis détaché soudain.
L'étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de
la vie , n'ayant jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé.
Je m'éyeille le matin avec une joie secrète de voir la lumière ; je vois la lumière avec une espèce de ravissement; et tout le reste du jour je suis content. Je passe la nuit sans m'éveiller; et le soir, quand je vais au lit, une espèce d'engourdissement m'empêche de faire des réflexions.
Je suis presque aussi content avec des sots qu'avec des gens d'esprit : car il y a peu d'hommes si ennuyeux qui ne m'aient amusé; très-souvent il n'y a rien de si amusant qu'un homme ridicule.
Je ne hais pas de me divertir en moi- même des hommes que je vois , sauf à eux à me prendre à leur tour pour ce qu'ils Teulent.
J'ai eu d'abord pour la plupart des grands une crainte puérile; dès que j'ai eu fait connoissance , j'ai passé presque sans milieu jusqu'au mépris.
J'ai assez aimé à dire aux femmes des fadeurs , et à leur rendre des services qui coûtent si peu.
J'ai eu naturellement de l'amour pour le bien et l'honneur de ma patrie, et peu pour ce qu'on appelle la gloire; j'ai toujours senti une joie secrète lorsqu'on a fait quelque règlement qui alloit au bien commun.
Quand j'ai voyagé dans les pays étrangers, je m'y suis attaché comme au mien propre , j'ai pris part à leur fortune , et j'aoroîs souhaité qu'ils fussent dans un état florissant.
J'ai cru trouver de l'esprit à des gens qui passoîent pour n'en point avoir.
Je n'ai pas été fâché de passer pour distrait ; cela m*a fait hasarder bien des négligences qui m'auroient embarrassé.
J'aime les maisons où je puis me tirer d'affaire avec mon esprit de tous les jours.
Dans les conversations et à table , j'ai toujours été ravi de trouver un homme qui voulût prendre la peine de briller : un homme de cette espèce présente toujours le flanc , et tous les autres sont sous le bouclier.
Rien ne m'amuse plus que de voir un conteur ennuyeux faire une histoire circonstanciée sans quartier : je ne ^uis pas attentif à l'histoire, mais à la manière de la faire.
Pour la plupart des gens , j'aime mieux les approuver que de les écouter.
Je n'ai jamais voulu souffrir qu'un homme d'esprit s'avisât de me railler deux fois de suite.
J'ai assez aimé ma famille pour faire ce qui alloit au bien dans les choses essentielles; mais je me suis affranchi des menas détails.
Quoique mon nom ne soit ni bon ni mauvais, n'ayant guère que
deux cent cinquante ans de noblesse prouvée , cependant j'y suis attaché, et je serais homme à faire des substitutions '.
Quand je me fie à quelqu'un je le fais sans réserve; mais je me fie à très-peu de personnes.
Ce qui m'a toujours donné une assez mauvaise opinion de moi , c'est qu'il y a fort peu d'états dans la république auxquels j'eusse été véritablement propre. Quant à mon métier de président, j'ai le cœur très-droit : je comprenois assez les questions en elles-mêmes; mais quant à la procédure , je n'y entendois rien. Je m'y suis pourtant appliqué; mais ce qui m'en dégoûtoit le plus, c'est que je voyois à des bêtes le même talent qui me fuyoit , pour ainsi dire.
Ha machine est tellement composée , que j'ai besoin de me recueillir dans toutes les matières un peu abstraites ; sans cela mes idées se confondent : et, si je sens que je suis écouté, il me semble dès lors que toute la question s'évanouit devant moi; plusieurs traces se réveillent à la fois , il résulte de là qu'aucune trace n'est réveillée. Quant aux conversations de raisonnement où les sujets sont toujours coupés et recoupés , je m'en tire assez bien.
Je n'ai jamais vu couler de larmes sans en être attendri.
Je suis amoureux de l'amitié. '
Je pardonne aisément, par la raison que je ne suis pas haineux : il me semble que la haine est douloureuse. Lorsque quelqu'un a voulu se réconcilier avec moi, j'ai senti ma Vanité flattée, et j'ai cessé de regarder comme ennemi un homme qui me rendoit le service de me donner bonne opinion de moi.
Dans mes terres, avec mes vassaux, je n'ai jamais voulu que l'on m'aigrît sur le compte de quelqu'un. Quand on m'a dit : « Si vous saviez les discours qui ont été tenus l... — Je ne veux pas les savoir , » ai-je répondu. Si ce qu'on vouloit rapporter étoit faux , je ne voulois pas courir le risque de le croire ; si c'étoit vrai , je ne voulois pas prendre la peine de haïr un faquin.
A l'âge de trente-cinq ans j'aimois encore.
Il m'est aussi impossible d'aller chez quelqu'un dans des vues d'intérêt, qu'il m'est impossible de rester dans les airs.
Quand j'ai été dans le monde, je l'ai aimé comme si je nepouvois souffrir la retraite; quand j'ai été dans mes terres, je n'ai plus songé au monde.
Quand je vois un homme de mérite, je ne le décompose jamais; un homme médiocre qui a quelques bonnes qualités, je le décompose.
Je suis, je crob, le seul homme qui ait mis des livres au jour sans être touché de la réputation de bel esprit. Ceux qui m'ont connu savent que , dans mes conversations , je ne cherchois pas trop à le
<• Il l'a fait. [IS'otf du manuscrit.)
paroltre, et que j'avois assez le talent de prendre la langue de ceux avec lesquels je vivois.
J'ai eu le malheur de me dégoûter très^sourent des gens dont j'ayois le plus désiré la bienyeillance.
Pour mes amis , à Texception d'un seul , Je les ai tous conservés.
Avec mes enfans, j*ai yécu comme arec mes amis.
J'ai eu pour principe de ne jamais faire par autrui ce que Je pou- Yois par moi-même : c'est ce qui m'a porté à faire ma fortune par les moyens que j'avois dans mes mains , la modération et la frugalité , et non par des moyens étrangers , toujours bas ou injustes.
Quand on s'est attendu que je brillerois dans une conversation , je ne l'ai jamais fait : j'aimois mieux avoir un homme d'esprit pour m'appuyer , que des sots pour m'approuver.
Il n'y a point de gens que j'aie plus méprisés que les petits beaux esprits, et les grands qui sont sans probité.
