CHAPITRE XIV
grands cliens qui les combloient de biens; on ne pouYoit guère rien prendre dans les provinces que pour César, Surtout lorsque ses procurateurs , qui étoient à peu près comme sont aujourd'hui nos intendans , y furent établis. Cependant , quoique la source des richesses fût coupée, les dépenses subsistoient toujours; le train de vie étoit pris, et on ne pouvoit plus le soutenir que par la faveur de l'empereur.
Auguste avoit ôté au peuple la puissance de faire des lois, et celle de juger les crimes publics : mais il lui avoit laissé , ou du moins avoit paru lui laisser, celle d'élire les magistrats. Tibère, qui craignoit les assemblées d'un peuple si nombreux , lui ôta encore ce privilège , et le donna au sénat , c'est-à-dire à lui-même > ; or, on ne sauroit croire combien cette décadence du pouvoir du peuple avilît Tâme des grands. Lorsque le peuple disposoit des dignités, les magistrats qui les briguoient faisoient bien des bassesses; mais elles étoient jointes à une certaine magnificence qui lescachoit, soit qu'ils donnassent des jeux ou de certains repas au peuple, soit qu'ils lui distribuassent de l'argent ou des grains : quoique le motif fût bas , le moyen avoit quelque chose de noble , parce qu'il convient toujours à un grand homme d'obtenir par des libéralités la faveur du peuple. Mais lorsque le peuple n'eut plus rien à donner, et que le prince, au nom du sénat, disposa de tous les emplois, on les demanda et on les obtint par des voies indignes : la flatterie, Tinfamie, les crimes, fifrent des arts nécessaires pour y parvenir.
11 ne parolt pourtant point que Tibère voulût avilir le sénat : il ne se plaignoit de rien tant que du penchant qui entraînoit ce corps à la servitude; toute sa vie est pleine de ses dégoûts làdessus : mais il étoit comme la plupart des hommes, il vouloit ues choses contradictoires ; sa politique générale n'étoit point d'accord avec ses passions particulières. Il auroit désiré un sénat libre, et capable de faire respecter son gouvernement; mais il Touloit aussi un sénat qui satisfît à tous les momens ses craintes, ses jalousies , ses haines : enfin l'homme d'£tat cédoit continuellement à l'homme.
Nous avons dit que le peuple avoit autrefois obtenu des patriciens qu'il auroit des magistrats de son corps qui le défendroient contre les insultes et les injustices qu'on pourroit lui faire. Afin qu'ils fussent en état d'exercer ce pouvoir, on les déclara sacrés et inviolables ; et on ordonna que quiconque maltraiteroit un tribun , de fût ou par paroles, seroit sur-le-champ puni de mort. Or, les empereurs étant revêtus de la puissance des tribuns, ils en obtinrent les privilèges; et c'est sur ce fondement qu'on fit mourir