‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 2)Chapitre 97 sur 244 · Il mourut le 4*' septembre · texte numérisé non relu

Il mourut le 4*' septembre

Ta sainteté est $i grande , qu'il semble que tu aies l6 cœur de notre saint prophète; tes austérités étonnent le ciel même; les anges t'ont regardé du sommet de la gloire , et ont dit : « Comment estil encore sur la terre , puisque son esprit est avec nous , et vole autour du trône qui est soutenu par les nuées? •

Et comment ne t'honorerois-je pas , moi qui ai appris de nos docteurs que les dervis, même infidèles, ont toujours un caractère de sainteté qui les rend respectables aux vrais croyans; et que Dieu s'est choisi dans tous les coins de la terre des aines plus pures que les autres, qu'il a séparées du monde impie, afin que leurs mortifications et leurs prières ferventes suspendissent sa colère , prête à tomber sur tant de peuples rebelles ?

Les chrétiens disent des merveilles de leurs premiers santons, qui se réfugièrent à milliers daiis les déserts àffreiii dé la Thébaïde , et eurent pour chefs Paul , Antoine et Pacôme. Si ce qu'ils en disent est vrai , leurs vies sont aussi pleines de prodiges que celles de nos plus sacrés immaums. Ils passoient quelquefois dix ans entiers sans voir un seul homme ; mais ils habitaient la nuit et le jour avec des démons : ils étoient sans cesse tourmentés par ces esprits malins ; ils lès trouvoient au lit , ils les t renvoient â table ; jamais d*asile contre eux. Si tout ceci est vrai , santon vénérable , il faudroit avouer que personne n'auroit jamais vécu en plus mauvaise compagnie.

Les chrétiens sensés regardent toutes ces histoires comme une allégorie bien naturelle , qiii nous peut servir à nous faire sentir le malheur de la condition humaine. En vain cherchons-nous dans le désert un état tranquille , les tentations nous suivent toujours ; nos passions, figurées par lôs démons, ne nous quittent poiht encore; ces monstres dii cœur, ces illusions de l'eâpHt, ces vains fantômes de Terreur et du mensonge, se montrent toujours à ilous pour nous séduire , et nous attaquent jusque dans les jeûnes et les cilices, c'est-à-dire jusque dans notre force même.

Pour moi, santon vénérable, je sais que l'envoyé dé î)ieu a enchaîné Satan , et Ta précipité dans les abtmes ! il a purifiS la terre , autrefois pleine de son empire , et l'a rendue digue du séjour des anges et des prophètes.

A Paris, le 9 de la lune de chahban, 474 5.

Lettre XCV.— Usbek a Rhédi.

A Venise.

Je n'ai jamais ou! parler du droit public qu'on n'ait commencé par rechercher soigneusement quelle eût l'origine des sociétés ; ce qui me paroit ridicule. Si les hommes n'en formoient point, s'ils se quittoient et se fuyoient les uns les autres, il faudroit en de-

mander la raison, et chercher pourquoi ils ie tiennent séparés; mais ils naissent tous liés les uns aux autres ; uh fils est né auprès de son père, et il s'y tient : voilà la société et la cause de là société.

Le droit public est plus connu en Europe qu'en Asie ; cependant on peut dire que les passions des princes, la patience des peuples , la flatterie des écrivains , en ont corrompu tous les principes.

Ce droit, tel qu'il est aujourd'hui, est une science qui apprend aux princes jusqu'à quel point ils peuvent violer la justice san^ choquer leurs intérêts. Quel dessein, Rhédi, de vouloir, pour endurcir leur conscience, mettre l'iniquité en système, d'en donner des règles, d'en former des principes, et d'en tirer des conséquences I

La puissance illimitée de nos sublimes sultans , qui n'a d'autre règle qu'elle-même, ne produit pas plus de monstres que cet art indigne qui veut faire plier la justice, tout inflexible qu'elle est.

On diroit, Rhédi, qu'il y a deux justices toutes différentes: l'une qui règle les affaires des particuliers, qui règne dans le droit civil; l'autre qui règle les différends qui surviennent de peuple à peuple , qui tyrannise dans le droit public ; comme si le droit public n'étoit pas lui-même un droit civil , non pas à la vérité d'un pays particulier, mais du monde.

Je t'expliquerai dans une autre lettre mes pensées là-dessus.

De Paris, le i" de la lune de zilhagé, 4746.

Lettre XCVI. — Usbek au même.

Les magistrats doivent rendre Ik justice de citoyen â citoyen : chaque peuple la doit rendre lui-même de lui à un autre peuple. Dans cette seconde distribution de justice , on île peut employer d'autres miaximes que dans la première.

De peuple à peuple, il est rarement besoin de tiers pouf juger, parce que les sujets de disputes sont presque toujours clairs et faciles à terminer. Les intérêts de 4 eux nations sont ordinairement si séparés , qu'il ne faut qu'aimer la justice pour la trouver : on ne peut guère se prévenir dans sa propre cause.

Il n'en est pas de môme des différends qui arrivent entre particuliers. Comme ils vivent en société, leurs intérêts sont si mêlés et si confondus, il y en a de tant de sortes différentes, qu'il est nécessaire qu'un tiers débrouille ce que la cupidité des parties cherche à obscurcir..

Il n'y a que deux sortes de guerres justes : les unes qui se font pour repousser un ennemi qui attaque , les autres pour secourir un allié qui est attaqué. t

Il n'y auroit point de justice de faire la guerre pour des querel-

les particulières du prince, à moins que le cas ne fût si grave qu*il méritât la mort du prince ou du peuple qui l'a commis. Ainsi un prince ne peut faire la guerre parce qu'on lui aura refusé un honneur qui lui est dû ; ou parce qu'on aura eu quelque procédé peu conyenable à Tégard de ses ambassadeurs, et autres choses pareilles ; non plus qu'un particulier ne peut tuer celui qui lui refuse le pas. La raison en est que , comme la déclaration de guerre doit être un acte de justice , dans laquelle il faut toujours que la peine soit proportionnée à la faute , il faut voir si celui à qui on déclare la guerre mérite Ja mort : car, faire la guerre à quelqu'un, c'est vouloir le punif de mort.

Dans le droit public , l'acte de justice le plus sévère , c'est la guerre ; puisqu'elle peut avoir l'effet de détruire , son but est la destruction de la société.

Les représailles sont du second degré : c'est une loi que les tribunaux n'ont pu s'empêcher d'observer , de mesurer la peine par le crime.