Je n'ai jamais été tenté de faire un couplet de chanson contre qui que ce soit. J'ai fait en ma vie bien des sottises, et jamais de méchancetés.
Je n'ai point paru dépenser, mais je n'ai jamais été avare; et je ne sache pas de chose assez peu difficile pour que je l'eusse faite pour gagner de l'argent.
Ce qui m'a toujours beaucoup nui , c'est que j'ai toujours méprisé ceux que je n'estimois pas.
Je n'ai pas laissé, je crois, d'augmenter mon bien; J'ai fait de grandes améliorations à mes terres : mais je sentois que c'étoit plutôt pour une certaine idée d'habileté que cela me donnoit , que pour l'idée de devenir plus riche.
En entrant dans le monde, on m'annonça comme un homme d'esprit , et je reçus un accueil assez favorable des geus en place : mais lorsque par le succès des Lettres persanes j'eus peut -être prouvé que j'en avois , et que j'eus obtenu quelque estime de la part du public , celle des gens en place se refroidit ; j'essuyai mille dégoûts. Comptez qu'intérieurement blessés de la réputation d'un homme célèbre, c'est pour s'en venger qu'ils l'humilient, et qu'il faut soi-même mériter beaucoup d'éloges pour supporter patiemment l'éloge d autrui.
Je ne sache pas encore avoir dépensé quatre louis par air, ni fait une visite par intérêt. Dans ce que j 'entreprends, je n'employois que la prudence commune , et j'agissois moins pour ne pas manquer les affaires que pour ne pas manquer aux affaires.
Je ne me consolerois point de n'avoir pas fait fortune , si j'étois né en Angleterre; je ne suis point fâché de ne l'avoir pas faite en France.
J'avoue que j'ai trop de vanité pour souhaiter que mes enfans fas sent un jour une grande fortune : ce ne seroit qu'à force de raison
qu'ili ponnoient loutenir l'idée de moi ; ils auroient betoin de toute leur vertu pour m'arouer, ils regarderoient mon tombeau comme le monument de leur honte. Je puis croire qu'ils ne le détruiroient pas de leurs propres mains; mais ils ne le relèveroient pas sans doute, s'il étoit à terre. Je serois l'achoppement étemel de la flatterie , et je les mettrois dans l'embarras vingt fois par jour; ma mémoire se* roit incommode, et mon ombre malheureuse tourmenteroit sans cesse les Tivans.
La timidité a été le fléau de toute ma rie ; elle sembloit obscurcir jusqu'à mes organes, lier ma langue , mettre un nuage sur mes pensées, déranger mes eipressions. J'étois moins sujet à ces abattemens devant des gens d'esprit que devant des sots : c'est que J'espérois qu'ils m'entendroient, cela me donnoit de la confiance. Dans les'occasions , mon esprit , comme s'il avoit fait un effort ^ s'en tiroit assez bien. Etant à Luxembourg dans la salle oùdînoit l'empereur, le prince Kinski me dit : «^Vous, monsieur, qui venez de France, TOUS êtes bien étonné de voir l'empereur si mal logé. — Monsieur , luidis-je, je ne suis pas fâché de wir im pays où les sujets sont mieux logés que le maître. » Etant en Piémont, le roi Victor me dit : « Monsieur, vous êtes parent de M. l'abbé de Montesquieu, que j'ai vu ici avec M. l'abbé d'Estrades ? — Sire , lui dis-je , Votre Majesté est comme César, qui n'avoit jamais oublié aucun nom.... » Je dinois en Angleterre chez le duc de Richemond : le gentilhomme ordinaire La Boine, qui étoit un fat, quoique envoyé de France en Angleterre, soutint que l'Angleterre n'étoit pas plus grande que la Guienne. Je tançai mon envoyé. Le soir, la reine me dit : « Je sais que vous nous avez défendus contre votre M. de La Boine. — Madame, je n'ai pu m'imaginer qu'un pays où vous régnez ne fût pas un grand pays. »
J'ai la maladie de faire des livres, et d'en être honteux quand je les ai faits.
Je n'ai pas aimé à faire ma fortune par le moyen de la cour ; j'ai songé à la faire en faisant valoir mes terres, et à tenir toute ma fortune immédiatement de la main des dieux.
N..., qui avoit de certaines fins, me fit entendre qu'on me donneroit une pension ; je dis que n'ayant point fait de bassesses , je Q'avois pas besoin d'être oonsolé par des grâces.
Je suis un bon citoyen ; mais , dans quelque pays que je fusse né , jeTaorois été tout de même. Je suis un bon citoyen, parce que j'ai toujours été content de l'état où je suis, que j'ai toujours approuvé ma fortune, que je n'ai Jamais rougi d'elle, ni envié celle des autres. Je suis un bon citoynl, parce que j'aime le gouvernement où je suis né, sans le craindre , et que je n'en attends d'autre faveur que ce bien inestimable que je partage avec tous mes compatriotes; et je rends gr&ces au ciel de ce qu'ayant mis en moi de la
médiocrité en tout , il a bien voulu mettre un peu de modération dans mon âme.
S'il m'est permis de prédire la fortune de mon ouvrage* , il sera plus approuvé que lu : de pareilles lectures peuvent être un plaisir, ellGi^ ne sont jamais un amusement. J'avois conçu le dessein de donner plus d'étendue et de profondeur à quelques endroits de mon Esprit; j'en suis devenu incapable : mes lectures m'ont affoibli les yeux ; et il me semble que ce qu'il me reste encore de lumière n'est que l'aurore du jour où ils se fermeront pour jamais.
Si je savois quelque chose qui me fût utile et qui fût préjudiciable à ma famille , je le rejetterois de mon esprit. Si je savois quelque chose qui fût utile à ma famille , et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherois à l'oublier. Si je savois quelque chose utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l'Europe et au genre humain, je le regarderois comme un crime.
Je souhaite avoir des manières simples , recevoir des services le moins que je puis, et en rendre le plus qu'il m'est possible.
Je n'ai jamais aimé à jouir 'du ridicule des autres. J'ai été peu difficile sur l'esprit des autres. J'étois ami de presque tous les esprits, et ennemi de presque tous les cœurs.
J'aime mieux être tourmenté par mon cœur que par mon esprit
Je fais faire une assez sotte chose, c'est ma généalogie.
