‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 2)Chapitre 91 sur 244 · Tradition mahométane · texte numérisé non relu

Tradition mahométane

Lettre XIX. — Usbek. a son ami Rustan. A Ispahan.

Nous n'avons séjourné que huit jours à Tocat : après trente-cinq jours de marche nous sommes arrivés à Smyrne.

De Tocat à Smyrne on ne trouve pas une seule ville qui mérite qu'on la nomme. J'ai vu avec étonnement la foiblesse de l'empire des Osmanlins. Ce corps malade ne se soutient pas par un régime doux et tempéré, mais par des remèdes violons, qui l'épuisent et le minent sans cesse.

Les bâchas, qui n'obtiennent leurs emplois qu'à force d'argent, entrent ruinés dans les provinces, et les ravagent comme des pays de conquête. Une milice insolente n'est soumise qu'à ses caprices. Les places sont démantelées, les villes désertes, les campagnes désolées, la culture des terres et le commerce entièrement abandonnés.

L'impunité règne dans ce gouvernement sévère : les chrétiens qui cultivent les terres, les juifs qui lèvent les tributs, sont exposés à mille violences.

La propriété des terres est incertaine, et par conséquent l'ardeur de les faire valoir ralentie : il n'y a ni titre , ni possession qui vaillent contre le caprice de ceux qui gouvernent.

Ces barbares ont tellement abandonné les arts , qu'ils ont négligé jusques à l'art militaire. Pendant que les nations d'Europe se raffinent tous les jours , ils restent dans leur ancienne ignorance , et ils ne s'avisent de prendpe leurs nouvelles inventions qu'après qu'elles s'en sont servies mille fois contre eux.

Ils n'ont nulle expérience sur la mer , nulle habileté dans la manœuvre. On dit qu'une poignée de chrétiens sortis d'un rocher ' font suer tous les Ottomans, et fatiguent leur empire.

Incapables de faire le commerce , ils souffrent presque avec peine que les Européens, toujours laborieux et entreprenans , viennent le faire : ils croient faire grâce à ces étrangers de permettre qu'ils les enrichissent.

Dans toute cette vaste étendue de pays que j'ai traversée, je n'ai trouvé que. Smyrne qu'on puisse regarder comme une ville riche et puissante. Ce sont les Européens qui la rendent telle, et il ne tient pas aux Turcs qu'elle ne ressemble à toutes les autres.

Voilà, cher Rustan, une juste idée de cet empire, qui, avant deux siècles , sera le théâtre des triomphes de quelque conquérant.

A Smyrne, le 2 de la lune de rhamazan, 474 1. i. Ce sonl apparemment les chevaliers de Malle.

LBTTRB XX. — USBBK AtZACni, SA FBMMB.

Au sérail d'ifpo^an.

Vous m*aTez offensé, Zachi; et je sens dans mon cœur des mouvemens que vous devriez craindre, si mon éloignement ne vous laissoit le temps de changer de conduite et d*apaiser la violenté jalousie dont je suis tourmenté. «

J*apprends qu'on vous a trouvée seule avec Nadir, eunuque blanc, qui payera de sa tête son infidélité et sa perfidie. Gomment vous êtes-vous oubliée jusqu'à ne pas sentir qu'il ne vous est pas permis de recevoir dans votre chambre un eunuque blanc , tandis que vous en avez de noirs destinés à vous servir? Vous avez beau me dire que des eunuques ne sont pas des hommes , et que votre vertu vous met au-dessus des pensées que pourroit faire naître en vous une ressemblance imparfaite , cela ne suffit ni pour vous ni pour moi : pour vous , parce que vous faites une chose que les lois du sérail vous défendent ; pour moi , en ce que vous m'ôtez l'honneur, en vous exposant à des regards; que dis- je, à des regards? peut-être aux entreprises d'un perfide qui vt)us aura souillée par ses crimes , et plus encore par ses regrets et le désespoir de son impuissance.