Un troisième acte de justice est de priver un prince des avantages qu'il peut tirer de nous, proportionnant toujours la peine à l'offense.

Le quatrième acte de justice, qui doit être le plus fréquent, est la renonciation à l'alliance du peuple dont on a à se plaindre. Cette peine répond à celle du bannissement établie par les tribunaux^ qui retranche les coupables de la société. Ainsi, un prince à l'alliance duquel nous renonçons est retranché par là de notre société , et n'est plus un de nos membres.

On ne peut pas faire de plus grand affront à un prince que de renoncer à son alliance , ni lui faire de plus grand honneur que de la contracter. Il n'y a rien parmi les hommes qui leur soit plus glorieux et même plus utile que d'en voir d'autres toujours attentifs à leur conservation.

Mais pour que l'alliance nous lie , il faut qu'elle soit juste : ainsi une alliance faite entre deux nations pour en opprimer une troisième n'est pas légitime, et on peut la violer sans crime.

Il n'est pas même de l'honneur et de la dignité du prince de B'allier avec un tyran. On dit qu'un monarque d'Egypte fit avertir le roi de Samos de sa cruauté et de sa tyrannie , et le somma de s'en corriger : comme il ne le fit pas , il lui envoya dire qu'il renonçoit à son amitié et à son alliance.

La conquête ne donne point un droit par elle-même. Lorsque le peuple subsiste , elle est un gage de la paix et de la réparation du tort; et, si le peuple est détruit ou dispersé, elle est le monument d'une tyrannie.

Les traités de paix sont si sacrés parmi les hommes, qu'il semble qu'ils soient la voix de la nature qui réclame ses droits. Ils sont

tous légitimes lorsque les conditions en sont telles que les deux peuples peuvent se conserver ; sans quoi , celle des deux sociétés qui doit périr, privée de sa défense naturelle par la paix, la peut chercher dans la guerre.

Car la nature, qui a établi les différons degrés de force et de foiblesse parmi les hommes , a encore souvent égalé la foiblesse à la force par le désespoir.

À Paris, le 4 de la lune de zilhagé, 4746.

Lettre XGYII. — Le premier eunuque à Usbbk.

A Paris.

Il est arrivé ici beaucoup de femmes jaunes du royaume de Visapour : j'en ai acheté une pour ton frère le gouverneur de Mazenderan , qui m'envoya, il y a un mois, son commandement sublime et cent tomans.

Je me connois en femmes , d'autant mieux qu'elles ne me surprennent pas , et qu'en moi les yeux ne sont point troublés par les mouvemens du cœur.

Je n'ai jamais vu de beauté si singulière et si parfaite : ses yeux brillans portent la vie sur son visage, et relèvent l'éclat d'une couleur qui pourroit effacer tous les charmes de la Circassie.

Le premier eunuque d'un négociant d'Ispahan la marchandoit avec moi ; mais elle se déroboit dédaigneusement à ses regards , et sembloit chercher les miens, comme si elle avoit voulu me dire qu'un vil marchand n'étoit pas digne d'elle , et qu'elle étoit destinée à un plus illustre époux.

Je te l'avoue, je sens dans moi-même une joie secrète quand je pense aux charmes de cette belle personne : il me semble que je la vois entrer dans le sérail de ton frère ; je me plais à prévoir l'étonnement de toutes ses femmes, la douleur impérieuse des unes, l'affliction muette mais plus douloureuse des autres, la consolation maligne de celles qui n'espèrent plus rien, et l'ambition irritée de celles qui espèrent encore.

Je vais d'un bcrut du royaume à l'autre faire changer tout un sérail de face. Que de passions je vais émouvoir 1 que de craintes et de peines je prépare!

Cependant, dans le trouble du dedans, le dehors ne sera pas moins tranquille ; les grandes révolutions seront cachées dans le fond du cœur; les chagrins seront dévorés, et les joies contenues; l'obéissance ne sera pas moins exacte , et les règles moins inflexibles; la douceur, toujours contrainte de paroitre, sortira du fond même du désespoir.

Nous remarquons que plus nous avons de femmes sous nos yeux . moins elles nous donnent d'embarras. Une plus grande nécessité

de plaire , moine de facilité de s*i^nir , plus d'exemples de soumission , tout cela leur forme des chaînes. Les unes sont sans cesse attei^tifes sur les démarches des autres : il semble que , de concert avec nous, elles travaillent à se rendre plus dépendantes; elles font presque la moitié de notre office , et nous ouvrent les yeux quand nous les fermons. Que dis-je? elles irritept sans cesise le maître contre leurs rivales ; et elles ne voient pas combien elles se trouvent près de oelles qu'on punit.

Mais tout cela, magnifique seigneur, tout cela n'est rien sans la présence du maître. Que pouvons-nous faire avec ce vain fantôme d'une autorité qui ne se communique jamais tout entière? Nous ne représentons que faiblement la moitié de toi-même : nous ne pouvons que leur montrer une odieuse sévérité. Toi , tu tempères la crfiinte par les espérances : plus absolu quand tu caresses, que tu ne Tes quand tu menaces.

Reviens donc, magnifique seigneur, reviens dans ces lieux porter partout les marques de ton empire. Viens adoucir des passions désespérées; viens ôter tout prétexte de faillir; viens apaiser l'amour qui murmure , et rendre le devoir même aimable ; viens enfin soulager tes fidèles eunuques d'un fardeau qui s'appesantit chaque jour.

Du sérail d'Ispahan, le 8 de la lune de zUbagé, 4716.

Lettrb XCVIII. — UsBEK A Hassein, dervis de la montagne

DE JaRON.

0 toi , sage dervis , dont l'esprit curieux brille de tant de ponnoissances, écoute ce que je vais te dire.

Il y a ici des philosophes qui, à la vérité, n*ont point atteint jusqu'au faite de la sagesss orientale; ils n'ont point été ravis jusqu'au trône lumineux; ils n'ont ni entendu les paroles ineffables doAt les concerts des anges retentissent , ni senti les formidables accès d'une fureur divine; mais, laissés à eux-mêmes, privés des saintes merveilles , ils suivent dans le silence les traces de la raison humaine.

Tu ne saurois croire jusqu'où ce guide les a conduits. Ils ont débrouillé le chaos , et ont expliqué , par une mécanique simple , l'ordre de l'architecture divine. L'auteur de la nature ^ donné du mouvement à la matière : il n'en a pas fallu davantage pour produire cette prodigieuse variété d'effets que nous voyons dans l'univers.