Des anciens.
J'avoue mon goût pour les anciens; cette antiquité m'enchante, et je suis toujours prêt à dire avec. Pline : «C'est à Athènes que vous allez ; respectez les dieux. »
L'ouvrage divin de ce siècle, T^lémaque^ dans lequel Homère semble respirer, est une preuve sans réplique de l'excellence de cet ancien poëte. Pope seul a senti la grandeur d'Homère.
Sophocle , Euripide , Eschyle , ont d'abord porté le genre d'invention au point que nous n'avons rien changé depuis aux règles qu'ils nous ont laissées, ce qu'ils n'ont pu faire sans une connoissance parfaite de la nature et des passions.
J'ai eu toute ma vie un goût décidé pour les ouvrages des anciens : j'ai admiré plusieurs critiques faites contre eux, mais j'ai toujours admiré les anciens. J'ai étudié mon goût, et j'ai examiné si ce n'étoit point un de ces goûts malades sur lesquels on ne doit faire aucun fond; mais plus j'ai examiné, plus j'ai senti que j'avois raison d'avoir senti comme j ai senti.
Les livres anciens sont pour leS^auteurs, les nouveaux pour les lecteurs.
i . L'Esprit des Lois,
Plutarque me charme toujours : il y a des circonstanc c attachées aux personnes , qui font grand plaisir.
Qu'Aristote ait été précepteur d'Alexandre, ou que PU ton ait été à la cour de Syracuse , cela n'est rien pour leur gloire : la réputation de leur philosophie a absorbé tout.
Cicéron, selon moi, est un des plus grands esprits qui aient jamais été: r&me toujours belle lorsqu'elle n'étoit pas foiblo.
Deux chefs-d'œuvre : la mort de César dans Plutarque, et celle de Néron dans Suétone. Dans l'une on commence par avoir pitié des conjurés qu'on voit en péril , et ensuite de César qu'on voit assassiné. Dans celle de Néron, on est étonné de le voir obligé par degrés de se tuer, sans aucune cause qui l'y contraigne , et cependant de façon à ne pouvoir l'éviter.
Virgile , inférieur à Homère par la grandeur et la variété des caractères , par l'invention admirable , l'égale par la beauté de la poésie.
Belle parole de Sénèque : Sic prxsentibus utaris voluptatihus , utfuturis non noceas.
La même erreur des Grecs inondoit toute leur philosophie ; mauvaise physique, mauvaise morale, mauvaise métaphysique. C'est qu'ils ne sentoient pas la différence qu'il y a entre les qu^dités positives et les qualités relatives. Comme Aristote s'est trompé avec son sec, son humide, son chaud, son froid, Platon et Socrate se sont trompés avec leur beau, leur bon, leur sage : grande découverte qu'il n'y avoit pas de qualité positive.
Les termes de beau, de bon, de noble, de grand, de parfait, sont des attributs des objets, lesquels sont relatifs aux êtres qui les considèrent. 11 faut bien se mettre ce principe dans la tête ; il est l'éponge de presque tous les préjugés : c'est le fléau de la philosophie ancienne, de la physique d'Àristote, de la métaphysique de Platon : et si on lit les dialogues de ce philosophe, on trotfVera qu'ils ne sont qu'un tissu de sophismes faits par l'ignorance de ce principe. Malebranche est tombé dans mille sophismes pour Tavoir ignoré.
Jamais philosophe n'a mieux fait sentir aux hommes les douceurs de la vertu et la dignité de leur être que Marc Antonin : le cœur est touohé , l'âme agrandie , l'esprit élevé.
Plagiat : avec très-peu d'esprit on peut faire cette objection-là. Il n'y a plus d'originaux, grâce aux petits génies. Il n'y a pas de poète qui n'ait tiré toute sa philosophie des anciens. Que deviendroient les conunentateurs sans ce privilège? Ils ne pourroient pas dire : a Horace a dit ceci.... Ce passage se rapporte à tel autre de Théocrite, où il est dit.... » Je m'engage de trouver dans Cardan les pensées de quelque auteur que ce soit, le moins subtil.
On aime â lire les ouvrages des anciens pour voir d'autres préjuges. juojixESQUIEU u 20
Il faut réfléchir sur la Poliiiquû d'Âristote et sur les deux JR^hliques de Platon , si Ton veut avoir une juste idée des lois et des mœurs des anciens Grecs.
Les chercher dans leurs historiens , c'est comme si nous youlions trouver les nôtres en lisant les guerres de Louis XIY.
République de Platon , pas plus idéale que celle de Sparte.
Pour juger les hommes , il faut leur passer les préjugés de leur temps.
Des tnodemes.
Nous n'avons pas d'auteur tragique qui donne à Tâme de plus grands mouvemens que Grébillon , qui nous arrache plus à nousmêmes , qui nous remplisse plus de la vapeur du dieu qui l'agite : il vous fait entrer dans le transport des bacchantes. On ne sauroit juger son ouvrage , parce qu'il commence par troubler cette partie de rame qui réfléchit. C'est le véritable tragique de nos jours, le seul qui sache bien exciter la véritable passion de la tragédie, la terreur.
Un ouvrage original en fait toujours constniire cinq ou six cents autres : les derniers se servent des premiers à peu près comme les géomètres se servent de formules.
J'ai entendu la première représentation d'Inès de Castro de H. de La Motte. J'ai bien vu qu'elle n'a réussi qu'à force d'être belle, et qu'elle a plu aux spectateurs malgré eux. On peut dire que la graadeur de la tragédie , le sublime et le beau , y régnent partout. U y a un second acte qui , à mon goût, est plus beau que tous les autres: j'y ai trouvé un art souvent caché qui ne se dévoile pas à la première représentation , et je me suis senti plus touché la dernière fois que la première.
Je «me souviens qu'en sortant d'une pièce intitulée Ésope à la cour^ je fus si pénétré du désir d'être plus honnête homme, que je ne sache pas avoir formé une résolution plus forte ; bien différent de cet ancien qui disoit qu'il n'étoit jamais sorti des spectacles aussi vertueux qu'il y étoit entré. C'est qu'ils ne sont plus la même chose.
Dans la plupart des auteurs, je vois l'homme qui écrit; 4F^ Montaigne , l'homme qui pense.
