‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 2)Chapitre 96 sur 244 · Le Don Quichotte. (Éd.) — 2. Les Baliiécas. (Éd · texte numérisé non relu

Le Don Quichotte. (Éd.) — 2. Les Baliiécas. (Éd

blies, c'est-à-dire qu*il8 ont jeté les peuples dans les désordres inséparables des changemens.

Il est vrai que , par une bizarrerie qui vient plutôt de la nature que de l'esprit des hommes , il est quelquefois nécessaire de changer certaines lois. Mais le cas est rare ; et , lorsqu'il arrive , il n'y faut toucher que d'une main tremblante : on y doit observer tant de solennité, et apporter tant de précautions, que le peuple en conclue naturellement que les lois sont bien saintes, puisqu'il faut tant de formalités pour les abroger.

Souvent ils les ont faites trop subtiles, et on;t suivi des idées logiciennes plutôt que l'équité naturelle. Dans la suite elles ont été trouvées trop dures; et, par un esprit d'équité, on a cru devoir s'en écarter ; mais ce remède étoit un nouveau mal. Quelles que soient les lois, il faut toujours les suivre, et les regarder comme la conscience publique , à laquelle celle des particuliers doit se conformer toujours.

Il faut pourtant avouer que quelques-uns d'entre eux ont une attention qui marque beaucoup de sagesse ; c'est qu'ils ont donné aux pères une grande autorité sur leurs enfans : rien ne soulage plus les magistrats, rien ne dégarnit plus les tribunaux, rien enfin ne répand plus de tranquillité dans un £tat , où les mœurs font toujours de meilleurs citoyens que les lois.

C'est de toutes les puissances celle dont on abuse le moins; c'est la plus sacrée de toutes les magistratures; c'est la seule qui ne dépend pas des conventions , et qui les a même précédées.

On remarque que , dans les pays où l'on met daos les mains paternelles plus de récompenses et de punitions , les familles sont mieux réglées : les pères sont l'image du Créateur de l'univers, qui, quoiqu'il puisse conduire les hommes par son amour, ne laisse pas de se les attacher encore par les motifs de l'espérance et de la crainte.

Je ne finirai pas cette lettre sans te faire remarquer la bizarrerie de l'esprit des François. On dit qu'ils ont retenu des lois romaines un nombre infini de choses inutiles , et même pis ; et ils n'ont pas pris d'elles la puissance paternelle , qu'elles ont établie comme la première autorité légitime.

A Paris, le 18 de la lune de saphar, 4 74 5.

Lettre LXXX.— ; Le grand eunuque à Usbek.

A Paris.

Hier des Arméniens menèrent au sérail une jeune esclave de Circassie, qu'ils vouloient vendre. Je la fis entrer dans les appartemens secrets, je la déshabillai, je l'examinai avec les regards d'un juge; et plus je l'examinai, plus je lui trouvai de grâces. Une

pudeur virginale sembloit vouloir les dérober à ma vue ; Je vis tout ce qu*il lui en coûtoit pour obéir : elle rougissoit de se voir nue , même devant moi, qui, exempt des passions qui peuvent alarmer la pudeur, suis inanimé sous Tempire de ce sexe, et qui, ministre de la modestie dans les actions les plus libres, ne porte que de chastes regards , et ne puis inspirer que Tinnocence.

Dès que je l'eus jugée digne de toi, je baissai les yeux, je lui jetai un manteau d*écarlate, je lui mis au doigt un anneau d'or, je me prosternai à ses pieds, je l'adorai comme la reine de ton cœur. Je payai les Arméniens; je la dérobai à tous les yeux. Heureux Usbek! tu possèdes plus de beautés que n'en enferment tous les palais d'Orient. Quel plaisir pour toi de retrouver à ton retour tout ce que la Perse a de plus ravissant , et de voir dans ton sérail renaître les grâces à mesure que le temps et la possession travaillent à les détruire !

Du sérail de Fabné, le 4** de la lune de rebiab *, 4746.

Lettre LXXXL — Usbbk a Rhâdi. À Venise,

Depuis que je suis en Europe , mon cher Rhédi, j'ai vu bien des gouvernemens. Ce n'est pas comme en Asie , où les règles de la politique se trouvent partout les mêmes.