Que les législateurs ordinaires nous proposent des lois pour régler les sociétés des hommes , des lois aussi sujettes au changement que l'esprit de ceux qui les proposent et des peuples qui les observent; ceux-ci ne nous parlent que des lois générales, im-

muablfs, ^ifirnelles, qui s'obieryent sans aucune exception, avec un ordre , ux|e régularité et une promptitude infinie , dans Tim* mepsité des e^pacf^.

St que croiMu, hiunme divin, que soient ces lois? Tu t'imagines peut-être qu'entrant dans le conseil de l'Ëtemel, tu vas être étonné par la sublimité des mystères ; tu renonces par avance i comprendre ; tu ne te proposes que d'admirer.

Mais tu changeras bientôt de pensée : elles n*éblouissent point par un faux respect ; leur simplicité les a fait longtemps méconnoître , et ce n'est qu'après bien des réflexions qu'on en a vu toute U fécondité et toute Vétendue.

La première est que tout corps tend à décrire une ligne droite, à moins qu'il ne rencontre quelque obstacle qui l'en détourne ; et la seconde, qui p'en est qu'une suite, c'est que tout corps qui tourne aiitpur 4'un centre tend à s'en éloigner, parce que, plus il en est loin , plus la ligne qu'il décrit approche de la ligne droite.

Voilà, sublime dervis, la clef de la nature; voili des principes féconds dont on tire des conséquences à perte de vue, comme je te le ferai voir dans une lettre particulière.

La connoissance de cinq ou six vérités a rendu leur philosophie pleine de miracles, et leur a fait faire plus de prodiges et de merveilles que tout ce qu'on nous raconte de nos saints prophètes.

Car enfin je suis persuadé qu'il n'y a aucun de nos docteurs qui n'eût été embarrassé , si on lui eût dit de peser dans une balance tout l'air qui est autour de la terre , ou de mesurer toute l'eau qui tombe chaque année sur sa surface ; et qui n'eût pensé plus de quatre fois avant de dire combien de lieues le son fait dans une heure ; quel temps un rayon de lumière emploie à venir du soleil à nous; combien de toises il y a d'ici à Saturne; quelle est la courbe selon laquelle un vaisseau doit être taillé pour être le meilleur voilier qu'il soit possible.

Peut-être que si quelque homme divin avoit orné les ouvrages de ces philosophes de paroles hautes et sublimes , s'il y avoit mêlé des figures hardies et des allégories mystérieuses, il auroit fait un bel ouvrage qui n'auroit cédé qu'au saint Alcoran. . Cependant, s'il te faut dire ce que je pense, je ne m'accommode guère du style figuré. Il y a dans notre Alcoran un grand nombre de choses puériles qui me paroissent toujours telles, quoiqu'elles soient relevées par la force et la vie de l'expression. Il semble d'abord que les livres inspirés ne sont que les idées divines rendues en langage humain ; au contraire , dans nos livres saints , on trouve le langage de Dieu et les idées des hommes : comme si , par un i^imirable caprice, Dieu y avoit dicté les paroles, et que rhoi«m# ^ût fourni les pensées.

Tu diras peut-être que je parle trop librement de ce qu'il y a de

plus saint parmi nous *, tu croiras que c'est le fruit de Tindépen-

dance où Ton vit dans ce pays. Non ; grâces au ciel , l'esprit n'a

pas corrompu le cœur ; et , tandis que je vivrai , Hali sera mon

prophète.

De Paris, le 4 5 de la lune de chahban, 4746.

Lettre XGIX. — Usbek a Ibben.

A Smyrne,

Il n'y a point de pays au monde où la fortune soit si inconstante que dans celui-ci. Il arrive tous les dix ans des révolutions qui précipitent le riche dans la misère , et enlèvent le pauvre avec des ailes rapides au comble des richesses. Celui-ci est étonné de sa pauvreté, celui-là l'est de son abondance. Le nouveau riche admire la sagesse de la Providence; le pauvre, l'aveugle fatalité du destin.

Ceux qui lèvent les tributs nagent au milieu des trésors : parmi eux il y a peu de Tantales. Ils commencent pourtant ce métier par la dernière misère. Ils sont méprisés comme de la boue pendant qu'ils sont pauvres ; quand ils sont riches , on les estime assez : aussi ne négligent-ils rien pour acquérir de l'estime.

Ils sont à présent dans une situation bien terrible. On vient d'établir une chambre qu'on appelle de justice, parce qu'elle va leur ravir tout leur bien. Ils ne peuvent ni détourner ni cacher leurs effets; car on les oblige de les déclarer au juste , sous peine de la vie : ainsi on les fait passer par un défilé bien étroit , je veux dire entre la vie et leur argent. Pour comble d'infortune , il y a un ministre connu par son esprit, qui les honore de ses plaisanteries , et badine sur toutes les délibérations du conseil. On ne trouve pas. tous les jours des ministres disposés à faire rire le peuple; et l'on doit savoir bon gré à celui-ci de l'avoir entrepris.

Le corps des laquais est plus respectable en France qu'ailleurs : c'est un séminaire de grands seigneurs; il remplit le vide des autres états. Ceux qui le composent prennent la place des grands malheureux , des magistrats ruinés , des gentilshommes tués dans les fureurs de la guerre ; et , quand ils ne peuvent pas suppléer par eux-mêmes, ils relèvent toutes les grandes maisons par le moyen de leurs filles , qui sont comme une espèce de fumier qui engraisse les terres montagneuses et arides.

Je trouve, Ibben, la Providence admirable dans la manière dont elle a distribué les richesses. Si elle ne les avoit accordées qu'aux gens de bien , on ne les auroit pas assez distinguées de la vertu , et on n'en auroit plus senti tout le néant. Hais , quand on examine

qui sont les gens qui en sont les plus chargés , à force de mépriser les riches , on vient enfin à mépriser les richesses.

A Paris, le 26 de la lune de maharram, {717.

Lettre C. — Rica a Rhédi.

A Venise,

Je trouve les caprices de la mode , chez les François , étonnans. Ils ont oublié comment ils étoient habillés cet été ; ils ignorent encore plus comment ils le seront cet hiver; mais surtout on ne sauroit croire combien il en coûte à un mari pour mettre sa femme à la mode.

Que me serviroit de te faire une description exacte de leur habillement et de leurs parures? une mode nouvelle viendroit détruire tout mon ouvrage , comme celui de leurs ouvriers ; et avant que tu eusses reçu ma lettre , tout seroit changé.