Vous me direz peut-être que vous m*avez été toujours fidèle. Eh I pouviez-vous ne l'être pas? Gomment auricz-vous trompé la vigilance des eunuques noirs , qui sont si surpris de la vie que vous menez? Comment auriez-vous pu briser ces verrous et ces portes qui vous tiennent enfermée? Vous vous vantez d'une vertu qui n'est pas libre ; et peut-être que vos désirs impurs vous ont ôté nnlle fois le mérite et le prix de c^tte fidélité que vous vantez tant.

Je veux que vous n'ayez point fait tout ce que j'ai lieu de soupçonner; que ce perfide n'ait point porté sur vous ses mains sacrilèges ; que vous ayez refusé de prodiguer à sa vue les délices de son maître; que, couverte de vos habits, vous ayez laissé cette foible barrière entre lui et vous ; que , frappé lui-même d'un saint respect, il ait baissé les yeux; que, manquant à sa hardiesse, il ait tremblé sur les châtimens qu'il se prépare : quand tout cela seroit vrai, il ne l'est pas moins que vous avez fait une chose qui est contre votre devoir. Et , si vous l'avez violé gratuitement sans remplir vos inclinations déréglées, qu'eussiez-vous fait pour les satisfaire? Que feriez-vous encore si vous pouviez sortir de ce lieu sacré, qui est pour vous une dure prison, comme il est pour vos compagnes un asile favorable contre les atteintes du vice , \m temple sacré où votre sexe perd sa foiblesse, et se trouve invincible, malgré tous les désavantages de la nature? Que feriez-vous si, laissée à vous-même , vous n'aviez pour vous défendre que votre amour pour moi , qui est si grièvement offensé, et votre devoir,

que TOUS aTdz si indignement trahi 7 Que les mœurs du pays où vous vivez sont saintes, qui tous arrachent à Tattentat des plus Tils esclaves 1 Vous devez me rendre grâce de la gêne où je vous ÎTaîs vivre , puisque ce n'est que par là que vous méritez encore de vivre.

Vous ne pouvez souffrir le chef des eunuques, parce qu'il a toujours les ^euz sur votre conduite , et qu'il vous donne ses sages conseils. Sa laideur, dites- vous, est si grande que vous ne pouvez le voir sans peine : comme si , dans ces sortes de postes , on mettoit de plus beaux objets. Ce qui vous af/lige est de n'avoir pas à sa place l'eunuque blanc qui vous déshonore.

Mais que vous a fait votre première esclave ? Elle vous a dit que les familiarités que vous preniez avec la jeune Zélide étoient contre la bienséance : voilà la raison de votre haine.

Je devrols être, Zachi, un juge sévère; je ne suis qu'un époux qui cherche à vous trouver innocente. L'amour que j'ai pour Roxane, ma nouvelle épouse, m'a laissé toute la tendresse que je dois avoir pour vous, qui n'êtes pas moins belle. Je partage mon amour entre vous deux ; et Roxane n'a d'autre avantage que celui que la vertu peut ajouter à la beauté.

A Smyrne, le 43 de la Inné de zilcadé, m i .

LBTTIIÈ XXi. — USBEK AU PRBUIER EUNUQUE BLâNC.

Vous devez trembler à l'ouverture de cette lettre, ou plutôt vous le deviez lorsque vous souffrîtes la perfidie de Nadir. Vous qui , dans une vieillesse froide et languissante, ne pouvez sans crime lever les yeux sur les redoutables objets de mon amour ; vous à qui il n'est jamais permis de mettre un pied sacrilège sur la porte du lieu terrible qui les dérobe à tous les regards, vous souffrez, que ceux dont la conduite vous est confiée aient fait ce que vous n'auriez pas la témérité de faire, et vous n'apercevez pas la foudre toute prête à tomber sur eux et sur vous?

Et qui êtes-vous, que de vils instrumens que je puis briser à ma fantaisie ; qui n'existez qu'autant que vous savez obéir ; qui n'êtes dans le monde que pour vivre sous mes lois, ou pour mourir dès que je l'ordonne ; qui ne respirez qu'autant que mon bonheur, mon amour, ma jalousia même, ont besoin de votre bassesse; et enfin qui ne pouvez avoir d'autre partage que la soumission, d'autre âme que mes volontés, d'autre espérance que ma félicité?