J'ai souvent pensé en moi-même pour savoir quel de tous les gouvernemens étoit le plus conforme à la raison. Il m'a semblé que le plus parfait est celui qui va à son but à moins de frais, et qu'ainsi celui qui conduit les hommes de la manière qui convient le plus à leur penchant et à leur inclination est le plus parfait.

Si, dans un gouvernement doux, le peuple est aussi soumis que dans un gouvernement sévère, le premier est préférable, puisqu'il est plus conforme à la raison, et que la sévérité est un motif étranger.

Compte, mon cher Rhédi, que dans un Ëtat les peines plus ou moins cruelles ne font pas que l'on obéisse plus aux lois. Dans les pays où les châtimens sont modérés , on les craint comme dans ceux où ils sont tyranniques et affreux.

Soit que le gouvernement soit doux, soit qu'il soit cruel, on punit toujours par degrés, on inflige un châtiment plus ou moins grand à un crime plus ou moins grand. L'imagination se plie d'ellemême aux mœurs du pays où l'on vit : huit jours de prison, ou une légère amende , frappent autant l'esprit d'un Européen nourri dans un pays de douceur que la perte d'un bras intimide un Asiatique. Us attachent un certain degré de crainte à un certain degré de peine, et chacun la partage à sa façon : le désespoir de l'infamie vient désoler un François qu'on vient de condamner à

une peine qui li'ôtôroit pas un quart d'heure de sommeil à un

Turc.

D'ailleurs, je ne vois pas que la police, la justice et l'équité soient mieux observées èh Turquie , en Perse, chez le Mogol, que dans les républiques de Hollande, de Venise, et dans rAngletcrrfe même ; je ne vois pas qu'on y commette moins de crimes , et que les hommes, intimidés par la grandeur des ôhâtimens, y soient plus soumis aux lois.

Je remarque au contraire une source d'injustice et de vexations au milieu de ces mêmes Ëtats.

Je trouve même le prince , qtii est la loi même , moins maître que partout ailleurs.

Je vois que, dans ces momens rigoureux, il y a toujours des mouvemens tumultueux, où personne n'est le chef, et que, quand une fois l'autorité violente est méprisée , il n'en resté plus assez à personne pour la jfïiire revenir ;

Que le désespoir même de l'impunité confirme le désordre , et le rend plus grand *,

Que, dans ces États, il ne se forme point de petite révolte, et qu'il n'y a jamais d'intervalle entre le murmure et la sédition;

Qu'il ne faut point que les grands événemens y soient préparés par de grandes causes; au contraire, le moindre accident produit une grande révolution, souvent aussi imprévue de ceux qui la font que de cent qui la souffrent.

Lorsque Osman, empereur des Turcs, fut déposé, aucun de ceux qui commirent cet attentat ne sdngeoit à le commettre ; ils demandoient seulement en supplians qu'on leur fit justice sur quelque grief : une voix, qu'on n'a jamais connue, sortit de la foule par hasard ; le nom de Mustapha fut prononcé , et soudain Mustapha fut empereur.

De Paris, le 2 de la lune deTebiab 4, 4745.

Lettre LXXXII. — Nargum, envoya de Perse en mosgovie , à xjsbbk.

A Paris.

De toutes les nations du monde, mon cher Usbek, il n'y en a pas qui ait surpassé ceUe des Tartares ni en gloire ni dans la grandeur des conquêtes. Ce peuple est le vrai dominateur de l'univers ; tous les autres semblent être faits pour le servir : il est également le fondateur et le destructeur des empires ; dans tous les temps il a donné sur la terre des marques de sa puissance ; dans tous les âges il a été le fléau des nations.

Les Tartares ont conquis deux fois la Chine , et ils la tiennent encore sous leur obéissance.

Us dominent sur les vastes pays qui forment Tempîre du Mogol.

Maîtres de la Perse, ils sont assis sur le trôné de CyiHis fet de Gus- -taspe. Ils ont soumis la Moscovie. Sous le nom dé turcs, îls ont fait àfis conquêtes immetises dans l'Europe, l'Asie et l'Afrique i et ils dominent sur ces trois pai-tieâ de l'ùniveré.