Une femme qui quitte Paris pour aller passer six mois à la campagne en revient aussi antique que si elle s'y étoit oubliée trente ans. Le fils méconnoît le portrait de sa mère, tant l'habit avec lequel elle est peinte lui paroît étranger ; il s'imagine que c'est quelque Américaine qui y est représentée , ou que le peintre a voulu exprimer quelqu'une de ses fantaisies.

Quelquefois les coiffures montent insensiblement, et une révolution les fait descendre tout à coup. Il a été un temps que leur hauteur immense mettoit le visage d'une femme au milieu d'ellemême; dans un autre, c'étoient les pieds qui occupoient cette place ; les talons faisoient un piédestal qui les tenoit en l'air. Qui pourroit le croire? les architectes ont été souvent obligés de hausser, de baisser, et d'élargir leurs portes, selon que les parures des femmes exigeoicnt d'eux ce changement ; et les règles de leur art ont été asservies à ces fantaisies. On voit quelquefois sur un visage une quantité prodigieuse de mouches , et elles disparoissent toutes le lendemain. Autrefois les femmes avoient de la taille et des dents; aujourd'hui il n'en est pas question. Dans cette changeante nation, quoi qu'en dise le critique , les filles se trouvent autrement faites que leurs mères.

Il en est des manières et de la façon de vivre comme des modes : les François, changent de mœurs selon l'âge de leur roi. Le monarque pourroit même parvenir à rendre la nation grave, s'il l'avoit entrepris. Le prince imprime le caractère de son esprit à la cour, la cour à la ville, la ville aux provinces. L'âme du souverain est un moule qui donne la forme à toutes les autres.

A Paris, le 8 de la lune de sapliar, nn.

MONTJUtQTTIKU H * *

Lettre CI. — Rica au même.

Je te parlois Tautre jour de l'inconstance prodigieuse des François sur leurs modes. Cependant il est inconcevable à quel point ils en sont entêtés : c'est la règle avec laquelle ils jugent de tout ce qui se fait chez les autres nations ; ils y rappellent tout ; ce qui est étranger leur paroît toujours ridicule. Je t'avoue que je ne saurois guère ajuster cette fureur pour leurs costumes avec l'inconstance avec laquelle ils en changent tous les jours.

Quand je te dis qu'ils méprisent tout ce qui est étranger, je ne te parle que des bagatelles; car, sur les choses importantes, ils semblent s'être méfiés d'eux-mêmes jusqu'à se dégrader. Ils avouent de bon cœur que les auires peuples sont plus sages, pourvu qu'on convienne qu'ils sont mieux vêtus ; ils veulent bien s'assujettir aux lois d'une nation rivale , pourvu que les perruquiers franeois décident en législateurs sur la forme des perruques étrangères. Rien ne leur parott si beau que de voir le goût de leurs cuisiniers régner du septentrion au midi, et les ordonnances de leurs coiffeuses portées dans toutes les toilettes de l'Europe.

Âveo ces nobles avantages , que leur importe que le bon sens leur vienne d'ailleurs, et qu'ils aient pris de leurs voisins tout ce qui concerne le gouvernement politique et civil?

Qui peut penser qu'un royaume, le plus ancien et le plus puissant de l'Europe, soit gouverné depuis plus de dix siècles, par des lois qui ne sont pas faites peur lui? Si les François avoient été conquis, ceci ne seroit pas difficile à comprendre; mais ils sont les conquérans.

Ils ont abandonné les lois anciennes, faites par leurs premiers rois dans les assemblées générales de la nation ; et , ce qu'il y a de singulier, c'est que les lois romaines, qu'ils o^it prises à la place , étoient en partie iaites et en partie rédigées par des empereurs contemporains de leurs législateurs.

Et afin que l'acquisition fût entière , et que tout le bon sens leur vînt d'ailleurs, ils ont adopté toutes les constitutions des papes, et en ont fait une nouvelle partie de leur droit : nouveau genre de servitude.

Il est vrai que, dans les derniers temps, on a rédigé par écrit quelques statuts des villes et des provinces ; mais ils sont presque tous pris du droit romain.

Cette abondance des lois adoptées, et, pour ainsi dire, natura* Usées , est si grande qu'elle accable également la justice et les juges. Mais ces volumes de loi» ne sont rien en comparaison de cette armée effroyable de glossateurs, de commentateurs, de compilateurs, gens aussi f cibles par le peu de justesse de leur esprit qu'ils sont forts par leur nombre prodigieux.

Ce n*est pas tout : ces lois étrangères ont introduit des formalités qui sont la honte de la raison humaine. Il seroit assez difficile de décider si la forme s'est rendue plus pernicieuse , lorsqu'elle est entrée dans la jurisprudence, ou lorsqu'elle s'est logée dans la médecine ; jii elle a fait plus de ravages sous la robe d'un jurisconsulte que sous le large chapeau d'un médecin ; et si dans l'une elle a plus ruiné de gens qu'elle n'en a tué dans l'autre.

De Paris, le 4 2 de la hine de saphar, 4747.

Lettre CIL — Usbek a ***.

On parle toujours ici de la constitution. J'entrai l'autre jour dans une maison où je vis d'abord un gros homme avec un teint vermeil . qui disoit d'une voix forte : « J'ai donné mon mandement ; je n'irai point répondre à tout ce que vous dites; mais lisez-le ce mandement, et vous verrez que j'y ai résolu tous vos doutes. Il m'a fallu bien suer pour le faire , dit-il en portant la main sur le front : j'ai eu besoin de toute ma doctrine ; et il m'a fallu lire bien des auteurs latins. — Je le crois, dit un homme qui se trouva là, car c'est un bel ouvrage ; et je défie ce jésuite qui vient si souvent vous voir d'en faire un meilleur. — Eh bien, lisez-le donc, reprit-il, et* vous serez plus instruit sur ces matières dans un quart d'heure que si je vous en avois parlé deux heures. » Voilà comme il évitoit d'entrer en conversation et de commettre sa suffisance. Mais, comme il se vit pressé, il fut obligé de sortir de ses retranchemens; et il commença à dire théologiquement foi-ce sottises , soutenu d'un dervis qui les lui rendoit' très- respectueusement. Quand deux hommes qui étoient là lui nioient quelque principe, il disoit d'abord : «Gela est certain, nous l'avons jugé ainsi; et nous sommes des juges infaillibles. — Et comment , lui dis-je pour lors , étes-vous des juges infaillibles? — Ne voyezvous pas, reprit-il, que le Saint-Esprit nous éclaire?— Cela est heureux, lui répondis-je, car, de la manière dont vous avez parlé tout aujourd'hui , je reconnois que vous avez grand besoin d'être éclairé. »

A Paris, le 48 de la lune de rebiab l, 4747.

