‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 2)Chapitre 92 sur 244 · La bulle Unigenieus · texte numérisé non relu

La bulle Unigenieus

que tous les chrétiens dilènt âvèif été apporté du ciel : c*est proprement leur Alooran. Les feiûmes , indignées de l'outrage fait à leur sexe, soulèvent tout contre la constitution : elles ont mis les hommes de leur parti, qui, dans cette occasion, ne veulent point avoir de privilège. Il faut pourtant avouer que ce moufti ne raisonne pas mal; et, par le grand Halil il feut qu'il ait été instruit des principes de notre sainte loi : car , puisque les femmes sont d'uQft création inférieure à la nôtre, et que nos prophètes nous disent qu'elles n'ente^ront point dans le paradis , pourquoi fautil qu'elles se mêlent de lire un livre qui n'est fait que pour apprendre le chemin du paradis?

J'ai ouï raconter du roi des choses qui tiennfent du prodige , et je ne doute pas que tu ne balances à les croire.

On dit que, pendant qu'il faisoit la guerre à ses voisins, qui s'étoient tous ligués contre lui, 11 avoit dans son royaume un nombre innombrable d'ennemis invisibles qui l'entouroient ; on ajoute qu'il les a cherchés pendant plus de trente ans , et que malgré les soins infatigables de certains dervis qui ont sa confiance , il n'en a pu trouver un seul. Us vivent avec lui : ils sont à sa cour, dans sa capitale , dans ses troupes , dans ses tribunaux ; et cependant on dit qu'il aura le chagrin de mourir Sans les avoir trouvés. On diroit qu'ils existent en général, et qu'ils ne sont plus rien en particulier: c'est un corps; mais point de membres. Sans doute que le ciel veut punir ce prince de n'avoir pas été assez modéré envers les ennemis qu'il a vaincus, puisqu'il lui en donne d'invisibles, et dont le génie et le destin sont au-dessus du sien.

Je continuerai à t'écrira , et je t'apprendrai des choses bien éloignées du caractère et du génie persan. C'est bien la même terre qui nous porte tous deux; mais les hommes du pays où je vis, et ceux du pays où tu es, sont des hommes bien dinërens.

De Paris, le 4 de la lune de rebiab 2, 4742.

Lettre XXV. — Usbek a Ibben.

A Smyrne,

J'ai reçu une lettre de ton neveu Rhédi : il me mande qu'il quitte Smyrne , dans le dessein de voir l'Italie ; que l'unique but de son voyage est de a-instruire , et de se rendre par là plus digne de toi. Je te félicite d'avoir un neveu qui sera quelque jour la consolation de ta vieillesse.

Rica t'écrit une longue lettre; il m'a dit qu'il te parloit beaucoup de ce pays-ci. La vivacité de son esprit fait qu'il saisit tout avec promptitude; pour moi, qui pense plus lentement, je ne suis pas en état de te rien dire.

Tu es le sujet de nos conversations les plus tendres : nous ne

LETTRES PERSANES. ' f55

pouvons assez parler du bon accueil que tu nous as fttft ft Smyme« et des serrices que ton amitié nous rend tous les jours. Puisses-tu , généreux Ibben, trouver partout des amis aussi reconnoissans et aussi fidèles que nous I

Puîssé-je te revoir bientôt, et retrouver avec to! ces jours heureux qui coulent si doucement entre deux amis t Adieu.

A Paris, le 4 de la lune de rebtab i, 4743.

Lettre XXVL — Usbek a Roxans.