Bt, pour parler de temps plus reculés, c'est d'eux que sont Sortie presque tous les peuples qui ont renversé l'empire romain.

Qu'est-ce que les conquêtes d'Alexandre en comparaison de celles de Gengiskan?

Il n'a manqué à cette victorieuse nation que des historiens pour célébrer la mémoire de ses merveilles.

Que d'actions immortelles ont été ensevelies dans l'oubli! que d'empires par eux fondés, dont nous ignorons l'origine ! Cette Belliqueuse nation, uniquement occupée de sa gloire présente, sûre de vaincre dans tous les temps, ne songeoit point à se signaler dans l'avenir par la mémoire de ses conquêtes passées.

De Moscou, le 4 de la lune de reblab 4, 4716.

LrT'Tre LXXXIII. — Rica à Ibben.

À Smyme.

Quoique les François parlent beaucoup , il y a cependant pâmrf eux une espèce de dervis taciturnes qu'on appelle chartreux. Oh dit qu'ils se coupent la langue en entrant dans le couvent; et on souhaiteroit fort que tous les autres dervis se retranchâsseUt de mfeine tout ce que leur profession leur rend inutile.

A propos des gens taciturnes, il y en a de bien pluô singuliers que ceux-là , et qui ont un talent bien extraordinaire : ce sont cetix qui savent parler sans rien dire , et qui amusent une conversation pendant deux heures de temps sans qu'il soit possible de les déceler, d'être leur plagiaire , ni de retenir un mot de ce qu'ils ont dit.

Ces sortes de gens sont adorés des femmes : mais ils ne lé Èoni pourtant pas tant que d'autres qui ont reçu de la nature l'aiitiable talent de sourire à propos, c'est-à-dire à* chaque instant, et qui portent la grâce d'une joyeuse approbation sur tout ce qu'elles disent.

Mais ils sont au comble de l'esprit lorsqu'ils savent entèridrë ISnësse à tout, et trouver mille petits traits ingénieux dans les choses les plus communes.

J'en connois d'autres qui ^e sont bien {rtiUvés d'introduire danà les conversations les choses inanimées, et d'y faire parler leur habit brodé , leur perruque blonde , leur tabatière , leur canne , et leurs gants. Il est bon de, commencer de la rue â se faire écouter par le bruit du carrosse , et du marteau qui frappe rudement la porte : cet avant-propos prévient pour le reste du diécours ; et quand l'fixordè

est beau . il rend supportables toutes les sottises qui viennent en*

suite , mais qui par bonheur arrivent trop tard.

Je te promets que ces petits talens, dont on ne fait aucun cas

chez nous, servent bien ici ceux qui sont assez heureux pour les

avoir, et qu'un homme de bon sens ne brille guère devant ces sortes

de gens.

De Paris, le 6 de la Inné de rebiab 2, 1715.

Letthe LXXXIV. — USPEK A Rhédi.

A Venise.

S'il y a un Dieu, mon cher Rhédi, il faut nécessairement qu'il soit juste : car , s'il ne l'étoit pas , il seroit le plus mauvais et le plus imparfait de tous les êtres.

La justice est un rapport de convenance qui se trouve réellement entre deux choses ; ce rapport est toujours le même , quelque être qui le considère , soit que ce soit Dieu , soit que ce soit un ange , ou enfin que ce soit un homme.

Il est vrai que les hommes ne voient pas toujours ces rapports ; souvent même lorsqu'ils les voient , ils s'en éloignent , et leur intérêt est toujours ce qu'ils voient le mieux. La justice élève sa voix ; mais elle a peine à se faire entendre dans le tumulte des passions.

Les hommes peuvent faire des injustices , parce qu'ils ont intérêt de les commettre, et qu'ils aiment mieux se satisfaire que les autres. C'est toujours par un retour sur eux-mêmes qu'ils agissent : nul n'est mauvais gratuitement; il faut qu'il y ait une raison qui détermine, et cette raison est toujours une raison d'intérêt.

