‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 2)Chapitre 41 sur 244 · Tacile, Annales, liv. I, chap. xv; Dion, liv. LIY · texte numérisé non relu

Tacile, Annales, liv. I, chap. xv; Dion, liv. LIY

tant de gens, que les délateurs purent faire leur métier tout à leur aise, et que Faccusation de lèse-majesté, ce crime, dit Pline, de ceux à qui on ne peut point imputer do crime , fut étendue à ce qu'on voulut.

je crois pourtant que quelques-uns de ces titres d'accusation n'étoient pas si ridicules qu'ils nous paroissent aujourd'hui ; et je ne puis penser que Tibère eût fait accuser un homme pour avoir vendu avec sa maison la statue de l'empereur ; que Domitien eût fait condamner à mort une femme pour s'être déshabillée devant son image , et un citoyen parce qu'il avoit la description de toute la terre peinte sur les murailles de sa chambre, si ces actions n'avoient réveillé dans l'esprit des Romains que l'idée qu'elles nous donnent à présent. Je crois qu'une partie de cela est fondé» sur ce que Rome ayant changé de gouvernement, ce qui ne nous paroit pas de conséquence pouvoit l'être pour lors : j'en juge par ce que nous voyons aujourd'hui chez une nation qui ne peut pas être soupçonnée de tyrannie , où il est défendu de boire à la santé d'une certaine personne.

Je ne puis rien passer qui serve à faire -connoître le génie du peuple romain. Il s'étoit si fort accoutumé à obéir, et à faire toute sa félicité de la différence de ses maîtres , qu'après la mort de Germanicus il donna des marques de deuil, de regret et de désespoir, que l'on ne trouve plus parmi nous. Il faut voir les historiens décrire la désolation publique', si grande, si longue, si peu modérée; et cela n'étoit point joué : car le corps entier du peuple n'affecte , ne flatte , ni ne dissimule.

Le peuple romain, qui n'avoit plus de part au gouvernement, composé presque d'affranchis ou de gens sans industrie, qui vivoient aux dépens du trésor public, ne sentoit que son impuissance; il s'affligeoit comme les enfans et les femmes, qui se déso» lent par le sentiment de leur foiblesse ; il étoit mal : il plaça ses craintes et ses espérances sur la personne de Germanicus ; et cet objet lui étant enlevé, il tomba dans le désespoir.

Il n''y a point de gens qui craignent si fort les malheurs quç ceux que la misère de leur condition pourroit rassurer , et qui dçvroient dire avec Andromaque : Plût à Dieu que je craignisse! Il y a aujourd'hui à Naples cinquante mille hommes qui ne vivent que d'herbe, et n'ont pour tout bien que la moitié d'un habit de toile; ces gens-là, les plus malheureux de la terre, tombent dans un abattement affreux à la moindre fumée du Vésuve : ils ont la sottise de craindre de devenir malheureux.

i. Voy. Tacite, Ann., llv. II, chap. lxxxu.

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