‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 2)Chapitre 19 sur 244 · CHAPITRE V. Î · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. Î

grand de tous les pas qu'ils firent pour la cooquête générale. Pour

s'assurer de la Grèce, ils abaissèrent, par toutes sortes de yoies,

lesÊtoUens, qui les avoient aidés à vaincre; de plus, ils ordonné-

T«Tit que chaque yiile grecque qui SYoit été à Philippe, ou & quelque

autre prince , se gouvemeroit dorénavant par ses propres lois.

On voit bien que ces petites républiques ne pouvoient être que dépendantes. Les Grecs se livrèrent à une joie stupide , et crurent être libres en effet, parce que les Romains les décîaroient tels.

Les Ëtoliens, qui s'étoient imaginé qu'ils domineroient dans la Grèce, voyant qu'ils n'avoient fait que se donner des maîtres, lurent au désespoir ; et comme ils prenoient toujours des résolutions extrêmes, voulant corriger leurs folies par leurs folies, ils appelèrent dans la Grèce Antiochus, roi de Syrie, comme ils y avoient appelé les Romains.

Les rois de Syrie étoient les plus puissans des successeurs d'Alexandre; car ils possédoient presque tous les États de Darius, à l'Egypte près; mais il étoit arrivé des choses qui avoient fait que leur puissance s'étoit beaucoup afToiblie.

Séleucus , qui avoit fondé Tempire de Syrie, avoit, à la fin de sa vie, détruit le royaume de Lysimaque. Dans la confusion des choses, plusieurs provinces se soulevèrent : les royaumes de Pergame, de Cappadoce et de Bithynie , se formèrent. Mais ces petits Btats timides regardèrent toujours l'humiliation de leurs anciens maîtres comme une fortune pour eux.

Comme les rois de Syrie virent toujours avec une envie extrême la félicité du royaume d'Egypte, ils ne songèrent qu'à le conquérir; ce qui fit que, négligeant l'Orient , ils y perdirent plusieurs provinces , et furent fort mal obéis dans les autres.

Enfin les rois de Syrie tenoient la haute et la basse Asie ; mais l'expérience a fait voir que dans ce cas, lorsque la capitale et les principales forces sont dans les provinces basses de l'Asie, on ne peut pas conserver les hautes ; et que , quand le siège de l'empire est dans les hautes, on s'affoiblit en voulant garder les basses. L'empire des Perses et celui de Syrie ne furent jamais si forts que celui des Parthes, qui n'avoit qu'une partie des provinces des deux premiers. Si Cyrus n'avoit pas conquis le royaume de Lydie, si Séleucus étoit resté à Babylone et avoit laissé les provinces maritimes aux successeurs d'Antigone, l'empire des Perses auroit été invincible pour les Grecs, et celui de Séleucus pour les Romains. Il y a de certaines bornes que la nature a données aux Ëtats pour mortifier l'ambition des hommes. Lorsque les Romains les passèrent, les Parthes les firent presque toujours périr V; quand les

4. J'en dirai les raisons an chap. xv. Elles sont tirées en pariie de la disposition géographique des deux empires.

Parthes osèrent les passer, ils furent d'abord obligés de revenir; et, de nos jours, les Turcs qui ont avancé au delà de ceslimitetf, ont été contraints d*y rentrer.

Les rois de Syrie et d*£gypte avoient dans leurs pays deux sortes de sujets : les peuples conquérans et les peuples conquis. Ces pre* miers, encore pleins de l'idée de leur origine, étoient très-difficilement gouvernés ; ils n*avoient point cet esprit d'indépendance qui nous porte à secouer le joug, mais cette impatience qui nous fait désirer de changer de maître.

Mais la foiblesse principale du royaume de Syrie venoit de celle de la cour où régnoient des successeurs de Darius, et non pas d'Alexandre. Le luxe, la vanité, et la mollesse, qui en aucun siècle n*a quitté les cours d'Asie, régnoient surtout dans celle-ci. Le mal passa aux peuples et aux soldats, et devint contagieux pour les Romains mêmes , puisque la guerre qu'ils firent contre Antiochus est la vraie époque de leur corruption.