Mais il n'est pas possible que Dieu fasse jamais rien d'injuste : dès qu'on suppose qu'il voit la justice , il faut nécessairement qu'il la suive ; car , comme il n'a besoin de rien , et qu'il se suffît à luimême , il seroit le plus méchant de tous les êtres , puisqu'il le seroit sans intérêt. ^

Ainsi , quand il n'y auroit pas de Dieu , nous devrions toujours aimer la justice ; c'est-à-dire faire nos efforts pour ressembler à cet être dont nous avons une si belle idée , et qui , s'il existoit , seroit nécessairement juste. Libres que nous serions du joug de la religion, nous ne devrions pas l'être de celui de l'équité.

Voilà, Rhédi, ce qui m'a fait penser que la justice est étemelle, et ne dépend point des conventions humaines; et, quand elle en dépendroit , ce seroit une vérité terrible qu'il faudroit se dérober à soi-même.

Nous sommes entourés d'hommes plus forts que nous ; ils peuvent nous nuire de mille manières différentes ; les trois quarts du temps ils peuvent le faire impunément. Quel repos pour nous de savoir qu'il y a dans le cœur de tous ces hommes un principe intérieur qui

combat en notre faveur, et nous met à couvert de leurs entreprises I

Sans cela nous devrions être dans une frayeur continuelle; nous passerions devant les hommes comme devant les lions; et nous ne serions jamais assurés un moment de notre vie, de notre bien ni de notre bonheur. '

Toutes ces pensées m'animent contre ces docteurs qui représentent Dieu comme un être qui fait un exercice tyrannique de sa puissance ; qui le font agir d'une manière dont nous ne voudrions pas agir nous-mêmes, de peur de Toffenser; qui le chargent de toutes les imperfections qu'il punit en nous; et, dans leurs opinions contradictoires, le représentent tantôt comme un être mauvais, tantôt comme un être qui hait le mal et le punit.

Quand un homme s'examine , quelle satisfaction pour lui de trouver qu'il a le cœur juste! Ce plaisir, tout sévère qu'il est, doit le ravir : il voit son être autant au-dessus de ceux qui ne Tout pas qu'il se voit au-dessus des tigres et des ours. Oui , Rhédi , si j'étois sûr de suivre toujours inviolablement cette équité que j'ai devant les yeux , je me croirois le premier des hommes.

De Paris, le 4" de la lune de gemmadi 4, il\6.

Lettre LXXXV. — Rica a ***.

Je fus hier aux Invalides : j'aimerois autant avoir fait cet établis, sèment, si j'étois prince, que d'avoir gagné trois batailles. On y trouve partout la main d'un grand monarque. Je crois que c'est le lieu le plus respectable de la terre.

Quel spectacle que de voir dans un même lieu rassemblées toutes ces victimes de la patrie, qui ne respirent que pour la défendre, et qui , se sentant le même cœur et non pas la même force , ne se plaignent que de l'impuissance où elles sont de se sacrifier encore pour elle!

Quoi de plus admirable que de voir ces guerriers débiles, dans cette retraite , observer une discipline aussi exacte que s'ils y étoient contraints par la présence d'un ennemi , chercher leur dernière satisfaction dans cette image de la guerre , et partager leur cœur et leur esprit entre les devoirs de la religion et ceux de l'art militaire I

Je voudrois que les noms de ceux qui meurent pour la patrie fassent écrits et conservés dans les temples , dans des registres qui fussent comme la source de la gloire et de la noblesse.

A Paris, le 4 5 de la lune de gemmadi 4, 4715.

Lettre LXXXVl. — Usbek a Mirza.

À Ispahan,

Tu sais , Mirzâ , que quelques miiiisti*es dé Cha-Soliman avoient formé le dessein d'obliger tous les Arméniens de Perse de quitter le royaume, ou de se faire mahonlétans, dans la pensée que notre empire seroit toujours pollué tandis qu'il garderoit dans son sein ces infidèles.

C'étoit fait de la grandeur persane si dans cette occâsidn rireufele dévotion avoit été écoutée.

On ne sait comme la chose manqua. Ni ceux qui firent la proposition , ni ceux qui la rejetèrent , n'en connurent les conséquences : le hasard fît l'office de la raison et dé la politique , et sauva l'empire d'un péril plus grand que celui qu'il auroit pu courir de la perle de trois batailles et de la prise de deux villes.