^u sérail d*Ispahan,

Que TOUS êtes heureuse, Roxane, d'être dans le doux pays de Perse, et non pas dans ces climats empoisonnés où Ton ne connott ni la pudeur ni la vertu f Que vous êtes heureuse ! Tous vivez dans mon sérail comme dans le séjour de. l'innocence, inaccessible aux attentats de tous les humains ; vous vous trouvez avec joie dans un« heureuse impuissance de faillir; jamais homme ne tous a souillée de ses regards lascifs; votre beau-père même, dans la liberté des festins, n'a jamais vu votre belle bouche : vous n*ave2 jamais manqué de vous attz^cher un bandeau sacré pour la couvrir. Heureuse Koxane ! quand vous avez été à la campagne , vous avez toujours eu des eunuques qui ont marché devant vous pour donner la mort à tous les téméraires qui n'ont pas fui votre vue. Moi-même, à qui le ciel vous a donnée pour faire mon bonheur, quelle peine n'ai-jepas eue pour me rendre multrè de ce trésor, que vous défendiez avec tant de constance! Quel chagrin pour moi, dans les premiers jours de notre mariage , de ne pas vous voir I Et quelle impatience quand je vous eus vue f Vous ne la satisfaisiez pourtant pas; vous l'irritiez au contraire par les refus obstinés d'une pudeur alarmée : vous me confondiez avec tous ces hommes à qui vous vous cachez sans cesse. Vous souvient-il de ce jour où je vous perdis parmi vos esclaves , qui me trahirent , et vous dérobèrent à mes recherches? Vous souvient-il de cet autre où, voyant vos larmes impuissantes, vous employâtes l'autorité de votre mère pour arrêter les fureurs de mon amour? Vous souvient-il, lorsque toutes les ressources vous manquèrent, de celles que vous trouvâtes dans votre courage? Vous mîtes le poignard à la main, et menaçâtes d'immoler un époux qui vous aimoit, s'il cpntinuoit à exiger de vous ce que vous chérissez plus que votre époux même. Deux mois se passèrent dans ce combat de l'amour et de la vertu. Vous poussâtes trop loin vos chastes scrupules : vous ne vous rendîtes pas même après avoir été vaincue ; vous défendîtes jusqu'à la dernière extrémité une Tirginité mourante : vous me regardâtes comme un ennemi quî vous avoit fait un outrage , non pas ctanme un époux qui vous avoit aimée ; voois fûtes plus de trois mois que vous n'osiez

itiG LETTRES PERSANES.

me regarder sans rougir : votre air confus sembloit me reprocher 1 avantage que j'avois pris. Je n*avois pas même une possession tranquille; vous me dérobiez tout ce que vous pouviez de ces charmes et de ces grâces; et j'étois enivré des plus grandes faveurs sans avoir obtenu les moindres.

Si vous aviez été élevée dans ce pays-ci, vous n'auriez pas été si troublée. Les femmes y ont perdu toute retenue : elles se présentent devant les hommes à visage découvert , comme si elles vouloient demander leur défaite , elles les cherchent de leurs regards ; elles les voient dans les mosquées , les promenades , chez elles même ; l'usage de se faire servir par des eunuques leur est inconnu. Au lieu de cette noble simplicité et de cette aimable pudeur qui règne parmi vous, on voit une impudence brutale à laquelle il est impossible de s'accoutumer.

Oui, Roxane, si vous étiez ici, vous vous sentiriez outragée dans l'affreuse ignominie où votre sexe est descendu; vous fuiriez ces abominables lieux , et vous soupireriez pour cette douce retraite, où vous trouvez l'innocence, où vous êtes sûre de vousmême , où nul péril ne vous fait trembler , où enfin vous pouvez m'aimer sans craindre de perdre jamais l'amour que vous me devez.

Quand vous relevez l'éclat de votre teint paf les plus belles couleuis; quand vous vous parfumez tout le corps des essences les plus précieuses ; quand vous vous parez de vos plus beaux habits ; quand vous cherchez à vous' distinguer de vos compagnes par les grâces de la danse et par la douceur de votre chant; que vous combattez gracieusement avec elles de charmes, de douceur et d'enjouement, je ne puis pas m' imaginer que vous ayez d'autre objet que celui de me plaire; et quand je vous vois rougir modestement , que vos regards cherchent les miens , que vous vous insinuez dans mon cœur par des paroles douces et flatteuses , je ne saurois, Roxane, douter de votre amour.

Mais que puis-je penser des femmes d'Europe ? L'art de composer leur teint, les ornemens dont elles se parent, les soins qu'elles prennent de leur personne, le désir continuel de plaire qui les occupe, sont autant de taches faites à leur vertu et d'outrages à leurs époux.