Je sais que quelques-unes de mes femmes souffrent impatiemment les lois austères du devoir; que la présence continuelle d'un eunuque noir les ennuie; qu'elles sont fatiguées de ces objets affreux, qui leur sont donnés pour les ramener à leur époux; je le sais : mais vous qui vous prêtez à ce désordre , vous serez puni

d'une manière à faire trembler tous ceux qui abusent de ma confiance.

Je jure par toas les prophètes du ciel, et par Hali. le plus grand de tous, que, si tous vous écartez de Yotre devoir, Je regarderai votre vie comme celle des insectes que je trouve sous

mes pieds.

A Sitijine, le 4 s de lâ hme de zUcadé, 17 1 1 .

LETTRB XXII. — JàRON AU FaSMIBK BUNUQDE.

A masure qu'Usbek s'éloigne du sérail , il tourné sa tété vers ses femmes sacrées ; il soupire , il verse des larmes ; sa douleur s'afgril, ses soupçons se fortifient. Il veut augmenter le nombre de leurs gardiens. Il va me renvoyer, avec tous les noirs qui raccompagnent. Il ne craint plus pour lui ; il craint pour ce qui lui est mille fois plus cher que lui-tnême.

Je vais donc vivre sous tes lois, et partager tes soins. Grand Dieu ! qu'il faut de choses pour rendre un seul homme heureux I

La nature sembloit avoir mis les femmes dans la dépendance, et les en avoir retirées : le désordre naissoit entre les deux sexes, parce que leurs droits étoient réciproques. Nous sommes entrés dans le plan d*une nouvelle harmonie : nous avons mis entre les femmes et nous la haine; et^ entre les hommes et les femmes, l'amour.

Mon front va devenir sévère. Je laisserai tomber des regards sombres. La joie fuira de mes lèvres. Le dehors sera tranquille, et Tesprit inquiet. Je n'attendrai point les rides de la vieillesse pour en montrer les chagrins.

J'aurois eu du plaisir à suivre mon maître dans l'Occident ; mais ma volonté est son bien. Il veut que je garde ses femmes; je les garderai avec fidélité. Je sais comment je dois me conduire avec ce sexe qui, quand on ne lui permet pas d'être vain, commence à devenir superbe, et qu'il est moins aisé d'hum^ier que d'anéantir. Je tombe sous tes regards.

De Smyme, le 42 de la Itme de lilcadé, 47H.

LETTftB XXIII. ■— USBEIC A SOK AMI IBBEN.

Nous sommes arrivés à livourne dans quarante jours de naviga* tioa. C'est une ville nouvelle; elle est un témoignage du génie des ducs de Toscane^ qui ont fait d'un village marécageux la ville d'Italie la plus florissante.

Les femmes y jouissent d'une grande liberté : elles peuvent voir les hommes à travers certaines fenêtres qu'on nomme jalousies ; elles peuvent sortir tous les jours avec quelques vieilles qui les ac-

compagnent : elles n'ont qu'un voile*. Leurs beaux-frères, leurs oncles, leurs neveux peuvent les voir sans que le mari s'en formalise presque jamais.

C'est un grand spectacle pour un mahométan de voir poar la première fois une ville chrétienne. Je ne parle pas des choses qui frappent d'abord tous les yeux, comme la différence des édifices, des habits, des principales coutumes : il y a, jusque dans les moindres bagatelles, quelque chose de singulier que je sens, et que je ne sais pas dire.

Nous partirons demain pour Marseille : notre séjour n'y sera pas long. Le dessein de Rica et le mien est de nous rendre incessamment à Paris, qui est le siège de l'empire de l'Europe. Les voyageurs cherchent toujours les grandes villes, qui sont une espèce de patrie commune à tous les étrangers. Adieu, sois persuadé que je t'aimerai toujours.

A Livonme, le 43 de la lune de sapbar, 4742.

Letthe XXIV. — Rica, a Ibben.

A Smyrne,

Nous sommes à Paris depuis un mois, et nous avons toujours été dans un mouvement continuel. Il faut bien des affaires avant qu'on soit logé , qu'on ait trouvé les gens à qui on est adressé , et qu'on se soit pourvu des choses nécessaires , qui manquent toutes à la fois.