Lettre CIII. — Usbek a Ibben.

A Smyrne,

Les plus puissans ïltats de l'Europe sont ceux de l'empereur , des rois de France, d'Espagne, et d'Angleterre. L'Italie et une grande partie de l'Allemagne sont partagées en un nombre infini de petits États, dent les princes sont, à proprement parler, les martyrs de la souveraineté. Nos glorieux sultans ont plus de femmes que la plupart de ces princes n'ont de sujets. Ceux d'Italie , qui ne sont pas si unis , sont plus à plaindre ; leurs Etats sont ouverts comme des caravan-

sérails , où ils sont obligés de loger les premiers qui viennent : il faut donc qu'ils s'attachent aux grands princes , et leur fassent part de leur frayeur plutôt que de leur amitié.

La plupart des gouvememens d'Europe sont monarchiques, ou plutôt sont ainsi appelés; car je ne sais pas s'il y en a jamais eu véritablement de tels ; au moins est-il impossible qu'ils aient subsisté longtemps dans leur pureté. C'est un État violent qui dégénère toujours en despotisme ou en république. La puissance ne peut jamais être également partagée entre le peuple et le prince ; l'équilibre est trop difficile à garder : il faut que le pouvoir diminue d'un côté pendant qu'il augmente de l'autre ; mais l'avantage est ordinairement du côté du prince , qui est à la tête des armées.

Aussi le pouvoir des rois d'Europe est-il bien grand , et on peut dire qu'ils l'ont tel qu'ils le veulent ; mais ils ne l'exercent point avec tant d'étendue que nos sultans; premièrement, parce qu'ils ne veulent point choquer les mœurs et la religion des peuples ; secondement , parce qu'il n'est pas de leur intérêt de le porter si loin.

Rien ne rapproche plus les princes de la condition de leurs sujets que cet immense pouvoir qu'ils exercent sur eux ; rien ne les seumet plus aux revers et aux caprices de la fortune.

L'usage où. ils' sont de faire mourir tous ceux qui leur déplaisent, au moindre signe qu'ils font, renverse la proportion qui doit être entre les fautes et les peines , qui est comme l'âme des États et l'harmonie des empires; et cette proportion, scrupuleusement gardée par les princes chrétiens, leur donne un avantage infini sur nos sultans.

Un Persan qui, par imprudence ou par malheur, s'est attiré la disgrâce du prince , est sûr de mourir : la moindre faute ou le moindre caprice le met dans cette nécessité. Mais, s'il avoit attenté à la vie de son souverain, s'il avoit voulu livrer ses places aux ennemis, il en seroit quitte aussi pour perdre la vie : il ne court donc pas plus de risque dans ce dernier cas que dans le premier.

Aussi , dans la moindre disgrâce , voyant la mort certaine , et ne voyant rien de pis, il se porte naturellement à troubler FÉtat, et à conspirer contre le souverain, seule ressource qui lui reste.

Il n'en est pas de même des grands d'Europe ; à qui la disgrâce n'ôte rien que la bienveillance et la faveur. Ils se retirent de la cour, et ne songent qu'à jouir d'une vie tranquille et des avantages de leur naissance. Comme on ne les fait guère périr que pour le crime de lèse-majesté, ils craignent d'y tomber, par la considération de ce qu'ils ont à perdre , et du peu qu'ils ont à gagner ; ce qui fait qu'on voit peu de révoltes, et peu de princes morts d'une mort Violente.

Si, dans cette autorité illimitée qu'ont nos princes, ils n*apportoient pas tant de précautions pour mettre leur vie en sûreté , ils

LETTRES PERSANES. Uti

ne vivroient pas un jour; et s'ils n'avoient à leur solde un nombre innombrable de troupes pour tyranniser le reste de leurs sujets , leur empire ne subsisterait pas un mois.

Il n'y a que quatre ou cinq siècles qu'un roi de France < prit des gardes, contre l'usage de ces temps-là, pour se garantir des assassins qu'un petit prince d'Asie' avoit envoyés pour le faire périr; jusque-là les rois avoient vécu tranquilles au milieu de leurs sujets , comme des pères au milieu de leurs enfans.

Bien loin que les rois de France puissent de leur propre mouvement ôter la vie à un de leurs sujets , comme nos sultans , ils portent au contraire toujours avec eux la grâce de tous les criminels : il surfit qu'un homme ait été assez heureux pour voir l'auguste visage de son prince, pour qu'il cesse d'être indigne de vivre. Ces monarques sont comme le soleil , qui porte partout la chaleur et la vie.

A Paris, le 8 de la lune de rebiab 2, 1717.

Lettre GIV. — Usbek au hâme.

Pour suivre l'idée de ma dernière lettre , voici à peu près ce que me disoit l'autre jour un Européen assez sensé :

Le plus mauvais parti que les princes d'Asie aient pu prendre, c'est de se cacher comme ils font. Ils veulent se rendre plus respectables ; mais ils font respecter la royauté , et non pas le roi ; et attachent l'esprit des sujets à un certain trône , et non pas à une certaine personne.

Cette puissance invisible qui gouverne est toujours la même pour le peuple. Quoique dix rois, qu'il ne connoît que de nom, se soient égorgés l'un après l'autre, il ne sent aucune différence : c'est comme s'il avoit été gouverné successivement par des esprits.

Si le détestable parricide ^ de notre grand roi Henri IV avoit porté ce coup sur un roi des Indes , maître du sceau royal et d'un trésor immense qui auroit semblé amassé pour lui , il auroit pris tranquillement les rênes de l'empire sans qu'un seul homme eût pensé à réclamer son roi, sa famille et ses enfans.

On s'Àtonne de ce qu'il n'y a presque jamais de changement dans le gouvernement des princes d'Orient; et d'où vient cela, si ce n'est de ce qu'il est tyrannique et affreux?

Les changemens ne peuvent être faits que par le prince ou par le peuple; mais là, les princes n'ont garde d'en faire, parce que dans un si haut degré de puissance ils ont tout ce qu'ils peuvent avoir : s'ils changeoient quelque chose , ce ne pourroit être qu'à leur préjudice.

