‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 2)Chapitre 39 sur 244 · CHAPITRE Xin. 6i · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xin. 6i

Le nombre du petit peuple , presque tout composé d'affranchis ou de fils d'affr&nchis, devenoit incommode , on en fit des colonies, par le moyen desquelles on s'assura de la fidélité des provinces. C'étoit une circulation des hommes de tout l'univers. Rome lesreceyoit esclaves, et les renvoyoit Romains.

Sous prétexte de quelques tumultes arrivés dans les élections, Auguste mit dans la ville un gouverneur et une garnison; il rendit les corps des légions étemels, les plaça sur les frontières, et établit des fonds particuliers pour les payer ; enfin il ordonna que les vétérans recevroient leur récompense en argent, et non pas en terres'.

11 résultoît plusieurs mauvais effets de cette distribution des terres que Ton faisoit depuis Sylla. La propriété des biens des citoyens étoit rendue incertaine. Si on ne menoit pas dans un même lieu les soldats d'une cohorte , ils se dégoûtoient de leur établissement , laissoient les terres incultes , et devenoient de dangereux citoyens' : mais, si on les distribuoit par légions, les ambitieux pouvoient trouver contre la république des armées dans un moment.

Auguste fit des établissemens fixes pour la marine. Comme avant lui les Romains n'avoient point eu des corps perpétuels de troupes déterre, ils n'en avoient point non plus de troupes de mer. Les flottes d'Auguste eurent pour objet principal la sûreté des conçois, et la communication des diverses parties de l'empire; car d'ailleurs les Romains étoient les maîtres de toute la Méditerranée : on ne naviguoit dans ces temps-là que dans cette mer , et ils n'avoient aucun ennemi à craindre.

Dion remarque très-bien que depuis les empereurs il fut plus diliicile d'écrire l'histoire : tout devint secret ; toutes les dépêches des provinces furent portées dans le cabinet des empereurs; on ne sut plus que ce que la folie et la hardiesse des tyrans ne voulut point cacher, ou ce que les historiens conjecturèrent.

Chap. XIV. — Tibère.

Gomme on voit un fleuve miner lentement et sans bruit les digues qu'on lui oppose , et enfin les renverser dans un moment , et couvrir les campagnes qu'elles conservoient , ainsi la puissance souveraine sous Auguste agit insensiblement et renversa sous Tibère avec violence.

1 . 11 régla que les soldats prétoriens auroient cinq mille drachmes : deux après seize ans de service, et les autres trois mille drachmes après vingt ans de service. (Dion, in Aug.)

2. Voy. Tacite, Annales, liv. XIV, chap. xxvii, sur Us soldats menéa àTareuie et à Antium.

Il y arpit une Un de mt^esté contre ceux qui commettoient quelque attentat contre le peuple romain. Tibère se sai&it de cette loi-, et l'appliqua, non pas aux cas pour lesquels elle avoit été faite, mais à tout ce qui put servir sa haine ou ses défiances. Ge n'étoient pas seulement les actions qui tomboient dans le cas de cette loi, mais des paroles, des signes, et des pensées même; car ce qui se dit dans ces épanchemens de cœur que la ccnversation produit entre deux amis ne peut être regardé que comme des pensées. Il n'y eut donc plus de liberté dans les festins, de confiance dans les parentés, de fidélité dans les esclaves; la, dissimulation et la tristesse du prince se communiquant partout , Tamîtié fut regardée comme un écueil; Tingénuité, comme une imprudence; la vertu, comme une affectation qui pouvoit rappeler dans l'esprit dés peuples le bonheur des temps précédens.

Il n'y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l'on exerce à l'ombre des lois, et avec les couleurs de la justice, lorsqu'on va pour ainsi dire noyer des malheureux sur la planche même sur laquelle ils s'étoient sauvés.

Et, comme il n'est jamais arrivé qu'un tyran ait manqué d'instrumens de sa tyrannie, Tibère trouva toiigours des juges prêts à condamner autant de gens qu'il en put soupçonner. Du temps de la république, le sénat qui ne jugeoit point en corps les afiaires des particuliers , connoissoit , par une délégation du peuple , des crimes qu'on imputoit aux alliés. Tibère lui renvoya de même le jugement de tout ce qu'il appeloit crime de lèse-majesté contre lui. Ce corps tomba dans un état de bassesse qui ne peut s'expri* mer : les sénateurs alloient au-devant de la servitude; sous la faveur de Séjan, les plus illustres d'entre eux faisoient le métier de délateur.

Il me semble que je vois plusieurs causes de cet esprit de servitude qui régnoit pour lors dans le sénat* Après que César eut vaincu le parti de la république, les amis et les ennemis qu'il avoit dans le sénat concoururent également à ôter toutes les bornes que les lois avoient mises à sa puissance , et à lui déférer des honneurs excessifs. Les uns cherchoient à lui plaire , les autres , à le rendre odieux. Dion nous dit que quelques-uns allèrent jusqu'à proposer qu'il lui fût permis de jouir de toutes les femmes qu'il lui plairoit. Cela fit qu'il ne se défia point du sénat, et qu'il y fut assassiné ; mais cela fit aussi que dans les règnes suivans il n'y eut point de flatterie qui fût sans exemple , et qui pût révolter les esprits.

Avant que Rome fût gouvernée par un seul , les richesses des principaux Romains étoient immenses , quelles que fussent les voies qu'ils employoient pour les acquérir; elles furent presque toutes ôtées sous les empereurs : les sénateurs n'avoient plus ces

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