Paris est aussi grand qu'Ispahan : les maisons y sont si hautes qu'on jureroit qu'elles ne sont habitées que par des astrologues. Tu juges bien qu'une ville bâtie en l'air, qui a six ou sept maisons les unes sur les autres, est extrêmement peuplée; et que, quand tout le monde est descendu dans la rue , il s'y fait un bel embarras.

Tu ne le croirois pas peut-ôtre , depuis un mois que je suis ici , je n'y ai encore vu marcher personne. Il n'y a point de gens au monde qui tirent mieux parti de leur machine que les François ; ils courent ; ils volent : les voitures lentes d'Asie , le pas réglé de nos chameaux , les feroient tomber en syncope. Pour moi , qui ne suis point fait à ce train, et qui vais souvent à pied sans changer d'allure, j'enrage quelquefois comme un chrétien : car encore, passe qu'on m'éclabousse depuis les pieds jusqu'à la tête; mais je ne puis pardonner les coups de coude que je reçois régulièrement et périodiquement. Un homme qui vient après moi et qui me passe me fait faire un demi -tour ; et un autre qui me croise de l'autre

i. Les Persanes en ont quatre.

côté me remet soudain où le premiei m'avoit pris ; et je n*ai pas fait cent pas, que je suis plus brisé que si j'avois fait dix lieues.

Ne crois pas que je puisse, quant à présent, te parler à fond des mœurs et des coutumes européennes : je n'en ai moi-même qu'une légère idée , et je n'ai eu à peine que le temps de m'étonner.

Le roi de France est le plus puissant prince de l'Europe. 11 n'a point de mines d'or comme le roi d'Espagne son voisin ; mais il a plus de richesses que lui , parce qu'il les tire de la yanité de ses sujets, plus inépuisable que les mines. On lui a tu entreprendre ou soutenir de grandes guerres, n'ayant d'autres fonds que des titres d'honneur à vendre; et, par un prodige de l'orgueil humain, ses troupes se trouvoient payées , ses places munies , et ses flottes équipées.

D'ailleurs ce roi est un grand magicien : il exerce son empire sur l'esprit même de ses sujets; il les fait penser comme il veut. S'il n'a qu'un million d'écus dans son trésor , et qu'il en ait besoin de deux, il n'a qu'à leur persuader qu'un écu en vaut deux, et ils le croient. S'il a une guerre difficile à soutenir, et qu'il n'ait point d'argent, il n'a qu'à leur mettre dans la tête qu'un morceau de papier est de l'argent, et ils en sont au^itôt convaincus. 11 va même jusqu'à leur faire croire qu'il les guérit de toutes sortes de maux en les touchant, tant est grande la force et la puissance qu'il a sur les esprits.

Ce que je dis de ce prince ne doit pas t'étonner : il y a un autre magicien plus fort que lui, qui n'est pas moins maître de son esprit qu'il l'est lui-même de celui des autres. Ce magicien s'appelle le pape : .tantôt il lui fait croire que trois ne sont qu'un ; que le pain qu'on mange n'est pas du pain , ou que le vin qu'on boit n'est pas du vin, et mille autres choses de cette espèce '.

Et pour le tenir toujours en haleine et ne point lui laisser perdre l'habitude de croire , il lui donne de temps en temps pour l'exercer de certains articles de croyance. Il y a deux ans qu'il lui envoya un grand écrit qu'il appela conslitution ^ , et voulut obliger, sous de grandes peines , ce prince et ses sujets de croire tout ce qui y étoit contenu. Il réussit à l'égard du prince , qui se soumit aussitôt , et donna l'exemple à ses sujets; mais quelques-ims d'entre eux se révoltèrent, et dirent qu'ils ne vouloient rien croire de tout ce qui étoit dans cet écrit. Ce sont les femmes qui ont été les motrices de toute cette révolte qui divise toute la cour, fout le royaume et toutes les familles. Cette constitution leur défend de lire un livre

t. Il faul qu'un Tuic voie, parle et pense en Turc; c'est à quoi bien des gens ne font point attention en lisant les Lettres Persanes. ( Moaesqiiien. Lettre à Vabbé de Gitasco, du 4 octobre 4 752.)

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