4. Philippe Auguste. — 2. Le Vieux de la MonUgne. — 3. Ravaillac.

Quant aux sujets, si quelqu'un d'eux forme quelque résolution, il ne sauroit Texécuter sur l'État ; il faudroit qu'il contre -balançât tout à coup une puissance redoutable et toujours unique; le temps lui manque comme les moyens ; mais il n'a qu'à aller à la source de ce pouvoir; et il ne lui iâul qu'un bras et qu'un instant.

Le meurtrier monte sur le trône pendant que le monarque en descend , tombe , et va expirer à ses pieds.

Un mécontent en Europe songe à entretenir quelque intelligence secrète, à se jeter chez les ennemis, à se saisir de quelque place, à exciter quelques vains murmures parmi les sujets. Un mécontent en Asie va droit au prince, étonne, frappe, renverse : il en efface jusqu'à ridée ; dans un instant, l'esclave et le maître ; dans un instant « usurpateur et légitime.

Malheureux le roi qui n'a qu'une tête ! il semble ne réunir sur elle toute sa puissance que peur indiquer au premier ambitieux l'endroit où il la trouvera tout entière.

A Paris, le 17 de la lune de rebiab 2, 4747.

Lettre CY. — Usbek au même.

Tous les peuples d'Europe ne sont pas également soumis à leurs princes : par exemple , l'humeur impatiente des Anglois ne laisse guère à leur roi le temps d appesantir son autorité. La soumission et Tobéissance sont les vertus dont ils se piquent le moins. Ils disent là-dessus des choses bien extraordinaires. Selon eux , il n'y a qu'un lien qui puisse attacher les hommes , qui est celui de la gratitude : un mari , une femme , un père et un fils , ne sont liés entre eux que par l'amour qu'ils se portent, ou par les bienfaits qu'ils se procurent; et ces motifs divers de reconnoissance sont l'origine de tous les royaumes et de toutes les sociétés.

Mais si un prince , bien loin de faire vivre ses sujets heureux , veut les accabler et les détruire , le fondement de l'obéissance cesse ; rien ne les lie , rien ne les attache à lui ; et ils rentrent dans leur liberté naturelle. Ils soutiennent que tout pouvoir sans bornes ne sauroit être légitime, parce qu'il n'a jamais pu avoir d'origine légitime. « Car nous ne pouvons pas , disent-ils, donnera lin autre plus de pouvoir sur nous que nous n'en avons nous-mêmes : or, nous n'avons pas sur nous-mêmes un pouvoir sans bornes ; par exemple , nous ne pouvons pas nous ôter la vie : personne n'a donc, concluentils, sur la terre un tel pouvoir.»

Le crime de lèse-majesté n'est autre chose, selon eux, que le crime que le plus foible commet contre le plus fort en lui désobéissant, de quelque manière qu'il lui désobéisse. Aussi le peuple d'Angleterre, qui se trouva le plus fort contre un de leurs rois, déclarat-il que c'étoit un crime de lèse-majesté à un prince de faire la guerre

à ses Mij«l0. 11$ OBt ëofic grande raison quand ils disent que le précepte de leuf Akorau, qui ordonne de se soumettre aux puissances, n'est pas bien difficile à suivre , puisqu'il leur est impossible de ne le pas observer ; d'autant que ce n'est pas au plus vertueux qu'on les oblige de se soumettre , mais à celui qui est le plus fort.

Les Anglois disent qu'un de leurs rois qui avoit vaincu et pris prisonnier un prince qui s'étoit révolté et lui disputoit la couronne , ayant voulu lui reprocher son infidélité et sa perfidie : « il n'y a qu'un moment , dit le prince infortuné , qu'il vient d'être décidé lequel de nous deux est le traître. »

Un usurpateur déclare rebelles tous ceux qui n'ont point opprimé la patrie comme lui; et, croyant qu'il n'y a pas de loi là où il ne voit point de juges, il fait révérer comme des arrêts du ciel les caprices du hasard et de la fortune.

A Paris, le 20 de la Itine de rebiab 2, 4747.

Lettre CVL — Rhédi a Usbek.

A Paris.

Tu m'as beaucoup parlé dans une de tes lettres des sciences et des arts cultivés en Occident. Tu me vas regarder comme un barbare ; mais je ne sais si l'utilité que l'on en retire dédommage les hommes du mauvais usage que l'on en fait tous les jours.

J'ai ou! dire que la seule invention des bombes avoit ôté la liberté à tous les peuples d'Europe. Les princes ne po?ivant plus confier la garde des places aux bourgeois , qui , à la première bombe , se seroient rendus, ont eu un prétexte pour entretenir de gros corps de troupes réglés avec lesquelles ils ont dans la suite opprimé leurs sujets.

Tu sais que depuis l'invention de la poudre il n'y a plus de places imprenables , c'est-à-dire , Usbek , qu'il n'y a plus d'asile sur la terre contre l'injustice et la violence.

Je tremble toujours qu'on ne parvienne à la fin à découvrir quelque secret qui fournisse une voie plus abrégée pour faire périr les hommes, détruire les peuples et les nations entières.

Tu as lu les historiens ; fais-y bien attention : presque toutes les monarchies n'ont été fondées que sur l'ignorance des arts , et n'ont été détruites que parce qu'on les a trop cultivés. L'ancien empire de Perse peut nous en fournir un exemple domestique.

Il n'y a pas longtemps que je suis en Europe; mais j'ai ouï parler à des gens sensés des ravages de la chimie. Il semble que ce soit un quatrième fléau qui ruine les hommes et les détruit en détail , mais continuellement, tandis que la guerre, la peste, la famine, les détruisent en gros, mais par intervalles.

Que nous a servi l'invention de la boussole et la découverte de

tant de peuples, qu'à nous communiquer leurs maladies plutôt que leurs richesses? L'or et l'argent avoient été établis par une convention générale pour être le prix de toutes les marchandises et un gage de leur valeur, par la raison que ces métaux étoient rares et inutiles à tout autre usage : que nous importoit-il donc qu'ils devinssent plus communs, et que, pour marquer la valeur d'une denrée, nous eussions deux ou trois signes au lieu d'un? Cela n'en étoit que plus incommode.

Mais , d'un autre côté , cette invention a été bien pernicieuse aux pays qui ont été découverts. Les nations entières ont été détruites: et les hommes qui ont échappé à la mort ont été réduits à une servitude si rude que le récit en a fait frémir les musulmans. » Heureuse l'ignorance des enfans de Mahomet! Aimable simplicité si chérie de notre saint prophète ^ vous me rappelez toujours la naïveté des anciens temps, et la tranquillité qui régnoit dans le cœur de nos premiers pères..