Ce n'est pas, Roxane, que je pense qu'elles poussent l'attentat aussi loin qu'une pareille conduite devroit le faire croire, et qu'elles portent la débauche à cet excès horrible , qui fait frémir , de violer absolument la foi conjugale. Il y a bien peu de femmes assez abandonnées pour porter le crime si loin : elles portent toutes dans leur cœur un certain caractère de vertu qui y est gravé, que la naissance donne, et que l'éducation afToiblit, mais ne détruit pas. Elles peuvent bien se relâcher des devoirs extérieurs que la pudeur exige ; mais , quand il s'agit de faire les derniers pas , la

nature se révolte. Aussi, quand nous vous enfermons si étroitement, que nous vous faisons garder par tant d'esclaves, que nous gênons si fort vos désirs lorsqu'ils volent trop loin, ce n'est pas que nous craignions la dernière infidélité, -mais c'est que nous savons que la pureté ne sauroit être trop grande , et que la moindre tache peut la corrompre.

Je TOUS plains , Roxane. Votre chasteté, si longtemps éprouvée, méritoit un époux qui ne vous eût jamais quittée, et qui pût luimême réprimer les désirs que votre seule vertu sait soumettre.

De Paris, le 7 de la lune de regeb, 4742.

Lbttrb XXYII. — UsBBK A Nbssir.

A Ispahan.

Nous sommes à présent à Paris, cette superbe rivale de la ville

du soleil '.

Lorsque je partis de Smyme, je chargeai mon ami Ibben de te faire tenir une boîte où il y avoit quelques présens pour toi : tu recevras cette lettre par la même voie. Quoique éloigné de lui de cinq ou six cents lieues , je lui donne de mes nouvelles , et je reçois des siennes aussi facilement que s'il étoit à Ispahan , et moi à Com. J'envoie mes lettres à Marseille, d^où il part continuellement des vaisseaux pour Smyme ; de là, il envoie celles qui sont pour la Perse par les caravanes d'Arméniens qui partent tous les jours pour Ispahan.

Rica jouit d'une santé parfaite : la force de sa constitution , sa jeunesse et sa gaieté naturelle, le mettent au-dessus de toutes les épreuves.

Mais, pour moi, je ne me porte pas bien : mon corps et mon esprit sont abattus; je me livre à des réflexions qui deviennent tous les jours plus tristes; ma santé, qui s'affoiblit, me tourne vers ma patrie , et me rend ce pays-ci plus étranger.

Mais, cher Nessir, je te conjure, fais en sorte que mes femmes ignorent l'état où je suis. Si elles m'aiment, je veux épargner leurs larmes; et, si elles ne m'aiment pas, je ne veux point augmenter leur hardiesse.

Si mes eunuques me croyoient en danger, s'ils pouvoient espérer l'impunité d'une lâche complaisance , ils cesseroient bientôt d'être sourds à la voix flatteuse de ce sexe qui se fait entendre aux rochers , et remue les choses inanimées.

Adieu, Nessir. J'ai du plaisir à te donner des marques de ma

confiance.

• De Paris, le 6 de la lune de cbaliban, «742.

4 iHMhan.

Lettre XXVIIL — Rica a ***. ♦

Je vis hier une chose assez singulière, quoiqu'elle se passe tous les jours à Paris.

Tout le peuple s'assemble sur la fin de l'après-dînée, et va jouer une espèce de scène que j'ai entendu appeler comédie. Le grand mouvement est sur une estrade qu'on nomme le théâtre. Aux deux côtés on voit dans de petits réduits qu'on nomme loges, des hommes et des femmes qui jouent ensemble des scènes muettes , à peu près comme celles qui s'ont en usage en notre Perse.

.Tantôt c'est une amante affligée qui exprime sa langueur; tantôt une autre, avec des yeux vifs et un air paâsionné, dévore des yeux son amant, qui la regarde de même: toutes les passions sont peintes sur les visages , et exprimées avec une éloquence qui n*en est que plus vive, pour être muette. Là les actrices ne p&roissent qu'à demi-corps, et ont ordinairement un manchon, par modestie, pour cacher leurs bras. Il y a en bas une troupe de gens debout qui se moquent de ceux qui sont en haut sur le théâtre, et ces derniers rient à leur tour de ceux qui sont en bas.

