CHAPITRE XL Si
foyant que le peuple cessoit ses acclamations, il le rejeta. Il fit encore d'autres tentatives' ; et je ne puis comprendre qu'il pût croire que les Romains , pour le souffrir tyran , aimassent pour cela la tyrannie, ou crussent avoir fait ce qu'ils avoient fait.
Un jour que le sénat lui déféroit de certains honneurs, il négligea de se lever; et pour lors les plus graves de ce corps achevèrent de perdre patience.
On n'offense jamais plus les hommes que lorsqu'on choque leurs cérémonies et leurs usages. Cherchez à les opprimer, c'est quelquefois une preuve de l'estime que vous en faites ; choquez leurs coutumes , c'est toujours une marque de mépris.
César, de tout temps ennemi du sénat, ne put cacher le mépris qu'il conçut pour ce corps , qui étoit devenu presque ridicule depuis qu'il n'avoit plus de puissance : par là sa clémence même fut insultante. On regarda qu'il ne pardonnoit pas, mais qu'il dédaignoit de punir.
Il porta le mépris jusqu'à faire lui-même les sénatus-consultes ; il les souscrivoit du nom des premiers sénateurs qui lui venoient dans l'esprit. « J'apprends quelquefois, dit Cicéron*, qu'un sénatusconsulte passé à mon avis a été porté en Syrie et en Arménie , avant que j'aie su qu'il ait été fait ; et plusieurs princes m'ont écrit des lettres de remercîmens sur ce que j*avoià été d'avis qu'on leur donnât le titre.de rois, que non-seulement je ne savois pas être rois, mais même qu'ils fussent au monde. »
On peut voir dans les lettres de quelques grands hommes de ce temps-là*, qu'on a mises sous le nom de Cicéron, parce que la plupart sont de lui , l'abattement et le désespoir des premiers hommes de la république à cette révolution subite qui les priva de leurs honneurs , et de leurs occupations même ; lorsque , le sénat étant sans fonction, ce crédit qu'ils avoient eu par toute la terre, ils ne purent plus l'espérer que dans le cabinet d'un seul; et cela se voit bien mieux dans ces lettres que dans les discours des historiens. Elles sont le chef-d'œuvre de la naïveté des gens unis par une douleur oonunune , et d'un siècle où la fausse politesse n'avoit pas mis le mensonge partout ; enfin on n'y voit point , comme dans la plupart de nos lettres modernes, des gens qui veulent se tromper, mais des amis malheureux qui cherchent à se tout dire.
Il étoit bien difficile que César pût défendre sa vio : la plupart des conjurés étoient de son parti , ou avoient été par lui comblés de bienfaits ^ ; et la raison en est bien naturelle. Ils avoient trouvé