‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 2)Chapitre 196 sur 244 · LV. — A l'abbé Venoti · texte numérisé non relu

LV. — A l'abbé Venoti

A Bordeaux.

De Paris, le ... .

Il pe faut point vous flatter , mon cher abbé , que l'abbé de Guasco vous écrive de sa main triomphante; mais si vous étiez ex-ministre des affaires étrangères, il iroit dîner chez vous pour vous consoler'. Le pauvre homme promène son œil sur toutes les brochures, prodigue son mauvais estomac pour toutes les invitations de dîners d'ambassadeurs , et ruine sa poitrine au service de son Cantemir et de son Clément Y; ce qui n'empêche pas qu'on ne trouve son Cantemir très-froid; mais c'est la faute de feu son excellence.

Il n'y a aucune apparence que j'aille en Angleterre : il y en a une beaucoup plus grande que j'irai à la Brède. J'écris une lettre de félicitation au président de La Lane sur sa réception à l'Académie. Bonardi , le président de cette Académie , qui est venu me raconter

4 . Le marquis d'Argemon , après sa sortie du ministère , donnoit i dtner aux académiciens tons les jours d'Académie.

tous les dîners qu'il a faits depuis son retour chez tous les beaux esprits qui dînent) avec la généalogie des dîneurs, m'a dit qu'il adressoit sa première lettre à notre nouvel associé ; et je pense que vous trouverez que cela est dans les règles. Je vois que notre Académie se change en société de francs-maçons, excepté qu'on n'y boit ni qu'on n'y chante: mais on y bâtit, et M. de Tourni est notre roi Hiram qui nous fournira les ouvriers ; mais je doute qu'il nous fournisse les cèdres.

Je crois que le prince de Graon est actuellement à Vienne; mais il va arriver en Lorraine ; et si vous^m'envoyez votre lettre , je la lui ferai tenir. Il faut bien que je vous donne des nouvelles d'Italie sur l'Esprit des Lois; M. le duc de Nivernois en écrivit il y a trois semaines à M. de Forcalquier, d'une manière que je ne saurois vous répéter sans rougir. 11 y a deux jours qu'il en reçut une autre, dans laquelle il marque que, dès qu'il parut à Turin, le roi de Sardaigne le lut. Il ne m'est pas non plus permis de répéter ce qu'il en dit ; je vous dirai seulement le fait; c'est qu'il le donna pour le lire à son fils le duc de Savoie , qui l'a lu deux fois : le marquis de Breil me mande qu'il lui a dit qu'il vouloit le lire toute sa vie. Il y a bien de la fatuité à moi de vous mander ceci ; mais comme c'est un fait public, il faut autant que je le dise qu'un autre; et vous concevez bien que je dois aveuglément approuver le jugement des princes d'Italie. Le marquis de Breil me mande que S A. R. le duc de Savoie a un génie prodigieux , une conception et un bon sens admirables.

Huart , libraire , voudroit fort avoir la traduction en vers latins du docteur Glansy * , du commencement du Temple de Gnide , pour en faire un corps avec la traduction italienne* et l'original : voyez lequel des deux vous pourriez faire , ou de me faire copier ces vers , ou d'obtenir de l'Académie de m'envoyer l'imprimé, que je vous renverrois ensuite.

A propos , le portrait de Mme de Mirepoix a fait à Paris et à Versailles une très-grande fortune : je n'y ai point contribué pour la ville de Bordeaux , car j'avois détaché l'abbé de Guasco pour en dire du mal. Vous , qui êtes l'esprit de tous les esprits , vous devriez le traduire, et j'enverrois votre traduction à Mme de Mirepoix à Londres; je n'en ai point de copie, mais le président Barbot l'a, ou bien M. Dupin. Vous savez que tout ceci est une badinerie qui fut faite à Lunéville pour amuser une minute le roi de Pologne.

J'oubliois de vous dire que tout est compensé dans ce monde. Je vous ai parlé des jugemens de l'Italie sur V Esprit des Lois. Il va paroltre à Paris une ample critique faite par M. Dupin, fermier gé-

4 . Il a traduit en anglois le Temple de Gnide. 2. Il a traduit en italien le Temple de Gnide.

néral. Ainsi m^ voilà cité au tribunal de la maltôle, comme j'ai été cité à celui du Journal de Trévoux. Adieu, mon cher abbé. Voilà une épître à la Bonardi. le yous salue et embrasse de tout mon cœur.

Ne soye^ pofnt la dupe de la traduction-, ca^ si Tesprit ne vous en dit rien , il ne vaut pas Is^ peine que vous y rêviez un quart d'heure.

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