Mais ceux qui prennent le plus de peine sont quelques gens qu'on prend pour cet effet dans un âge peu avancé pour soutenir à la fatigue. Ils sont obligés d'être partout; ils passent par des endroits qu'eux seulâ connoissent, Uionteiit avec une adresse surprenante d'étage en étage; ils sont en haut, en bas, dans toutes les loges; ils plongent pour ainsi dire ; on les perd , ils reparoissent ; souTent ils quittent le Heu de la §cènô et Toht jouer dans une autre. On en voit même qui , par un p(rodige qu'on n'auroit osé espérer de leurs béquilles, marchent, et vont comme les autres. Enfin on $e rend à (les salles ' où l'on joue une comédie particulière: on commence pair des révérences ; on continue par des «aabrassades. On dit que la connoissance la plus légère met un homme en droit d'en étouffer un autre : il semble que le lieu inspire de la tendresse. En effet , on dit ({ue les princesses qui y régnent ne sont point cruelles; et, si on excepte deux ou trois heures par jour, où elles sont assez sauvages, on peut dire que le reste du temps elles sont traitables, et que c'est une ivresse qui les quitte aisément.

Tout ce que je te dis ici se passe à peu près de même dans im autre endroit qu'on nomme l'Opéra : toute la différence est que l'on parle à l'un , et chante & l'autre. Un de mes amis me mena l'autre jour dans la loge où se déshabilloit une des principales actrices. Nous fîmes si bien connoissance , que le lendemain je reçus d'elle cette lettre :

i . Le foyer.

« ItONSIEtTR,

« Je suis la plus malheureuse fille du monde ; j'ai toujours été la plus Tertueuse actrice de l'Opéra. Il y a sept ou huit mois que j'étois dans la loge où vous me vîtes hier; comme je m'habillois en prêtresse de Diane , un jeune abbé vint m'y trouver ; et , sans respect pour mon habit blanc, mon voile et mon bandeau, il me ravit mon innocence. J'ai beau lui exagérer le sacrifice que je lui ai fait, il se met à rire , et me soutient qu'il m'a trouvée très-profane. Cependant je suis si grosse que je n'ose plus me présenter sur le théâtre : car je suis, sur le chapitre de l'honneur, d'une délicatesse inconcevable : et je soutiens toujours qu*à une fille bien née il est plus facile de faire perdre la vertu que la modestie. Avec cette délicatesse , vous jugez bien que ce jeune abbé n'eût jamais réussi , s'il ne m'avoit promis de se marier avec moi : un motif si légitime me fît passer sur les petites .formalités ordinaires, et commencer par où j'aurois dû finir. Mais , puisque son infidélité m'a déshonorée , je ne veux plus vivre à l'Opéra, où, entre vous et moi, l'on ne me donne guère de quoi vivre : car, à présent que j'avance en âge, et que je perds du côté des charmes, ma pension, qui est toujours la même , semble diminuer tous les jours. J'ai appris par un homme de votre suite que l'on faisoit un cas infini, dans votre pays, d'une bonne danseuse, et que, si j'étois à Ispahan, ma fortune seroit aussitôt faite. Si vous vouliez m' accorder votre protection, etm'eraraener avec vous dans ce pays-là , vous auriez l'avantage de faire du bien à une fille qui , par sa vertu et sa conduite , ne se rendroit pas indigne de vos bontés. Je suis.... »

De Paris le 2 de la lune de chalval, 4742.

Lettre XXIX. — Rica a Ibben.

X Smyrne.

Le pape est le chef des chrétiens. C'est une vieille idole qu'on encense par habitude. Il étoit autrefois redoutable aux princes mêmes, car il les déposoit aussi facilement que nos magnifiques «sultans déposent les rois d'Irimette et de Géorgie. Hais on ne le craint plus. Il se dit successeur d'un des premiers chrétiens, qu'on appelle saint Pierre : et c'est certainement une riche succession, car il a des trésors immenses et un grand pays sous sa domination.

Les évêques sont des gens de loi qui lui sont subordonnés, et ont s >us son autorité deux fonctions bien différentes. Quand ils sont nssemblés , ils font , comme lui , des articles de foi ; quand ils sont en particulier, ils n'ont guère d'autre fonction que de dispenser f l'accomplir la loi. Car tu sauras que la religion chrétienne est chargée d'une infinité de pratiques très-difficiles; et, comme on a jugé qu'il est moins aisé de remplir ses devoirs que d'avoir des

Lbttbe XXXI. » Rhédi a Usbbk.

À Paris.