En proscrivant les Arméniens, on pensa détruire en un sciil jour tous les nègocians et presque tous tes artisans du royaume. Je suis sûr que le grand Cha-Abas auroit mieux aimé se faire cotiper lèi deux bras que de signer un ordre pareil, et qu'en envoyant au Mogol et aux autres rois des Indes ses sujets les plus industrieux, il auroit cru leur donner la moitié de ses Ëtats.

Les persécutions que nos mahométans zélés ont faites aux Guèbres les ont obligés de passer en foule dans les Indes, et ont privé la Perse de cette laborieuse nation , si appliquée au labourage , qui seule, par son travail, étoit en état dé vaincre la stérilité de nos terres.

Il ne restoit à la dévotion qu*un second coup à faîfe : c'étoit dé ruiner l'industrie ; moyennant quoi l'empire tomboit de lui-même, et avec lui , par une suite nécessaire , cette même religion qu'on voudroit rendre si florissante.

Sïl faut raisonner sans prévention, je ne sais, Mirza, s'il n'est pas bon que dans un Ëtat il y ait plusieurs religions.

On remarque que ceux qui vivent dans des religions tolérées se rendent ordinairement plus utiles à leur patrie que ceux qui vivent dans la religion dominante, parce que éloignés des honneurs, ne pouvant se distinguer que par leur opulence et leurs richesses , ils sont portés à en acquérir par leur travail , et à embrasser lés emplois de la société les plus pénibles.

D'ailleurs, comme toutes lés religions contiennent des ftréceptes utiles à la société , il est bon qu'elles soient observées avec zèle. Or, qu'y a-t-il de plus capable d'animer ce zèle que leur multiplicité?

Ce sont des rivales qui ne se pardonnent rien. La jalousie descend jusqu'aux particuliers : chacun se ti^nt sur ses gardes, et craint de

faire dès choses qui déshonoreroient son parti, et Texposeroient aux mépris et aux censures impardonnables du parti contraire.

Aussi a-t-on toujours remarqué qu'une secte nouvelle, introduite dans un Ëtat , étoit le moyen le plus sûr pour corriger tous les abus de l'ancienne.

On a beau dire qu'il n*est pas de l'intérêt du prince de souffrir plusieurs religions dans son Etat: quand toutes les sectes du monde viendrôient s'y rassembler, cela ne lui porteroit aucun préjudice, parce qu'il n'y eà a aucune qui ne prescrive l'obéissance et ne pré- (ïbe la soumission.

J'avoue que les histoires sont remplies des guerres de religion ; mais qu'on y prenne bien garde, ce n'est point la miiitipUcité des religions qui a produit ces guerres y c'est l'esprit d'intolérance qui aoimoit celle qui se croyoit la dominante.

. C'est côt esprit de prosélytisme que les Juifs, ont pris des Égyptiens , 6t qui d'eux est passé compie une maladie épidémique et poptilaire aux mahométans et aux chrétiens.

C'est enfin cet esprit de vertige dont les progrès ne peuvent être i^gardés que comme une éclipse entière de la raison humaine.

Car enfin, quand il n'y aùroit pas de l'inhumanité i affliger la leonscience des autres , quand il n'en résùlteroit aucun des mauvais effets qui en germent à milliers , il faudroit être fou pour s'en aviser. 9é[m qui veut me faire changer de religion ne lé fait saiis doute que parce qu'il ne changeroit pas la sienne quand on voudroit l'y forcer : il trouve donc étrange que je ne fasse pas une chose qu'il ne feroit pas lui-même peut-être pour l'empiré du monde.

A Paris, le 2G de la lune de gemmadi 4, i74 5.

Lettre LXXXVII. — Rica à ***.

11 semble ici que les familles se gouvernent toutes seules. Le mari n'a qu'une ombre d'autorité sur sa femme , le père sur ses enfans , le maître sur ses esclaves. La justice se mêle de tous leurs différends; et sois sûr qu'elle est toojoitrs contre le mari jaloux^ le père chagrin , le mattre incommode.