Les maximes de La Rochefoucauld sont les proverbes des gens d'esprit.
Ce qui commence à gâter notre comique , c'est que nous vouions chercher le ridicule des passions , au lieu de chercher le ridicule de» manières. Or les passions ne sont pas des ridicules par elles-mêmes. Quand on dit qu'il n'y a point de qualités absolues, oela ne veut pas dire qu'il n'y eu a point réellement, mais que notre ^pni ne peut pas les déterminer.
PENSÉES DIVERSES. iS9
Quel siècle que le nôtre, où il y a tant de critiques et déjuges, et si peu de lecteurs !
Voltaire n'est pas beau, il n'est que joli : il seroit honteut pour r Académie que Voltaire en fût, et il lui sera quelque jour honteux qu'il n'en ait pas été.
Les ouvrages de Voltaire sont comme les visages mal proportion^ nés qui brillent de jeunesse.
Voltaire n'écrira jamais une bonne histoire. Il est comme les moines, qui n'écrivent pas pour le sujet qu'ils traitent, mais pour la gloire de leur ordre. Voltaire écrit pour son couvent.
Charles XII , toujours dans le prodige , étonne , et n'est pas grand. Dans cette histoire , il y a un morceau admirable , la retraite de Schulembourg , morceau écrit aussi vivement qu'il y en ait. L'auteur manque quelquefois de sens.
Plus le poôme de la Ligue parott être VÉnéide, moins il l'est.
Toutes les épithètes de J. B. Rousseau disent beaucoup; mais elles disent toujours trop , et expriment toujours au delà.
Parmi les auteurs qui ont écrit sur l'histoire de France, les uns avoient peut-être trop d'érudition pour avoir assez de génie > et les autres trop de génie pour avoir assez d'érudition.
S'il faut donner le caractère de nos poètes , je compare Corneille à Michel-Ânge , Racine À Raphaël , Marot au Corrège , La Fontaine au Titien , Despréaux au Dominiquin , Crébillon au Guerchin , Voltaire au Guide, Fontenelle au Bemin; Chapelle, La Fare, Chaulieu, au Parmesan ; Régnier au Géorgien , La Motte à Rembrandt ; Chapelain est au-dessous d'Albert Durer. Si nous avions un Hilton , je le comparerois à Jules Romain ; si nous avions le Tasse , nous le comparerions au Garrache ; si nous avions l'Arioste , nous ne le comparerions à personne , parce que personne ne peut lui être comparé.
Un honnête homme (M. Rollin) a, par ses ouvrages d'histoire, enchanté le public. C'est le cœur qui parle au cœur ; on sent une secrète satisfaction d'entendre parler la vertu : c'est l'abeille de la France.
Je n'ai guère donné mon jugement que sur les auteurs que j'estimois, n'ayant guère lu , autant qu*il m'a été possible, que ceux que j'ai crus les meilleurs.
Des grands hommes de Francs,
Nous n'avons pas laissé d'avoir en France de ces hommes rares qui auroient été avoués des Romains.
La foi, la justice et la grandeur d'âme montèrent sur le trône avec Louis IX.
Tanneguy du Ghatel abandonna les emplois dès que la voix publique s'éleva contre lui ; il quitta sa patrie sans se plaindre , pour lui épargner ses murmures.
Louis XI ne vit dans le commencement de son règne que le commencement de sa vengeance.
Il lui sembloit que , pour qu'il vécût, il falloit qu'il Ht violence à tous les gens de bien.
Le chancelier Olivier introduisit la justice jusque dans le conseil des rois, et la politique plia devant elle.
La France n'a jamais eu de meilleur citoyen que Louis XII.
Le cardinal d*Amboise trouva les intérêts du peuple dans ceux du roi , et les intérêts du roi dans ceux du peuple.
Charles Vlll connut , dans la première jeunesse même , toutes les vanités de la jeunesse.
Le chancelier de LUospital, tel que les lois, fut sage conune elles dans une cour qui n'étoit calmée que par les plus profondes dissimulations, ou agitées que par les passions les plus violentes.
On vit dans La Noue un grand citoyen au milieu des discordes civiles.
L'amiral de Coligny fut assassiné , n'ayant dans le cœur que la gbire de l'État; et son sort fut tel, qu'après tant de rébellions il ne put être puni que par un grand crime.
Les Guises furent extrêmes dans le bien et dans le mal qu'ils firent à l'État. Heureuse la France , s'ils n'avoient pas senti couler dans leurs veines le sang de Charlemagne 1
Il semble que l'âme de Miron, prévôt des marchands, fût celle de tout le peuple.
César auroit été comparé à M. le Prince , s'il étoit venu après lui.
Henri IV.... Je n'en dirai rien , je parle à des François.
Mole montra de l'héroïsme dans une condition qui ne s'appuie ordinairement que sur d'autres vertus.
Richelieu fît jouer à son monarque le second rang dans la monarchie, et le premier dans l'Europe; il avilit le roi, mais illustra le règne.
Turenne n'avoit point de vices; et peut-être que, s'il en avoit eu, il auroit porté certaines vertus plus loin. Sa vie est un hymne à la louange de l'humanité.
Le caractère de Montausier a quelque chose des anciens philosophes, et de cet excès de leur raison.
Le maréchal de Catinat a soutenu la victoire avec modestie , et'la disgrâce avec majesté , grand encore après la perte de sa réputation même.
Vendôme n'a jamais eu rien à lui que sa gloire.
Fontenelle, autant au-dessus des autres hommes par son cœur, qu'au-dessus des hommes de lettres par son esprit.
Louis XIV, ni pacifique, ni guerrier : il avoit les formes de la justice, de la politique, de la dévotion, et l'air d'un grand roi.
Doux avec ses domestiques, libéral avec ses courtisans, avide avec ses peuples , inquiet avec ses ennemis , despotique dans sa famille . roi dans sa cour, dur dans ses conseils, enfant dans celui de conscience, dupe de tout ce qui joue le prince, les ministres, les femmes et les dévots; toujours gouvernant et toujours gouverné; malheureux dans ses choix, aimant les sots, souÂrant lestalens. craignant Tesprit; sérieux dans ses amours, et, dans son dernier attachement, foible à faire pitié; aucune force d'esprit dans les succès ; de la sécurité dans les revers , du courage dans sa mort. Il aima la gloire et la religion , et on Tem pécha toute sa vie de connottre ni Tune ni l'autre. Il n*auroit eu presque aucun de ces défauts, s'il avoit été un peu mieux élevé, et s*il avoit eu un peu plus d'esprit.