Je suis à présent à Venise « men cher Usbek. On peut avoir vu toutes les villes du monde, et être surpris en arrivant à Venise: on sera toujours étonné de voir une ville, des tours et des mosquées sortir de dessous l'eau , et de trouver un peuple innombrable dans un endroit où il ne devroit y avoir que des poissons.

Mais cette ville profane manque du trésor le plus précieux qui soit au monde , c'est-à-dire d*eau vive ; il est impossible d'y accomplir une seule ablution légale. Elle est en abomination à notre saint prophète , et il ne la regarde jamais du haut du ciel qu'avec colère.

I Sans cela, mon cher Usbek, je serois charmé de vivre dans une ville où mon esprit se forme tous les jours. Je m'instruis des secrets du commerce, des intérêts des princes, de la forme de leur gouvernement; je ne néglige pas même les superstitions européennes; je m'applique à la médecine , à la physique, à l'astronomie ; j'étudie les arts; enfin je sors des nuages qui couvroient mes yeux dans le pays de ma naissance.

A Venise, le •! 6 de la lune de chalval, 4712.

Lettre XXXII. — Rîca a ***.

J'allai l'autre jour voir une maison * où l'on entretient environ trois cents personnes assez pauvrement. J'eus bientôt fait, car l'église ni les bâtimens ne méritent pas d'être regardés. Ceux qui sont dans cette maison étoient assez gais; plusieurs d'entre eux jouoient aux cartes, ou à d'autres jeux que je ne connois point. Gomme je sortois, un de ces hommes sortoit aussi; et m'ayant entendu demander le chemin du Marais , qui est le quartier le plus éloigné de Paris : «J'y vais, me dit- il, et je vous y conduirai; suivez-moi !» Il me mena à merveille , me tira de tous les embarras, et me sauva adroitement des carrosses et des voitures. Nous étions prêts d'arriver , quand la curiosité me prit. « Mon bon ami , lui dis-je , ne pourrois-je point savoir qui vous êtes? — Je suis aveugle, monsieur, me répondit-il. — Gomment I lui dis-je, vous êtes aveugle ! Et que ne priiez- vous cet honnête homme qui jouoit aux cartes avec vous de nous conduire? — Il est aveugle aussi, me répondit -il : il y a quatre cents ans que nous sommes trois cents aveugles dans cette maison où vous m'avez trouvé. Mais il faut que je vous quitte; voilà la rue que vous demandiez ; je vais me mettre dans la foule ;

i . L'hospice des Quinze-Vingts. (Éd.)

j'entre dans cette église, où, je vous jure, j'embarrasserai plus les gens qu'ils ne m'embarrasseront. »

A Paris, le 17 de la ]une de chalyal, 1742.

LsliRB XXXIII. — USBBK A Rbéoi.

À Venise,

Le Tin est si cher à Paris , par les impôts que Ton y met , qu'il semble qu'on ait entrepris d'y faire exécuter les préceptes du divin Alcoran, qui défend d'en boire.

Lorsque je pease aux funestes effets de cette liqueur, je ne puis m'empêcher de la regarder comme le présent le plus redoutable que la nature ait fait aux hommes. Si quelque chose a flétri la vie et la réputation de nos monarques , c'a été leur intempérance ; c'est la source la plus empoisonnée de leurs injustices et de leurs cruautés.

Je le dirai, à la honte des hommes : la loi interdit à nos princes lusage du vin , et ils en boivent avec un excès qui les dégrade de l'humanité même; cet usage au contraire est permis aux princes chrétiens, et on ne remarque pas qu'il letir fasse faire aucune faute. L'esprit humain est la contradiction même. Dans une dé> bauche licencieuse, on se révolte avec fureur contre les préceptes; et la loi faite pour nous rendre plus justes ne sert souvent qu'à nous rendre plus coupables.

Mais quand je désapprouve l'usage de cette liqueur qui fait perdre la raison , je ne condamne pas de même ces boissons qui Tégayent. C'est la sagesse des Orientaux de chercher des remèdes contre la tristesse avec autant de soin que contre les maladies les plus dangereuses. Lorsqu'il arrive quelque malheur à un Européen , il n'a d'autre ressource que la lecture d'un philosophe qu'on appelle Sénèque; mais les Asiatiques, plus sensés qu'eux et meil-* leurs physiciens en cela, prennent des breuvages capables de rendre l'hoinme gai, et de charmer le souvenir de ses peines.

n n'y a rien de si affligeant que les consolations tirées de la nécessité du mal , de l'inutilité des remèdes , de la fatalité du destin, de Tordre de la Providence, et du malheur de la condition humaine. C'est se moquer de vouloir adoucir un mal par la considération que Ton est né misérable; il vaut bien mieux enlever l'esprit hors de ses réflexions, et traiter l'homme comme sensible, au lieu de le traiter comme raisonnable.

