‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 2)Chapitre 33 sur 244 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

La même frayeur qu'Annibal porta dans Rome après la bataille de Cannes, César Vy répandit lorsqu'il passa le Rubicon. Pompée, éperdu, ne Yit, dans les premiers momens de la guerre, de parti à prendre que celui qui reste dans les affaires désespérées : il ne sut qne céder et que fuir ; il sortit de Rome, y laissa le trésor public; il ne put nulle part retarder le vainqueur; il abandonna une partie de ses troupes , toute Tltalie , et passa la mer.

On parle beaucoup de la fortune de César ; mais cet homme extraordinaire avoit tant de grandes qualités, sans pas un défaut ^ quoiqu'il eût bien des vices, qu'il eût été bien difficile que, quelque année qu'il eût commandée , il n'eût été vainqueur , et qu'en quelque république qu'il fût né , il ne l'eût gouvernée.

César , après avoir défait les lieutenans de Pompée en Espagne , alla en Grèce le chercher lui-même. Pompée, qui avoit la côte de la mer et des forces supérieures , étoit sur le point de voir l'armée de César détruite par la misère et la faim ; mais comme il avoit souverainement le foible de vouloir être approuvé , il ne pouvoit s'empêcher de prêter l'oreille aux vains discours de ses gens, qui le railloient ou l'accusoient sans cesse*. Il veut, disoit l'un, se perpétuer dans le commandement , et être , comme Agamemnon , le roi des rois. Je vous avertis, disoit un autre, que nous ne mangerons pas encore cette année des figues de Tusculum. Quelques succès particuliers qu'il eut achevèrent de tourner la tête à cette troupe sénatoriale. Ainsi, pour n'être pas blâmé, il fit une chose que la postérité blâmera toujours, de sacrifier tant d'avantages pour aller, avec des troupes nouvelles , combattre une armée qui avoit vaincu tant de fols.

Lorsque les restes de Pharsale se furent retirés en Afrique , Scipion, qui les commandoit, ne voulut jamais suivre l'avis de Caton, de traîner la guerre en longueur : enflé de quelques avantages , il risqua tout , et perdit tout ; et lorsque Brutus et Gassius rétablirent ce parti, la même précipitation perdit la république une troisième fois'.

Vous remarquerez que dans ces guerres civiles , qui durèrent si longtemps, la puissance de Rome s'accrut sans cesse au dehors. Sous Marins, Sylla, Pompée, César, Antoine, Auguste, Rome, toujours plus terrible , acheva de détruire tous les rois qui restoient encore.

11 n'y a point d'État qui menace si fort les autres d'une conquête que celui qui est dans les horreurs de la guerre civile. Tout le

< . Voy. Plutarque, Fie de Pompée,

% Cela est bien expliqué dans Appian , De la guerre dvile , liv. IV, chtp. cTin et sulv. L'armée d'Oclave et d'Antoine auroil péri de faim si Von n'ftToit pas donné la bataille. WHmsQiuutr n

monde, noble, bourgeois, artisan, laboureur, y devient soldat; et lorsque par la paix les forces sont réunies, cet Ëtat a de grands avantages sur les autres qui n'ont guère que des citoyens. D'ailleurs, dans les guerres civiles, il se forme souvent de grands bommes, parce que dans la confusion ceux qui ont du mérite se Ibnt jour, chacun se place et se met à son rang; au lieu que dans les autres temps on est placé , et on l'est souvent tout de travers. £t pour passer de l'exemple des Romains à d'autres plus récens, les François n'ont jamais été si redoutables au dehors qu'après les querelles des maisons de Bourgogne et d'Orléans, après les troubles de la ligue, après les guerres civiles de la minorité de Louis XIII, et de celle de Louis XIV. L'Angleterre n'a jamais été si respectée que sous Gromwell , après les guerres du long parlement. Les Allemands n'ont pris la supériorité sur les Turcs qu'après les guerres civiles d'Allemagne. Les Espagnols, sous Philippe Y, d'abord après les guerres civiles pour la succession , ont montré en Sicile une force qui a étonné l'Europe ; et nous voyons aujourd'hui la Perse renaître des cendres de la guerre civile , et humilier les Turcs.

Enfin la république fut opprimée ; et il n'en faut pas acbuser l'ambition de quelques particuliers , il en faut accuser l'homme , toujours plus avide du pouvoir à mesure qu'il en a davantage , et qui ne désire tout que parce qu'il possède beaucoup.

Si César et Pompée avoient pensé comme Gaton, d'autres auroient pensé comme firent César et Pompée ; et la république , destinée à périr, auroit été entraînée au précipice par une autre main.

César pardonna & tout le monde; mais il me semble que la modération que l'on montre après qu'on a tout usurpé ne mérite pas de grandes louanges.

Quoi que l'on ait dit de sa diligence après Pharsale , Cicéron Taccuse de lenteur avec raison. Il dit à Gassius qu'ils n'auroient jamais cru que le parti de Pompée se fût ainsi relevé en Espagne et en Afrique , et que , s'ils avoient pu prévoir que César se fût amusé à sa guerre d'Alexandrie , ils n'auroient pas fait leur paix , et qu'ils se seroient retirés avec Scipion et Caton en Afrique*. Ainsi un fol amour lui fit essuyer quatre guerres ; et , en ne prévenant pas les deux dernières , il remit en question ce qui avoit été décidé à Pharsale.

César gouverna d'abord sous des titres de magistrature , car les hommes ne sont guère touchés que des noms. Et comme les peuples d'Asie abhorroient ceux de consul et de proconsul , les peuples d'Europe détestoient celui du roi : de sorte que dans ces temps-là ces noms foisoient le bonheur ou le désespoir de la terre. César ne laissa pas de tenter de se faire mettre le diadème sur la tête ; unis

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