H avoit l'âme plus grande que l'esprit. Mme de Maintenon abaissoit sans cesse cette âme pour la mettre à son point.
Les plus méchans citoyens de France furent Richelieu et Louvois. J'en nommerois un troisième*; mais épargnons-le dans sa disgrâce.
De la religion.
Dieu est comme ce monarque qui a plusieurs nations dans son empire; elles viennent toutes lui porter un tribut, et chacune lui parle sa langue , religions diverses.
Quand l'immortalité' de l'âme seroit une erreur, je serois fâché de ne pas la croire : j'avoue que je ne suis pas si humble que les athées. Je ne sais comment ils pensent ; mais pour moi je ne veux pas troquer l'idée de mon immortalité contre celle de la béatitude d'un jour. Je suis charmé de me croire immortel comme Dieu même. Indépendamment des idées révélées, les idées métaphysiques me donnent une très-forte espérance de mon bonheur étemel, à laquelle je ne voudrois pas renoncer.
La dévotion est une croyance qu'on vaut mieux qu'un autre.
n n'y a pas de nation qui ait plus besoin de religion que les Anglois. Ceux qui n'ont pas peur de se pendre doivent avoir la peur d'être damnés.
La dévotion trouve, pour faire de mauvaises actions, des raisons qu'un simple honnête homme ne sauroit trouver.
Ce que c'est que d'être modéré dans ses principes! Je passe en France pour avoir peu de religion , en Angleterre pour en avoir trop.
Ecclésiastiques : flatteurs des princes , quand ils ne peuvent être leurs tyrans.
Les ecclésiastiques sont intéressés à maintenir les peuples dans
4. M. de Maurepas. [Note des éditeurs des OEuvres posthumes.}
rignorance *, sans cela , comme TÉvangile est simple , on letlr diroh : « Nous savons tout cela comme vous. »
J'appelle la dévotion une maladie du cœur, qui donne à Tftme une folie dont le caractère est le plus immuable de tous.
L'idée des faux miracles vient de notre orgueil, qui nous fait croire que nous sommes un objet assez important pour que l'Être suprême renverse pour nous toute la nature ; c'est ce qui nous fait regarder notre nation, notre ville, notre armée, comme plus chères à la Divinité. Ainsi nous voulons que Dieu soit un être partiel qui se déclare sans cesse pour une créature contre l'autre , et qui se plaH à cette espèce de guerre. Nous voulons qu'il entre dans nos querelles aussi vivement que nous , et qu'il fasse à tout moment des choses dont la plus petite mettroit toute la nature en engourdissement.
Trois choses incroyables parmi les choses incroyables : le pur mécanisme des bêtes, l'obéissance passive, et rinfaillibilité du pape.
Dei jésuites.
Si les jésuites étoient venus avant Luther et Calvin , ils auroient été les maîtres du monde. Beau livre que celui d'un ancien cité par Athénée , De ii$ qwB faUo creduntur»
J'ai peur des jésuites. Si j'offense quelque grand , il m'oubliera, je l'oublierai; je passerai dans une autre province, dans un autre royaume : mais si j'offense les jésuites à Rome, je les trouverai à Paris, partout ils m'environnent ; la coutume qu'ils ont de s'écrire sans cesse entretient leurs inimitiés.
Pour exprima une grande imposture , les Anglois disent : « Gela est jésuitiquement faux. »
Dê$ Anglois et det Françoie,
Les Anglois sont occupés ; ils n'ont pas le temps d'être polis.
Les François sont agréables; ils se communiquent, sont variés, se livrent dans leurs discours, se promènent, marchent, courent, et vont toujours jusqu'à ce qu'ils soient tombés.
Les Anglois sont des génies singuliers ; ils n'imiteront pas même les anciens, qu'ils admirent; leurs pièces ressemblent bien moins à des productions régulières de la nature, qu'à ces jeux dans lesquels elle a suivi des hasards heureux.
A Paris on est étourdi par le monde; on ne connoît que les manières , et on n'a pas le temps de connoître les vices et les yertus.
Si l'on me demande quels préjugés ont les Anglois , en yérité je ne saurois dire lequel, ni la guerre, ni la naissance , ni les dignités, ni les hommes à bonnes fortunes, ni le délire de la faveur des ministres : ils veulent que les hommes soient hommes; ils n'estiment que deux choses , les richesses et le mérite.
rappelle génie d'une nation les mœurs et le caractère d'esprit des différens peuples, dirigés par l'influence d'une même cour et d'une môme capitale. Un Anglois, un François, un Italien, trois esprits.
Tibère et Louis II.
Tibère et Louis XI s'exilèrent de leur pays avant de panrenir à la suprême puissance. Ils furent tous deux braves dans les combats et timides dans la vie privée. Ils mirent leur gloire dans l'art de dissimuler. Ils établirent une puissance arbitraire. Ils passèrent leur vie dans le trouble et dans les remords, et la finirent dans le secret, le silence et la haine publique.
Mais si Ton examine bien ces deux princes, on sentira d'abord combien l'un étoit supérieur à l'autre. Tibère cherchoit à gouverner les hommes , Louis ne songeoit qu'à les tromper. Tibère ne laissa sortir ses vices qu'à mesure qu'il le pouvoit faire impunément; l'autre ne fut jamais le maître des siens. Tibère sut paroître vertueux lorsqu'il fallut qu'il se montrât tel; celui-ci se discrédita dès le premier jour de son règne.
Enfin Louis avoit de la finesse , Tibère de la profondeur ; on pouvoit avec peu d'esprit se défendre de Louis; le Bomain mettoit des ombres devant tous les esprits et se déroboit à mesure que l'on commençoit à le voir.
Louis , qui n'avoit pour eux que des caresses fausses et de petites flatteries , gagnoit les hommes par leurs propres foiblesses ; le Romain par la supériorité de son génie et une force invincible qui les entraînoit. Louis réparoit assez heureusement ses imprudences et le Romain n'en faisuit point. Celui-ci laissoit toujours dans le même état les choses qui pouvoient y rester, Fautre changeoit tout avec une inquiétude et une légèreté qui tenoit de la folie.