J'allai l'autre jour dans le lieu où se rend la justice. Avant que d'y arriver, il faut passer sous les armes d'un nombre infini de jeunes marchandes qui vous appellent d'une voix trompeuse '. Ce spectacle d'abord est assez ristnt; mais il devient lugubre lorsqu'on entre dans les grandes sailes, où l'on ne voit que des gens dont l'habit est encore plus grave quo la figure. Enfin on entre dans le

i . Les galeriw du palais de Justice ont élé longiemps un bazar et une promenade. (Éô.)

Ueu sacré où se révèlent tous les secrets des familles , et où les actions les plus cachées sont mises au grand jour.

Là , une fille modeste vient avouer les tourmens d'une virginité trop lotigtemps gardée , ses combats , et sa douloureuse résistance : elle est si peu fière de sa victoire, qu'elle menace toujours d'une défaite prochaine; et, pour que son père n'ignore plus ses besoins, elle les expose à tout le peuple.

Une femme effrontée , vient ensuite exposer les outrages qu'elle a faits à son époux , comme une raison d'en être séparée.

Avec une modestie pareille, une antre vient dire qu'elle est lasse de porter le titre de femme sans en jouir : elle vient révéler les mystères cachés dans la nuit du mariage ; elle veut qu'on la livre aux regards des experts les plus habiles , et qu'une sentence la rétablisse dans tous les droits de la virginité. Il y en a même qui osent défier leurs maris, et leur demander en public un combat que les témoins rendent si difficile : épreuve aussi flétrissante pour la femme qui la soutient que pour le mari qui y succombe.

Un nombre infini de filles ravies ou séduites font les hommes beaucoup plus mauvais qu'ils ne sont. L'amour fait retentir ce tribunal ; on n'y entend parler que de pères irrités , de filles abusées , d'amans infidèles et de maris chagrins.

Par la loi qui y est observée , tout enfant né pendant le mariage est censé être au mari : il a beau avoir de bonnes raisons pour ne pas le croire, la loi le croit pour lui, et le soulage de l'examen et des scrupules.

Dans ce tribunal, on prend les voix à la majeure; mais on a reconnu par expérience qu'il vaudroit mieux les recueillir à la mineure : et cela est bien naturel, car il y a très-peu d'esprits justes, et tout le monde convient qu'il y en a une infinité de faux.

A Paris, le I*' de la lune de gemmadi 8, 474 5.

Lettre LXXXVIII. — Rica a ♦♦*.

On dit que l'homme est un animal sociable. Sur ce pied-là, il me paroît que le François est plus homme qu'un autre, c'est l'homme par excellence ; car il semble être fait uniquement pour la société.

Mais j'ai remarqué parmi eux desT gens qui non-seulement sont sociables , mais sont eux-mêmes la société universelle. Ils se multiplient dans tous les coins , et peuplent en un instant les quatre quartiers d'une ville : cent hommes de cette espèce abondent plus que deux mille citoyens ; ils pourroient réparer aux yeux des étrangers les ravages de la peste ou de la famine. On demande dans les écoles si un corps peut être en un instant en plusieurs lieux : ils sont une preuve de ce que les philosophes mettent en question.

Ils sont toujours empressés, parce qu'ils ont Tai&ire importante de demander à tous ceux qu'ils voient où ils vont et d*où ils viennent.

On ne leur ôteroit jamais de la tôte qu'il est de la bienséance de visiter chaque jour le public en détail, sans compter les visites qu'ils font en gros dans les lieux où l'on s'assemble; mais, comme la voie en est trop abrégée , elles sont comptées pour rien dans les règles de leur cérémonial.

Ib fatiguent plus les portes des maisons à coups de marteau que les vents et les tempêtes. Si l'on alloit examiner la liste de tous les portiers, on y trouveroit chaque jour leur nom estropié de mille manières en caractères suisses. Ils passent leur vie à la suite d'un enterrement, dans des complimens de condoléance, ou dans des sollicitations de mariage. Le roi ne fait point de gratification à quelqu'un de ses sujets qu'il ne leur en coûte une voiture pour lui en aller témoigner leur joie. Enfin, ils reviennent chez eux, bien fatigués , se reposer pour pouvoir reprendre le lendemain leurs pénibles fonctions.

