‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 2)Chapitre 191 sur 244 · XLIX. — Au DUC DB NiVERNOIS, AMBASSADEUR DE FRANCE · texte numérisé non relu

XLIX. — Au DUC DB NiVERNOIS, AMBASSADEUR DE FRANCE

A ROHE.

De Paris, le 8 octobre 4750.

J'ai reçu la lettre dont votre excellence m'a honoré , et je la supplie d'agréer que je la remercie encore de ses bontés infinies , qui seront dans mon cœur toute ma vie.

Il me semble que l'afiaire prend vm çis^uvais train. H. le cardinal de Tencin m'a dit , il y a quelque temps , que lorsqu'un livre étoit

déiioncé 4 1& pongrégution de l'Index, cela n'étoit rien; mais que lorsqu'il y étoit porté, il étoit comine condamné : or il me naroh, par la lettre de votre excellence, que mon livre y a éti porté ', puisque Ton a jugé, à la pluralité des vojx, d^accorder un délai pour en parler* l>e plus, votre excellence me fait Thonneur de me marquer que, selon toutes les apparences, la congrégation de l'Index condamnera les premières éditions ; ainsi je n'ai fait jusqu'ici que travailler contr^ moi. Sur ce pied-là, je vois que les gens qui , se déterminant p^r }a bonté de leur cœur , désirent de plaire à tout le monde, et de ne déplaire à personne, ne font guère fortune dans ce monde. Sur U nouvelle qui me vint que quelques gens avoîent dénoncé mon livre à la congrégation de llndex , je pensai que , quand cette congrégation connoîtroit le sens dans lequel j'ai dit des choses qu'on me reproche , quand elle verroit que ceux qui ont attaqué mon livre en France ne se sont attiré que de Tindignation et du mépris , on me laisseroit en repos à Rome , et que moi , de mon côté j dans les éditions que je ferois, je changerois les expressions qui ont pu faire quelque peine aux gens simples, ce qui est une chose à laquelle je suis naturellement porté ; de sorte que quand Mgr Bottari m'a envoyé des objections , j'y ai toujours aveuglément adhéré, et ai mis sous mes pieds toute sorte d'amour-propre à cet égard ; or à présent je vois qu'on se çert de ma déférence même pour opérer une condamnation. Votre excellence remarquera que si mes premières éditions contenoient quelques hérésies, j'avoue que des explications dans une édition suivante ne devroient pas empêcher la condamnation des premières ; mais ici ce n'est point du tout le cas : il est question de quelques termes qui , dans certains pays , ne paroissent pas assez modérés , ou que des gens simples regardent comme équivoques ; dans ce cas , je dis que des modifications ou éclaircissemens 4ans une édition suivante , et dans une apologie déjà faite , suffisent. Ainsi votre excellence voit que , par le tour que cette affaire prend , je me fais pjus de mal que Von ne peut m'en faire , et que le mal même qu'on peut me faire cessera d'en être un sitôt que moi , jurisconsulte françoi^ , je le regarderai avec cette indifférence que mes confrères les jurisconsultes françois ont regardé les procédés de la congrégation dans tous les temps.

L'on a dénoncé mon livre à l'assemblée du clergé : cette assemblée a regardé cette dénonciation comme vaine.

Que les théologiens épluchent mon livre , ils n'y trouveront rien d'hérétique que ce qu'ils n'entendront pas ; et ce que je dis même de l'inquisition n'est qu'une affaire de police, dans quelques pays, qui difère selon les pays; qui peut ^voir de la modération dans les uns, et dans les autres de l'excès; et moi qui ai écrit pour tous les pays du monde , j'ai pu remarquer ce qu'il y avoit de modéré dans cette pratique et ce qu'il y avoit d'excès.

gl6 LETTRES.

Je crois quHl n'est point de l'intérêt de la cour de Rome de flétrif un livre de droit que toute TEurope a déjà adopté : ce n'est rien de le condamner, il faut le détruire. On y a fait des objections en France ; ces objections ont été jugées puériles , et ce sont les objections de Vauteur des feuilles ecclésiastiques qui ont scandalisé le public , et non pas le livre.

Quant à la véhémente sortie qu'a faite contre moi le père Coneina, je croirois que cet événement ne seroit pas si défavorable à l'affaire qu'il paroît d'abord , parce que ce père m'ayant attaqué il me met en droit de lui répondre, d'expliquer au public l'état des choses, et de rendre le public juge entre le *père Goncina et moi ; mais comme je ne vois les choses que de très-loin , et que je ne sais pas si une bonne réponse au père Goncina me seroit utile ou nuisible , je supplie votre excellence de vouloir bien m'éclairer là-dessus, et me marquer s'il est à propos que je réponde, ou non; et, en cas qu'il soit à propos de répondre , d'avoir la bonté de me dire si je pourrois avoir une copie des passages du livre du père Goncina, qui me concernent. Si je savois de quel ordre religieux est ce père , ceux de son ordre pourroient peut-être me faire voir son livre, qu'ils auront peut-être reçu.

A l'égard de l'édition et traduction de Naples , je suis bien sûr que votre excellence l'aura arrêtée de manière qu'il ne paroisse pas que ce soit le ministère de France ou de Naples qui l'ait arrêtée; sans quoi, pour éviter un petit mal, je tomberois dans un pire, et je travaillerois pour la congrégation de l'Index , et non pas pour moi ; mais je suis sûr que votre excellence, par sa lettre , n'aura laissé aucune équivoque là-dessus; et je crois même que si elle voit que mon livre sera condamné et les premières éditions défendues , elle laissera faire à ceux de Naples ce qu'ils voudront. Je lui demande pardon si je lui romps si longtemps la tête de cette affaire : ce sont ses bontés qui en sont la cause , et je jouis de ces bontés.

J'ai l'honneur d'être , avec un respect infini , de votre excellence le très-humble et très- obéissant serviteur.

Je demande encore pardon à votre excellence , si j'ajoute ce mot : il me paroit que le parti qu'elle a pris de tirer l'affaire en longueur est, sans difficulté, le meilleur, et peut conduire beaucoup & faire traiter l'affaire par voie d*tmpe(^no , et je vais avoir l'honneur de lui dire deux choses qui lui paroîtront peut-être dignes d'attention. On a dénoncé mon livre à la dernière assemblée du clergé ; elle n*en a point tenu compte : c'étoit mon confrère , H. l'archevêque de Sens , qui avoit fait de grandes écritures sur ce sujet, qui roiûoient principalement sur ce que je n'avois pas parlé de la révélation , en quoi il erroit et dans le raisonnement et dans le fait ; depuis on a porté cette affaire en Sorbonne ; et il y a toutes les apparences du monde que le livre n'y sera point condamné , chose que je ne dis point en-

Côre , pour ne pas augmenter Tactivité de mes ennemis ; or , s*il arrive que l'affaire ait tombé dans ces tribunaux, cela ne fournit-il pas une bonne raison pour arrêter la congrégation de l'Index ? Je supplie votre excellence de ne mettre à cette lettre que le degré d'attention qu'elle pourra mériter; car je Técris comme un enfant, n'ayant presque aucune connoissance de la manière de penser ou d'agir de là-bas. Quoi qu'il en soit, sitôt que la Sorbonne aura fini son opé* ration, j'aurai l'honneur d'en instruire votre excellence, qui verra à quoi cet événement peut être bon. Je me souviens d'un endroit d'une de ses lettres auquel j'ai bien fait attention depuis : qu'il ne falloit pas mettre trop d'importance aux choses qu'on demandoit dans ce pays-là. Je la supplie de me permettre de lui présenter encore mes respects.

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