Variétés,
Je ne puis comprendre comment les princes croient si aisément qu'ils sont tout, et comment les peuples sont si prêts à croire qu'ils ne sont rien.
Aimer à lire , c'est faire un échange des heures d'ennui que l'on doit avoir en sa vie , contre des heures délicieuses.
Malheureuse condition des hommes l à peine l'esprit est-il parvenu à sa maturité , que le corps commence à s'afToiblir.
On demandoit à Chirac (médecin) si le commerce des femmes étoit malsain. « Non, disoit-il, pourvu qu'on ne prenne pas de drogues; mais je préviens que le changement est une drogue. »
C'est l'effet d'un mérite extraordinaire d'être dans tout son jour auprès d'un mérite aussi grand.
Un homme qui écrit bien n'écrit pas comme on écrit, mais comme il écrit : et c'est souvent en parlant mal qu'il parle bien.
Voici comme je définis le talent : un don que Dieu nous a fait en secret , et que nous révélons sans le savoir.
Les grands seigneurs ont des plaisirs, le peuple a de la joie.
Outre le plaisir que le vin nous fait, nous devons encore à la joie des vendanges le plaisir des comédies et des tragédies.
Je disois à un homme : « Fi donc 1 vous avez les sentimens aussi bas qu'un homme de qualité. »
M... est si doux, qu'il me semble voir un ver qui file de la soie.
Quand on court après Tesprit, on attrape la sottise.
Quand on a été femme à Paris, on ne peut pas être femme ailleurs.
Ma fille disoit très-bien : « Les mauvaises manières ne sont dures que la première fois. »
La France se perdra par les gens de guerre.
Je disois à Mme du Ghfttelet : « Vous vous empêchez de dormir pour apprendre la philosophie; il faudroit au contraire étudier la philosophie pour apprendre à dormir. »
Si un Persan ou un Indien venoit à Paris, il faudroit six mois pour lui faire comprendre ce que c'est qu'un abbé commendataire qui bat le pavé de Paris.
L'attente est une chaîne qui lie tous nos plaisirs.
Par malheur, trop peu d'intervalle entre le temps où l'on est trop jeune , et celui où l'on est trop vieux.
Il faut avoir beaucoup étudié pour savoir peu.
J'aime les paysans; ils ne sont pas assez savans pour raisonner de travers.
Sur ceux qui vivent avec leurs laquais , j'ai dit : « Les vices ont bien leur pénitence. »
Les quatre grands poètes, Platon, Malebranche, Shaftesbury, Montaigne 1
Les gens d'esprit sont gouvernés par des valets, et les sots par des gens d'esprit.
On auroit dû mettre l'oisiveté continuelle parmi les peines de l'enfer; il me semble au contraire qu'on l'a mise parmi les joies do Paradis.
Ce qui manque aux orateurs en profondeur , ils vous le donnent en longueur.
Je n'aime pas les discours oratoires , ce sont des ouvrages d'ostentation.
Les médecins dont parle M. Freind dans son Histoire de la Médecine , sont parvenus à une grande vieillesse. Raisons physiques : l« les médecins sont portés à avoir de la tempérance; 2* ils préviennent les maladies dans les conmiencemens; 3* par leur état, ils font
beaucoup d*exercice ; 4* en voyant beaucoup de malades , leur tempérament se fait à tous les airs, et ils deviennent moins susceptibles de dérangement; S" ils connoisseot mieux le péril; 6* ceux dont la réputation est venue jusqu'à nous étoient babiles; ils ont donc été conduits par des gens habiles , c'est-à-dire eux-mêmes.
Sur les nouvelles découvertes , nous avons été bien loin pour des hommes.
Je disois sur les amis tyranniques et avantageux : « L'amour a des dédonmiagemens que l'amitié n'a pas. »
A quoi bon faire des livres pour cette petite terre , qui n'est guère pins grande qu'un point ?
Gontades , bas courtisan , même à la mort , n'écrivit-il pas au cardinal de Richelieu qu'il étoit content de mourir pour ne pas voir la fin d'un ministre comme lui ? Il étoit courtisan par la force de la nature , et il croyoit en réchapper.
H... , parlant des beaux génies perdus dans le nombre des hommes , disoit : « Comme des marchands , ils sont morts sans déplier. »
Deux beautés communes se défont; deux grandes beautés se font valoir.
Presque toutes les vertus sont un rapport particulier d^in certain homme à un autre : par exemple , l'amitié , l'amour de la patrie , la pitié, sont des rapports particuliers; mais la justice est un rapport général. Or toutes les vertus qui détruisent ce rapport ne sont point des vertus.
La plupart des princes et des ministres ont bonne volonté ; ils ne savent comment s'y prendre.
Le succès de la plupart des choses dépend de savoir combien il faut de temps pour réussir.
Le prince doit avoir l'œil sur l'honnêteté publique , jamais sur les particuliers.
Il ne faut point faire par les lois ce qu'on peut faire par les moeurs.
Les préambules des édits de Louis XIV furent plus insupportables aux peuples que les édits mêmes.
Les princes ne devroient jamais faire d'apologies : ils sont toujours trop forts quand ils décident , et foibles quand ils disputent. Il faut qu'ils fassent toujours des choses raisonnables , et qu'ils raisonnent fort peu.
J'ai toujours vu que, pour réussir dans le monde, il falloit avoir l'air fou, et être sage.
En fait de parure, il faut toujours rester au-dessous de ce qu'on peut»
Je dîsoîs à Chantilly que je faisois maigre , par politesse ; M. le Duc étoit dévot.
Le souper tue la moitié de Paris, le dîner l'autre.
Je hais Versailles, parce que tout le monde y est petit; j'aime Paris, parce que tout le monde y est grand.
Si on ne vouloit qu'être heureux , cela seroit bientôt fait : mais on veut être plus heureux que les autres; et cela est presque toujours difficile, parce que nous croyons les autres plus heureux qu'ils ne sont.
Les gens qui ont beaucoup d'esprit tombent souvent dans le dédain de tout.
Je vois des gens qui s'effarouchent des digressions : je crois que ceux qui savent en faire sont comme les gens qui ont de grands bras , ils atteignent plus loin.