Telle étoit la situation du royaume de Syrie, lorsque Antiochus, qui avoit fait de grandes choses, entreprit la guerre contre les Romains ; mais il ne se conduisit pas même avec la sagesse que Ton emploie dans les affaires ordinaires. Annibal vouloit qu'on renouvelât la guerre en Italie , et qu'on gagnât Philippe , ou qu'on le rendît neutre. Antiochus ne fit rien de cela : il se montra dans la Grèce avec une petite partie de ses forces; et, comme s'il avoit voulu y voir la guerre et non pas la faire , il ne fut occupé que de ses plaisirs. Il fut battu, et s'enfuit en Asie, plus effrayé que vaincu.

Philippe, dans cette guerre, entraîné par les Romains comme par un torrent, les servit de tout son pouvoir, et devint l'instrument de leurs victoires. Le plaisir de se venger et de ravager l'Êtolie, la promesse qu'on lui diminueroit le tribut, et qu'on lui laisseroit quelques villes, des jalousies qu'il eut d' Antiochus, enfin de petits motifs, le déterminèrent; et, n'osant concevoir la pensée de secouer le joug , il ne songea qu'à l'adoucir.

Antiochus jugea si mal des affaires qu'il s'imagina que les Romains le laisseroient tranquille en Asie. Mais ils l'y suivirent : il fut vaincu encore ; et , dans sa consternation , il consentît au traité le plus infâme qu'un grand prince ait jamais fait.

Je ne sache rien de si magnanime que la résolution que prit un monarque qui a régné de nos jours < , de s'ensevelir plutôt sous les débris du trône que d'accepter des propositions qu'un roi ne doit pas entendre : il avoit l'âme trop fière pour descendre plus bas que ses malheurs ne l'avoient mis; et il savoit bien que le courage peut raffermir une couronne, et que l'infamte ne le fait jamais.

i . Louis XIY,

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C'est une chose commune de voir des princes qui savent donner une bataille. Il y en a bien peu qui sachent faire une guerre, qui soient également capables de se servir de la fortune et de l'attendra, et qui, avec cette disposition d'esprit qui donne de la méfiance avant que d'entreprendre , aient celle de ne craindre plus rien aprèf avoir entrepris.

Après l'abaissement d'Antîochus, il ne restoit plus que de petites puissances, si Ton en excepte l'Egypte, qui, par sa situation, sa fécondité, son commerce, le nombre de ses habitans, ses forces de mer et de terre, auroit pu être formidable; mais la cruauté de ses rois, leur lâcheté, leur avarice, leur imbécillité, leurs affireuses voluptés, les rendirent si odieux à leurs sujets, qu'ils ne se soutinrent, la plupart du temps, que par la protection des Romains.

G'étoit en quelque façon une loi fondamentale de la couronne d'figypte, que les sœurs succédoient avec les frères; et, afin de maintenir l'unité dans le gouvernement, on marioit le frère avec la sœur. Or il est difficile de rien imaginer de plus pernicieux dans la politique qu*un pareil ordre de succession : car tous les petits démêlés domestiques devenant des désordres dans TËtat, celui des deux qui avoit le moindre chagrin soulevoit d'abord contra l'autre le peuple d'Alexandrie , populace immense toujoun prête à se joindre au premier de ses rois qui vouloit l'agiter. De plus, les royaumes de Cyrène et de Chypre étant ordinairement entre les mains d'autres princes de cette maison, avec des droits réciproques sur le tout, il arrivoit qu'il y avoit presque toujours des princes régnans et des prétendans à la couronne; que ces rois étoient sur un trêne chancelant; et que, mal établis au dedans, ils étoient sans pouvoir au dehors.

Les forces des rois d^Égypte , comme celles des autres rois d'Asie, consistoient dans leurs auxiliaires grecs. Outre l'esprit de liberté, d'honneur et de gloire , qui animoit les Grecs , ils s'occupoient sans cesse à toutes sortes d'exercices du corps; ils avoient dans leurs principales Villes des jeux établis, où les vainqueurs obtenoient des couronnes aux yeux de toute la Grèce : ce qui donnoit une émulation générale. Or , dans un temps où l'on combattoit avec des armes dont le succès dépendoit de la force et de l'adresse de celui qui s'en servoit, on ne peut douter que des gens ainsi exercés n'eussent de grands avantages sur cette foule de barbares pris indifféremment , et menés sans choix à la guerre , comme les armées de Darius le firent bien voir.

Les Romains, pour priver les rois d'une telle milice , et leur ôter sans bruit leurs principales forces, firent deux choses : premièrement, ils établirent peu à peu, comme une maxime chez les viUes grecques, qu'ils ne pourroient avoir aucune alliance, accorder du secours, ou faire la guerre à qui que ce fût, sans leur con^en^te^

MUXTESQUUV U 2

inBût; de plus , dans leurs traités avec les rois, ils leur défendirent défaire aucunes levées chez les alliés des Romains : ce qui les réjduisit à leurs troupes nationales*.