A Paris, le 2 de la lune de rhamazan, <7I7.

Lettre GYII. — Usbek a Rhéûi.

A Venise.

Ou tu ne penses pas ce que tu dis , ou bien tu fais mieux que tu ne penses. Tu as quitté ta patrie pour t'instruire , et tu méprises toute instruction : lu viens pour te former dans un pays où l'on cultive les beaux-arts , et tu les regardes comme pernicieux. Te le dirai-je, Rhédi? Je suis plus d'accord avec toi que tu ne l'es avec toi-même.

As-tu bien réfléchi à l'état barbare et malheureux où nous entraîneroit la perte des arts? Il n'est pas nécessaire de se l'imaginer, on peut le voir. Il y a encore des peuples sur la terre chez lesquels un singe passablement instruit pourroit vivre avec honneur ; il s'y trouveroit à peu près à la portée des autres habitans , on ne lui trouveroit point l'esprit singulier ni le caractère bizarre; il passeroit tout comme un autre, et seroit distingué même par sa gentillesse.

Tu dis que les fondateurs des empires ont presque tous ignoré les arts. Je ne te nie pas que des peuples barbares n'aient pu , comme des torrens impertueux , se répandre sur la terre, et couvrir de leurs armées féroces les royaumes les mieux policés. Mais prends-y garde , ils ont appris les arts , ou les ont fait exercer aux peuples vaincus ; sans cela leur puissance auroit passé comme le bruit du tonnerre et des tempêtes.

Tu crains, dis-tu, que Ton invente quelque manière de destruction plus cruelle que celle qui est en usage. Non : si une fatale invention venoit à se découvrir , elle seroit bientôt prohibée par le dftit des gens; et le consentement unanime des nations enseveli-

roit cette découverte. Il n'est point de l'intérêt des princes de faire des conquêtes par de pareilles voies : ils doivent chercher des sujets, et non pas des terres.

Tu te plains de l'invention de la poudre et des bombes ; tu trouves étrange qu'il n'y ait plus de place imprenable : c'est-à-dire que tu trouves étrange que les guerres soient aujourd'hui terminées plus tôt qu'elles ne l'étoient autrefois.

Tu dois avoir remarcjué, en lisant les histoires, que, depuis l'invention de la poudre , les batailles sont beaucoup moins sanglantes qu'elles ne l'étoient , parce qu'il n'y a presque plus de mêlée.

Et , quand il se seroit trouvé quelque cas particulier ou un art auroit été préjudiciable, doit-on pour cela le rejeter? Penses-tu, Rhédi, que la religion que notre saint prophète a apportée du ciel soit pernicieuse, parce qu'elle servira quelque jour à confondre les perfides chrétiens ?

Tu crois que les arts amollissent les peuples, et par là sont cause de la chute des empires. Tu parles de la ruine de celui des anciens Perses, qui fut l'effet de leur mollesse; mais il s'en faut bien que cet exemple décide, puisque les Grecs, qui les subjuguèrent, cultivoient les arts avec infiniment plus de soin qu'eux.

Quand on dit que les arts rendent les hommes efféminés , on ne parle pas du moins des gens qui s'y appliquent, puisqu'ils ne sont jamais dans l'oisiveté , qui , de tous les vices , est celui qui amollit le plus le courage.

Il n'est donc question que de ceux qui en jouissent. Mais, comme dans un pays policé ceux qui jouissent des commodités d'un art sont obligés d'en cultiver un autre , à moins que de se voir réduits à une pauvreté honteuse , il s'ensuit que l'oisiveté et la mollesse sont incompatibles avec les arts.

Paris est peut-être la ville du monde la plus sensuelle, et où l'on raffine le plus sur les plaisirs; mais c'est peut-être celle où l'on mène une vie plus dure. Pour qu'un homme vive délicieusement, il faut que cent autres travaillent sans relâche. Une femme s'est mis dans la tête qu'elle devoit paroître à une assemblée avec une certaine parure ; il faut que dès ce moment cinquante artisans ne dorment plus, et n'aient plus le loisir de boire et de manger; elle commande, et elle est obéie plus promptement que ne seroit notre monarque, parce que l'intérêt est le plus grand monarque de la terre.

Cette ardeur pour le travail, cette passion de s'enrichir, passe de condition en condition, depuis les artisans jusqu'aux grands. Personne n'aime à être plus pauvre que celui qu'il vient de voir immédiatement au-dessous de lui. Vous voyez à Paris un homme qui a de quoi vivre jusqu'au jour du jugement, qui travaille sans cesse, et court risque d'accourcir ses jours pour amasser, dit-il, de quoi vivre.

230 LETTRES P£a§4N£$.

Le même esprit gagne la nation ; on n'y voit que traTâil et qu'industrie. Où est donc ce peuple efféminé dont tu parles tant?

Je suppose, Bhédi, qu'on ne souffrît dans un royaume que les arts absolument nécessaires à la culture des terres , qui sont pourtant en grand nombre , et qu'on en bannît tous ceux qui ne servent qu'à la volupté ou à la fantaisie , je le soutiens , cet £tat seroit le plus misérable qu'il y eût au monde.

Quand les habitans auroient assez de courage pour se passer de taDt de choses qu'ils doivent à leurs besoins, le peuple dépériroit tous les jours ; et l'État deviendroit si foible , qu'il n'y auroit si petite* puissance qui ne fût en état de le conquérir.

Je pourrois entrer ici dans un long détail, et te faire voir que les revenus des. particuliers cesseroient presque absolument, et par conséquent ceux du prince. Il n'y auroit presque plus de relation de facultés entre les citoyens ; cette circulation de richesses , et cette progression de revenus qui vient de la dépendance où sont les arts les uns des autres, cesseroient absolument; chacun ne tireroit do revenu que de sa terre , et n'en tireroit précisément que ce qu'il lui faut pour ne pas mourir de faim. Mais , comme ce n'est pas la centième partie du revenu d'un royaume, il faudroit que le nombre des habitans diminuât à proportion , et qu'il n'en restât que la centième partie.

Fais bien attention jusqu'où vont les revenus de l'industrie. Un fonds ne produit annuellement à son maître que la vingtième partie de sa valeur ; mais , avec une pistole de couleur , un peintre fera un tableau qui lui en vaudra cinquante. On en peut dire de même des orfèvres , des ouvriers en laine , en soie , et de toutes sortes d'artisans.