Deux espèces d'hommes : ceux qui pensent , et ceux qui amusent
Une belle action est celle qui a de la bonté , et qui demande de la force pour la faire.
La plupart des hommes sont plus capables de grandes actions que de bonnes.
Le peuple est honnête dans ses goûts , sans l'être dans ses mœurs.
Nous voulons trouver des honnêtes gens , parce que nous voudrions qu'on le fût à notre égard.
La vanité des gueux est aussi bien fondée que celle que je prendrois sur une aventure arrivée aujourd'hui chez le cardinal de Polignac, où je dînois. Il a pris la main de l'aîné de la maison de Lorraine, le duc d'Elbeuf; et après le dîner, quand le prince n'y a plus été, il me l'a donnée. Il me la donne à moi, c'est un acte de mépris; il l'a prise au prince, c'est une marque d'estime. C'est pour cela que les princes sont si familiers avec leurs domestiques : ils croient que c'est une faveur , c'est un mépris.
Les histoires sont des faits faux composés sur des faits vrais, ou bien à l'occasion des vrais.
D'abord les ouvrages donnent de la réputation à l'ouvrier et ensuite l'ouvrier aux ouvrages.
Il faut toigours quitter les lieux un moment avant d'y attraper des ridicules. C'est l'usage du monde qui donne cela.
Dans les livres , on trouve les hommes meilleurs qu'ils ne sont : amour-propre de l'auteur , qui veut toujours passer pour plus honnête homme en jugeant en faveur de la vertu. Les auteurs sont des personnages de thé&tre.
Il faut regarder son bien comme son esclave, mais il ne faut pas perdre son esclave.
On ne sauroit croire jusqu'où a été dans ce siècle la décadence de l'admiration.
Un certain esprit de gloire et de valeur se perd peu à peu parmi nous. La philosophie a gagné du terrain; les idées anciennes d'héroïsme et de bravoure , et les nouvelles de chevalerie , se sont perdues. Les places civiles sont remplies par des gens qui ont de la
fortune , et les militaires déoréditées par des gens qui n'ont rien. Snfin , c'est presque partout indifférent pour le bonheur d'être à un maître on à un autre: au lieu qu'autrefois une défaite ou la prise de sa Tille étoit jointe à la destruction; il étoit question de perdre sa ville, sa femme et ses enfans. L'établissement du commerce des fonds publics , les dons immenses des princes , qui font qu'une infinité de gens vivent dans Poisiveté , et obtiennent la considération même par leur oisiveté, c'est-à-dire parleurs agrémens; l'indifférence pour l'autre vie , qui entraine dans la mollesse pour celle-ci , et nous rend insensibles et incapables de tout ce qui suppose un effort; moins d'occasions de se distinguer : une certaine façon méthodique de prendre des villes et de donner des batailles, la question n'étant que de faire une brèche , et de Se rendre quand elle est faite ; toute la guerre consistant plus dans l'art que dans les qualités personnelles de ceux qui se battent; l'on sait à chaque siège le nombre de soldats qu'on y laissera ; la noblesse ne combat plus en eorps.
Nous ne pouvons jamais avoir de règles dans nos finances , parce que nous savons toujours que nous ferons quelque chose , et jamais ce que nous ferons.
On n'appelle plus un grand ministre un sage dispensateur des revenus publics, mais celui qui a de l'industrie, et de ce qu'on appelle des expédiens.
L'on aime mieux ses petits-enfans que ses fils: c'est qu'on sait à peuprës au juste ce qu'on tire de ses fils, la fortune et le mérite qu'ils ont : mais on espère et l'on se flatte sur ses petits-fils.
Je n'aime pas les petits honneurs. On ne savoit pas auparavant ce que vous méritiez ; mais ils vous fixent , et décident au juste ce qui est fait pour vous.
Quand , dans un royaume , il y a plus d'avantage à faire sa cour qu'à faire son devoir, tout est perdu,
La raison pour laquelle les sots réussissent toujours dans leurs entreprises, c'est que , ne sachant pas et ne voyant pas, quand ils sont impétueux , ils ne s'arrêtent jamais.
l^emarquez bien que la plupart des choses qui nous f^nt plaisir sont déraisonnables.
Les vieillards qui ont étudié dans leur jeunesse n'ont besoin que de se ressouvenir, et non d'apprendre. Gela est bien heureux.
On pourroit , par des changemens imperceptibles dans la jurisprudence , retrancher bien des procès.
Le mérite console de tout.
J^ai ou! dire au cardinal Impérial! : « Il n'y a point d'homme que U fortune ne vienne visiter une fois dans sa vie; mais lorsqu'elle ne le trouve pas prêt ft la recevoir, elle entre par la porte et sort par la fenêtre. »
Les disproportions qu'il y a entre les hommes sont bien minces
pour être si vains : les uns ont la goutta , d'autres la pierre : les uns meurent, d'autres vont mourir; ils ont une même Ame pendant l'éternité , et elles ne sont différentes que pendant un quart d'heure , et c'est pendant qu'elles sont jointes à un corps.
Le style enflé et emphatique est si bien le plus aisé, que si tous ▼oyez une nation sortir de la barbarie, vous verrez que son style donnera d'abord dans le sublime, et ensuite descendra au naïf. La difficulté du naïf est que le bas le côtoie : mais il y a une différence immense du sublime au naïf et du sublime au galimatias.
Il y a bien peu de vanité à croire qu'on a besoin des affaires pour avoir quelque mérite dans le monde , et de ne se juger plus rien lorsqu'on ne peut plus se cacher sous le personnage d'homme public.
Les ouvrages qui ne sont point de génie ne prouvent que la mémoire ou la patience de l'auteur.
Partout où je trouve l'envie , je me fais un plaisir de la désespérer; je loue toujours devant un envieux ceux qui le font pâlir.
L'héroïsme que la morale avoue ne touche que peu de gens: c'est l'héroïsme qui détruit la morale, qui nous frappe et cause notre admiration.
Remarquez que tous les pays qui ont été beaucoup habités sont très-malsains : apparemment que les grands ouvrages des hommes, qui s'enfoncent dans la terre, canaux, caves, souterrains, reçoi- 7ent les es^ux qui y croupissent.
Il y a certains défauts qu'il faut voir pour les sentir , tels que les habituels.