^HAP. VI. --Delà conduite que les Romains tinrerU pour soumettre

tous les peuples.

Dans le cours de tant de prospérités, où Ton se néglige pour l'ordinaire, le sénat agissoit toujours avec la même profondeur; et, pendant que les armées consternoient tout, il tenoit à terre ceux -qu'il trouvoit abattus.

; Il s'érigea en tribunal qui jugea tous les peuples : à la fin de chaque guerre, il décidoit des peines et des récompenses que chacun avoit méritées. Il ôtoit une partie du domaine du peuple vaincu pour la donner aux alliés ; en quoi il faisoit deux choses : il attachoit à Rome des rois dont elle avoit peu à craindre , et beaucoup .4 espérer; et il en aflToiblissoit d'autres dont elle n'avoit rien à espérer , et tout à craindre.

r On se servoit des alliés pour faire la guerre à un ennemi ; mais , d'abord, on détruisit les destructeurs. Philippe fut vaincu par le moyen des Êtoliens, qui furent anéantis d'abord après pour s'être joints à Antîochus, Antîochus fut vaincu par le secours des Rho- 4ieDs; mais, après qu'on leur eut donné des récompenses éclatlmtes, on les humilia pour jamais, sous prétexte qu'ils avoient demandé qu'on fît la paix avec Persée.

Quand ils avoient plusieurs ennemis sur les bras , ils accordoient une trêve au plus foible, qui se croyoit heureux de l'obtenir, comptant pour beaucoup d'avoir différé sa ruine.

Lorsque Ton étoit occupé à une grande guerre, le sénat dissimuloit toutes sortes d'injures, et attendoit, dans le silence, que le temps de la punition fût venu ; que si quelque peuple lui envoyoit les coupables, il refusoit de les punir, aimant mieux tenir toute la nation pour criminelle , et se réserver une vengeance utile.

Comme ils faisoient à leurs ennemis des maux inconcevables, il ne se formoit guère de ligues contre eux ; car celui qui étoit le plus éloigné du péril ne vouloit pas en approcher.

Par là ils recevoient rarement la guerre , mais la faisoient toujours dans le temps, de la manière et avec ceux qu'il leur convènoit; et, de tant de peuples qu'ils attaquèrent, il y en a bien peu qui n'eussent souffert toutes sortes d'injures si l'on avoit voulu les laisser en paix.

I. Ils avoient déjà eu cette poliiique avec les Carlhaginoit, qa'iU ohU« gèrent par le traité à ne plus se servir de troupes auiUiuireii^ <;umme oq h> voit dans un fragment de Dion.

CHAPlTfeE Vl. t1

Lear coutume étant de parler toujours en maîtres, les ambassadeurs qu'ils envoyoient éhez les peuples qui n'avoient point encore senti leur puissance étoient sûrement maltraités : ce qui étoit on prétexte sûr pour faire une nouvelle guerre *.

Comme ils ne faisoient jamais la paix de bonne foi , et que , dans le dessein d'envahir tout , leurs traités n'étoient proprement que des suspensions de guerre, ils y mettoient des conditions qui commençoient toujours la ruine de TËtat qui les acceptoît. Ils iaisoient sortir les garnisons des places fortes, ou bornoient le nombre des troupes de terre, ou se faisoient livrer les chevaux ou les élépbans; et si ce peuple étoit puissant sur la mer, ils l'obligeoient de brûler ses vaisseaux, et quelquefois d'aller habiter plus ATant dans les terres.

Après avoir détruit les armées d*un prince, ils ruinoient ses finances par des taxes excessives, ou un tribut, sous prétexte de loi faire payer les frais de la guerre : nouveau genre de tyrannie , qui le forçoit d'opprimer ses sujets, et de perdre leur amour.

Lorsqu'ils accordoient la paix à quelque prince, ils prenoient quelqu'un de ses frères ou de ses enfans en otage : ce qui leur donnoit le moyen de troubler son royaume à leur fantaisie. Quand ils avoient le plus proche héritier, ils intimidoient le possesseur; s'ils n'avoient qu'un prince d'un degré éloigné, ils s'en servoient pour animer les révoltes des peuples.