De tout ceci il faut conclure, Rhédi, que, pour qu'un prince soit puissant, il faut que ses sujets vivent dans les délices ; il faut qu'il travaille à leur procurer toutes sortes de superfluités avec autant d'attention que les nécessités de la vie.

A Paris, le 44 de la lune de chai val, 4717.

Lettre CVIIL — Rica a Ibben.

X Smyrne.

J'ai vu le jeune monarque. Sa vie est bien précieuse a ses sujets; elle ne l'est pas moins à toute l'Europe par les grands troubles que sa mort pourroit produire. Mais les rois sont comme les dieux;' et, pendant qu'ils vivent, on doit les croire immortels. Sa physionomie est majestueuse , mais charmante : une belle éducation semble concourir avec un heureux naturel, et promet déjà un grand prince.

On dit que l'on ne peut jamais connoître le caractère des rois d'Occident jusqu'à ce qu'ils aient passé par les deux grandes épreuves de leur maîtresse et de leur»confesseur. On verra bientôt l'un et l'autre

travailler à se sdsir de Tesprit de celui-ci ; et il ee livrera pour cela de grands combata. Car, sous un jeune prince, ces deux puissances sont toujours rivale»; mais elles se concilient et se réunissent sous un vieux. Sous un jeune prince, le dervis a un râle bien difficile à soutenir : la force du roi fait sa foiblesse ; mais l'autre triomphe également de sa foiblesse et de sa force.

Lorsque j'arrivai en France, je trouvai le feu roi absolument gouverné par les femmes; et cependant, dans Tâge où il étoit, je crois que c'étoit le monarque de la terre qui en avoit le moins de besoin. J'entendis un jour une femme qui disoit : « Il faut que l'on fasse quelque chose pour ce jeune colonel ; sa valeur m'est connue ; j'en parlerai au ministre. » Une autre disoit : « Il est surprenant que ce jeune abbé ait été oublié; il faut qu'il soit évéque ; il est homme de naissance, et je i^ourrois répondre de ses mœurs. » Il ne faut pas pourtant que tu t'imagines que celles qui tenoient ces discours fussent des favorites du prince; elles ne lui avoient peut-être pas parlé* deux fois en leur vie : chose pourtant très-£acile à faire chez les princes européens. Mais c'est quil n'y a personne qui ait quelque emploi à la cour, dans Paris, ou dans les provinces, qui n'ait une femme par les mains de laquelle passent toutes les grâces et quelquefois les injustices qu'il peut faire. Ces femmes ont toutes des relations les unes avec les autres, et forment une espèce de république dont les membres toujours actifs se secourent et se servent mutuellement : c'est conune un nouvel État dans l'État; et celui qui est à la cour, à Paris, dans les provinces, qui voit agir des ministres, des magistrats, des prélats, s'il ne connoît les femmes qui les gouvernent , est comme un homme qui voit bien une machine qui joue , mais qui n'en connoît point les ressorts.

Crois-tu , Ibben , qu'une femme s'avise d'être la maîtresse d'un ministre pour coucher avec lui ? Quelle idée ! c'est pour lui présenter cinq ou six placets tous les matins ; et la bonté de leur naturel paroît dans l'empressement qu'elles ont de faire du bien à une infinité de gens malheureux qui leur procurent cent mille livres de rente.

On se plaint en Perse de ce que le royaume est gouverné par deux ou trois femmes : c'est bien pis en France , où les femmes en général gouvernent , et prennent non - seulement en gros , mais même se partagent en détail toute l'autorité.

A Paris» le dernier de la lune de cbalval, 4747.

Lettre CIX. — Usbek a

Il y a une espèce de livres que nous ne connoissons point en Perse, et qui me paroissent ici fcrt à la mode : ce sont les journaux. La paresse se sent flattée en les lisant; on est ravi de pouvoir parcourir trente volumes en un quart d'heure.

Dans la plupart des livres, Tauteur n'a pas fait les complimens ordinaires , que les lecteurs sont aux abois : il les fait entrer à demimorts dans une matière noyée au milieu d'une mer de paroles. Celui-ci veut s'immortaliser par un in-douze ; celui-là par un in-quarto ; un autre, qui a de plus belles inclinations, vise à l'in-folio; il faut donc qu'il étende son sujet à proportion; ce qu'il fait sans pitié, comptant pour rien la peine du pauvre lecteur, qui se tue à réduire ce que l'auteur a pris tant de peine à amplifier.

Je ne sais, ***, quel mérite il y a à faire de pareils ouvrages : j'en ferois bien autant si je voulois ruiner ma santé et un libraire.

Le grand tort qu'ont les journalistes, c'est qu'ils ne parlent que des livres nouveaux : comme si la vérité étoit jamais nouvelle! Il me semble que , jusqu'à ce qu'un hooome ait lu tous les livres anciens , il n'a aucune raison de leur préférer les nouveaux.

Mais lorsqu'ils s'imposent la loi de ne parler que des ouvrages encore tout chauds de la forge , ils s'en imposent une autre , qui est d'être très-ennuyeux. Ils n'ont garde de critiquer les livres dont ils font les extraits, quelque raison qu'ils en. aient; et, en effet, quel est l'homme assez hardi pour vouloir se faire dix ou douze ennemis tous les mois?

La plupart des auteurs ressemblent aux poètes qui souffriront une volée de coups de bâton sans se plaindre , mais qui , peu jaloux de leurs épaules, le sont si fort de leurs ouvrages, qu'ils ne sauroient soutenir la moindre critique. Il faut donc bien se donner de garde de les attaquer par un endroit si sensible ; et les journalistes le savent bien. Ils font donc tout le contraire ; ils commencent par louer la matière qui est traitée : première fadeur; de là ils passent aux louanges de l'auteur : louanges forcées, car ils ont affaire à des gens qui sont encore en haleine , tout prêts à se faire faire raison , et à foudroyer à coups de plume un téméraire journaliste.

A Paris, le 5 de la lune de zilcadé, 4748.

Lettre CX. — Rica a ***.

L'université de Paris est îa fille aînée des rois de France, et très-aînée ; car elle a plus de neuf cents ans : aussi rêve-t-elle quelquefois.

On m'a compté qu'elle eut, il y a quelque temps, un grand démêlé avec quelques docteurs à l'occasion de la lettre Q*, qu'elle vouloit que l'on prononçât comme un K. La dispute s'échauffa si fort que quelques-uns furent dépouillés de leurs biens : il fallut que le parlement terminât le différend ; et il accorda permission , par un arrêt solennel , à tous les sujets du roi de France de prononcer

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