Horace et Aristote nous ont déjà parlé des vertus de leurs pères et des vices de leurs temps , et les auteurs de siècle en siècle nous en ont parlé de même. S'ils avoient dit vrai, les hommes seroient à présent des ours. Il me semble que ce qui fait ainsi raisonner tous les hommes , c'est que nous avons vu nos pères et nos maîtres qui nous corrigeoient. Ce n'est pas tout : les hommes ont^ si mauvaise opinion d'eux, qu'ils ont cru non-seulement que leur esprit et leur âme avoient dégénéré , mais aussi leur corps, et qu'ils étoient devenus moins grands; et non-seulement eux, mais les animaux. On trouve dans les histoires Us hommes peints en beau , et on ne les trouve pas tels qu'on les voit.
La raillerie est un discours en faveur de son esprit contre son bon naturel.
Les gens qui ont peu d'affaires sont de très -grands parleurs. Moins on pense , plus on parle : ainsi les femmes parlent plus que les hommes; à force d'oisiveté, elles n'ont point à penser. Une nation où les femmes donnent le ton est une nation parleuse.
Je trouve que la plupart des gens ne travaillent à faire une grande fortune que pour être au désespoir, quand ils l'ont faite, de ce qu'ils ne sont pas d'une illustre naissance.
Il y a autant de vices qui viennent de ce qu'on ne s'estime pas assez , que de ce que Ton s'estime trop.
Dans le cours de ma vie, je n'ai trouvé de gens communément méprisés que ceux qui vivoient en mauvaise compagnie.
Les observations sont l'histoire de la physique ; les systèmes en sont la fable.
Plaire dans une conversation vaine et frivole est aujourd'hui le seul mérite : pour cela le magistrat abandonne l'étude des lois ; le médecin croit être décrédité par l'étude de la médecine ; on fuit comme pernicieuse toute étude qui pourroit ôter le badinage.
Rire pour rien, et porter d'une maison dans l'autre une chose frivole, s'appelle science du monde. On craindroit de perdre celle-là, si l'on s'appliquoit à d'autres.
Tout homme doit être poli, mais aussi il doit être libre.
La pudeur sied bien à tout le monde; mais il faut savoir la vaincre, et jamais la perdre.
Il faut que la singularité consiste dans une manière fixe dépenser qui échappe aux autres; car un homme qui ne sauroit se distinguer que par une chaussure particulière seroit un sot par tout pays.
On doit rendre aux auteurs qui nous ont paru originaux dans plusieurs endroits de leurs ouvrages , cette justice , qu'ils ne se sont point abaissés à descendre jusqu'à la qualité de copistes.
n y a trois tribunaux qui ne sont presque jamais d'accord: celui des lois, celui de l'honneur, celui de la religion.
Rien ne raccourcit plus les grands hommes que leur attention à de certains procédés personnels. J'en connois deux qui y ont été absolument insensibles , César et le duc d'Orléans régent.
Je me souviens que j'eus autrefois la curiosité de compter combien de fois j'entendrois faire une petite histoire qui ne méritoit certainement pas. d'être dite ni retenue: pendant trois semaines qu'elle occupa le monde poli, je l'entendis faire deux cent vingtcinq fois, dont je fus très-content.
Un fonds de modestie rapporte un très-grand fonds d'intérêt.
Ce sont toujours les aventuriers qui font de grandes choses, et non pas les souverains des grands empires.
L'art de la politique rend-il nos histoires plus belles que celles des Romains et des Grecs?
Quand on veut abaisser un général , on dit qu'il est heureux ; mais il est beau que sa fortune fasse la fortune publique.
J'ai vu les galères de Livourne et de Venise; je n,'y ai pas vu un seul homme triste. Cherchez, à présent, à vous mettre au cou un morceau de ruban bleu pour être heureux !
Un flatteur est un esclave qui n'est bon pour aucun maître.
Quand on veut gouverner les hommes , il ne faut pas les chasser devant soi, il faut les suivre.
Quand on voit un homme qui a fait sa fortune , cela vient de ce que des cent mille voies, la plupart fausses, qu'il a employées, quelqu'une a réussi ; de là on argumente qu'il sera propre pour les affaires publiques.
Cela n'est pas vrai. Quand on se trompe dans quelque projet pour sa fortune, ce n'est qu'un coup d'épée dans l'eau; mais dans les entreprises de l'JStÂt, il n'y a pas de coup d'épée dans l'eau.
Je partis le dernier octobre 1729 de la Haye; je fis le voyage avec milord Ghesterfield, qui voulut bien ma proposer une place dans son yacht.
Le peuple de Londres mange beaucoup de viande ; cela le rend très -robuste; mais à Fâge de quarante & quarante - cinq ans, il crève.
Il n'y a rien de si affreux que les rues de Londres ; elles sont très-malpropres; le pavé y est si mal entretenu ^ qu'il est presque impossible d'y aller en carrosse, et qu'il faut faire son testament lorsqu'on va en fiacre, qui sont des voitures hautes comme un théâtre , où le cocher est plus haut encore , son siège étant de niveau à l'knpériale. Ces fiacres s'enfoncent dans des trot», et il se fait un cahotement qui fait perdre la tête.
Les jeunes seigneurs anglois sont divisés en deux classes : les uns savent beaucoup, parce qu'ils ont été longtmnps dans les universités ; Ce qui leur a donné un air gêné , avec une mauvaise honte. Les autres ne savent absolument rien, et ceux-là ne sont rien moins que honteux, et ce sont les petits-maîtres de la nation. En général , les Anglois sont modestes.
Le 6 octobre 1780 (n. s.)', je fus présenté au prince, ftu roi, et à la reine, à Kensington. La reine, après m'avoir parlé de ses voyages , parla du théâtre anglois ; elle demanda k milord Ghesterlield d'où vient que Shakspeare , qui vivoit du temps de la reine Elisabeth , avoit si mal fait parler les femmes , et les avoit fiât si sottes. Milord Ghesterfield répondit fort bien que, dans ces tempslà, les femmes ne paroissoient pas sur le théfttre, et que c'étoit de mauvais acteurs quijouoient ces rôles; ee qui faisoit que Shakspeare ne prenoit pas tant de peine à les faire bien parler. J'en dirois une autre raison : c'est que pour fahre parler les femmes, il ftnit avoii'