L'âme, unie avec le corps, en est sans cesse tyrannisée. Si le mouvement du sang est trop lent , si les esprits ne sont pas assez épurés, s'ils ne sont pas en quantité suffisante, nous tombons dans raqpablement et dans la tristesse ; mais , si nous prenons des breuv^es qui puissent changer cette disposition de notre corps, notre

âme redevient capable de recevoir des impressions qui Végayent, et elle sent un plaisir secret de voir sa machine reprendre , pour ainsi dire , son mouvement et sa vie.

A Paris, le 25 de la lune de zilcadé, 4 713.

Lettre XXXIV. — Usbek a Ibben.

A Smyme.

Les femmes de Perse sont plus belles que celles de France-, mais celles de France sont plus jolies. Il est difficile de ne point aimer les premières , et de ne se point plaire avec les secondes : les unes sont plus tendres et plus mod^tes, les autres sont plus gaies et plus enjouées.

Ce qui rend le sang si beau en Perse, c'est la vie réglée que les femmes y mènent : elles ne jouent ni ne veillent, elles ne boivent point de vin, et ne s'exposent presque jamais à Pair. Il faut avouer que le sérail est plutôt fait pour la santé que poup les plaisirs : c'est une vie unie, qui ne pique point; tout s'y ressent de la subordination et du devoir; les plaisirs mêmes y sont graves, et les joies sévères, et on ne les goûte presque jamais que comme des marques d'autorité et de dépendance.

Les hommes mêmes n'ont pas en Perse la même gaieté que les François : on ne leur voit point cette liberté d'esprit et cet air content que je trouve ici dans tous les états et dans toutes les conditions.

C'est bien pis en Turquie, où l'on pourroit trouver des familles où, de père en fils, personne n'a ri depuis la fondation de la monarchie.

Cette gravité des Asiatiques vient du peu de commerce qu'il y a entre eux : ils ne se voient que lorsqu'ils y sont forcés par la cérémonie. L'amitié, ce doux engagement du cœur, qui fait ici la douceur de la vie , leur est presque inconnue ; ils se retirent dans leurs maisons, où ils trouvent toujours une compagnie qui les attend; de manière que chaque famille est, pour ainsi dire, isolée des autres.

Un jour que je m'entretenois là- dessus avec un bomme de ce pays-ci, il me dit : « Ce qui me choque le plus de vos mœurs, c'est que vous êtes obligés de vivre avec des esclaves dont le cœur et l'esprit se sentent toujours de la bassesse de leur condition. Ces gens lâches afToiblissent en vous les sentimens de la vertu que l'on tient de la nature , et ils les ruinent depuis l'enfance qu'ils vous obsèdent.

<r Car enfin, défaites-vous des préjugés : que peut-on attendre de l'éducation qu'on reçoit d'un misérable qui fait consister son honneur à garder les femmes d'un autre , et s'enorgueillit du plus vil

LETTRES PERSANES. I(i5

emploi qui soit parmi les humains; qui est méprisable par sa fidélité même, qui est la seule de sqs vertus, parce qu*il y est porté par envie, par jalousie et par désespoir; qui, brûlant de se venger des deux sexes dont il est le rebut, consent à être tyrannisé par le plus fort, pourvu qu'il puisse désoler le plus foible; qui, tirant de son imperfection, de sa laideur et de sa difformité tout l'éclat de sa condition , iTest estimé que parce qu'il est indigne de Têtre ; qui enfin, rivé pour jamais à la porte où il est attaché, plus dur que les gonds et les verrous qui la tiennent, se vante de cinquante ans de vie dans ce poste indigne, où, chargé de la jalousie de son maître, il a exercé toute sa bassesse? »

A Paris, le 44 de la lune de zilhagé, 4743. Lettre XXXY. — Usbek a Geicchid, son cousin,

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