XXXII. -^ A KONSBieHion Giràti
De Paris, ce 48 mars 4748.
J'ai reçu, monseigneur, non-seulement avec du plaisir, mais avec de la joie , Totre lettre par la voie de M. le prince de Graon.
Gomme vous ne me parlez point du tout de votre santé, et que vous écrivez , cela me fait penser qu'elle est bonne , et c'est un grand bien pour moi. M. Gendron n'est pas mort, et je compte que vous le reverrez encore à Paris, se promenant dans son jardin avec sa petite canne , très-modeste admirateur des jésuites et des médecins. Pour parler sérieusement , c'est un grand bonheur que cet excellent homme vive encore, et nous aurions perdu beaucoup vous et moi. Il commence toujours avec moi ses conversations par ces mots : « Avez-vous des nouvelles de M. Gerati? » L'abbé de Ouasco est de retour de son voyage de Languedoc ou de Provence : vous l'avez vu un homme de bien ; il s'est perdu comme David et Salomon. Le prince de Wurtemberg m'a dit qu'il avoit vingt et une femmes sur son compte : il dit qu'il aime mieux qu'on lui en donne vingt et une qu'une; et il pourroit bien avoir raison. Au milieu de sa galanterie vagabonde, il ne laisse pas de remporter des prix à l'Académie de Paris : il a gagné le prix de l'année passée , et il vient de gagner celui de cette année.
Je dois quitter Paris dans une quinzaine de jours, et passer quatre ou cinq mois dans ma province ; et je mènerai Tabbé de Guasco à la Brède, faire pénitence de ses déréglemens. Mme Geoffrin a toujours très-bonne compagnie chez elle , et elle voudroit fort bien que vous augmentassiez le cercle , et moi aussi. Vous me feriez un grand plaisir si vous vouliez faire un peu ma cour à K. le prince de Graon, et lui dire combien je serois content de la fortune si elle m'avoit par hasard, dans quelque moment de ma vie, approché de lui : en attendant, je fais ma cour à un homme qui le représentera bien ; c'est M. le prince de Beauvau : soyez sûr qu'il y a en lui plus d'étoffe qu'il n'en faut pour faire un grand homme. Je me pique de savoir deviner les gens qui iront à la gloire *, et je ne me suis pas beaucoup trompé.
A l'égard de mon ouvrage, je vous dirai mon secret: on l'imprime dans les pays étrangers. Je continue à vous dire ceci dans un grand secret : il aura deux volumes in-4' , dont il y en a un d'imprimé ; mais on ne le débitera que lorsque l'autre sera fait ; sitôt qu'on le débitera, vous en aurez un, que je mettrai entre vos mains comme l'hommage que je roua fais de mes terres. J'ai pensé me tuer depuis trois mois , afin d'achever un morceau que je veux y mettre , qui sera un livre de l'origine et des révolutions de nos lois civiles de France. Gela formera trois heures de lecture ; mais je vous assure que cela m'a coûté tant de travail , que mes cheveux en sont blanchis. Il fau-
droit, pour qa(s mon ouvrage fût complet, que je pusse acheyer deux livres sur les lois féodales. Je crois avoir fait des découvertes sur une matière la plus obscure que nous ayons., qui est pourtant une magnifique matière. Si je puis être en repos à ma campagne pendant trois mois , je compte que je donnerai la dernière main à ces deux livres , sinon mon ouvrage s'en passera. La faveur que votre ami M. Hein me fait de venir souvent passer les matinées chez moi, fait un grand tort à mon ouvrage, tant par la corruption de son françois que par la longueur de ses détails : il vient me demander de vos nouvelles ; il se plaint beaucoup d'une ancienne dysurie que M. Le Dran a beaucoup de peine à vaincre , et il ne me parolt guère plus content du stathouder. Je vous prie de me conserver toujours un peu de part dans votre amitié , et de ne pas oublier celui qui vous aime et vous respecte.