Quand quelque prince ou quelque peuple s'étoit soustrait de l'obéissance de son souverain, ils lui accordoient d'abord le titre d'allié du peuple romain'; et par là ils le rendoient sacré et inviolable : de manière qu'il n'y avoit point de roi, quelque grand qu'il fût, qui pût un moment être sûr de ses sujets, ni même de sa famille.

Quoique le titre de leur allié fût une espèce de servitude , il étoit néanmoins très-recherché*, car on étoit sûr que l'on ne recevoit d'injures que d'eux , et l'on avoit sujet d'espérer qu'elles seroient moindres. Ainsi il n'y avoit point de services que les peuples et les rois ne fussent prêts de rendre, ni de bassesses qu'ils ne fissent pour l'obtenir.

. Ils avoiént plusieurs sortes d'alliés. Les uns leur étoient^unis par des privilèges , et une participation de leur grandeur, comme les Latins et les Berniques; d'autres, par l'établissement même^

4.. Un des exemples de cela, -c'est leur guerre contre les Dalpiates. ^oy.Poijbo. .... ' ' '^,,"

1. Voy. tartout leur traité avec les Juifs, au liv. I des Machabées, chap. Tni.

3. Ariarathe fit un sacriHce aux dieux, dit Polybc, pouï lès remercier de ce ^'11 avoit obtenu cette alliance.

aO GRANDEUR ET DËGABENGE DES ROMAINS.

Lorsqu'il y avolt quelques disputes dans un Ëtat, ilsjugeoient d'abord Taffaire ; et par là ils étoient sûrs de n*aYoir contre eux que la partie qulls ayoient condamnée. Si c'étoient des princes du même sang qui se. disputoient la couronne, ils les déclaroîent quelquefois tous deux rois*; si Tun d'eux étoitenbas âge', ils décidoient en sa faveur, et ils en prenoieht la tutelle, comme protecteurs de l'univers. Car ils avoient porté les choses au point que les peuj^es et les rois étoient leurs sujets, sans savoir précisément par quel titre; étant établi que c'étoit assez d*avoir ou! parler d'euï pour devoir leur être soumis.

Ils ne faisoient jamais de guerres éloignées sans s*ètre procuré quelque allié auprès de Vennemi qu'ils attaquoient, qui pût joindra ses troupes à l'armée qu'ils envoyoient; et, comme elle n'étoit Jamais considérable par lé nombre , ils observoîent toujours d'en tenir une autre dans la province la plus voisine de Fennemi, et Une troisième dans Home, toujours prête à marcher'. Ainsi ils n'exposoient qu'une très-petite partie de leurs forces, pendant que leur ennemi mettoit au hasard toutes les siennes *. - .

Quelquefois ils abusoient de la subtilité des termes de leur langue. Ils détruisirent Carthage , disant qu'ils avoient promis de conserver la cité, et non pas la ville. On sait comment les Ëtoliens, qui s'étoient abandonnés à leur foi , furent trompés : les Romains prétendirent que la signification de ces mots, s'abandonnera la foi d^un ennemi^ emportoit la perte de toutes sortes de choses, des personnes, des terres, des villes, des temples, et des sépultures même.

Ils pouvoient même donner à un traité une interprétation arbitraire : ainsi , lorsqu'ils voulurent abaisser les Rhodiens , ils dirent 'qu'ils ne leur avoient pas donné autrefois la Lycie comme présent , mais comme amie et alliée.

Lorsqu'un de leurs généraux faisoit la paix pour sauver son armée prêlte à périr, le sénat, qui ne la ratifioit point, profitoit de cette paix, et continuoit la guerre. Ainsi, quand Jugurtha eut enfermé une armée romaine, et qu'il l'eut laissée aller sous la foi d'un traité, on se servit contre lui des troupes mômes qu'il avoit sauvées; et lorsque les Numantins eurent réduit vingt mille Romains, prêts à mourir de faim, à demander la paix, cette paix,

1 . Gomme il arriva à Ariarathe et Holopheme, en Gappadoce* (Appian, in Sjrritic,, cbap. xlvii.)

2 . Pour pouvoir ruiner la Syrie en qualité de tuteurs, ils se déclarèrent poar le fils d'Antiocbus, encore enfant, contre Démétrius, qui étolt chei eux en otage, et qui les conjuroit de lui rendre Justice, disant que Rome éloit sa mère, et les sénateurs ses pères.

3. C'étoit une pratique constante, conmie on peut voir par l'histoire. i, Voy. comme ils se conduisirent dans la guerre de Macédoine,

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