Un d'eux mourut l'autre jour de lassitude, et on mit cette épitaphe sur son tombeau : « C'est ici que repose celui qui ne s'est jamais reposé. Il s'est promené à cinq cent trente enterremens. Il s'est réjoui de la naissance de deux mille six cent quatre-vingts enfans. Les pensions dont il a félicité ses amis, toujours en des termes différens , montent à deux millions six cent mille livres ; le chemin qu'il a fait sur le pavé , à neuf mille six cents stades ; celui qu'il a fait dans la campagne, à trente-six. Sa conversation étoit amusante; il avoit un fonds tout fait de trois cent soixante-cinq contes; il possédoit d'ailleurs, depuis son jeune âge, cent dix-huit apophthegmes tirés des anciens, qu'il employoit dans les occasions brillantes. Il est mort enfin à la soixantième année de son ftge. Je me tais, voyageur; car comment pourrois-je achever de te dire ce qu'il a fait et ce qu'il a vu ? >

De Paris, le 3 de la lune de gcromadi 2, 1716.

Lettre LXXXIX. — Usbek a Khédi.

A Yenise.

A Paris règne la liberté et l'égalité. La naissance, la vertu, le mérite même de la guerre, quelque brillant qu'il soit, ne sauve pas un homme de la foule dans laquelle il est confondu. La jalousie des rangs y est inconnue. On dit que le premier de Paris est celui qui a les meilleurs chevaux à son carrosse.

Un grand seigneur est un homme qui voit le roi , qui parle aux ministres, qui a des ancêtres, des dettes et des pensions. S'il peut avec cela cacher son oisiveté par un air empressé , ou par un feint

attachement pour les plaisirs , il erôit être lé plus hétiréui de toiis les hommes.

En Perse , il n'y à de grands que ceux à qui lé iîiohârque donne quelque part au goùvernemejit. ici , il y à des getis qtfi sont grands par leur naissance; mais ils sont sans crédit. Lés rois fbnt comme ces ouvriers habiles qui, pour etétntet leurs ouvrà^eà, se servent toujours des machines les plus simples.

La faveur est la grande divinité des li'rançois. Lé ministre est le grand prêtre , qui lui offre bien des victimeà. Ceiii qui reiitoûrent ne sont point habillés de blanc : tantôt sacrificateurs, et tantôt sacrifiés, ils se^ dévouent eux-mêmes à leur idole avec tout le peuple.

À Paris, le 9 de la lune de gemmadi Û, 4Ti 5.

Lettre :^C. — XJsbek à Ibben.

 Smyrne.

Le désir de la gloire n'est point différent de cet instinct que toutes les créatures ont pour leur conservation. Il semble que nous augmentons notre être lorsque nous pouvons le porter dans la mémoire des autres : c'est une nouvelle vie que nous acquérons, et qui nous devient aussi précieuse que celle que nous avons reçue du ciel.

Mais comme tous les hommes ne sont pkè également attachés à la vie, ils ne sont pas aussi également sensibles à la gloire. Cette noble passion est bien toujours gravée dans leur cœur; mais l'imagination et l'édudatiofi 1& modifient de mille manières.

Cette différence , qui se trouve d'homme à homme ^ se fait encore plus sentir de peuple à peuple.

On peut poser pour maxime que dans chaque Ëtat le désir de la globre croît avec la liberté des sujets, et diminue avec elle : la gloire n'est jamais compagne de la servitude.

Un homme de bon sens me disoit l'autre jour : c On est en France, à bien des égards, plus libre qu'en PersQ; aussi y aimet-on plus la gloire. Cette heureuse fantaisie fait faire à un François, avec plaisir et av.ec goût, ce que votre sultan n'obtient de ses sujets qu'en leur mettant sans cesse devant les yeux les supplices et les récompenses.

« Aussi, parmi nous, le prince est-il jaloux de l'honneur du dernier de ses sujets. Il y a pour le maintenir des tribunaux respectables : c'est le trésor sacré de la nation, et le seul dont le souverain n'est pas le maître , parce qu'il ne peut l'être sans choquer ses intérêts. Ainsi, si un sujet se trouve blessé dans son honneur par son prince, soit par quelque préférence, soit par la moindre marque de mépris, il quitte sur-le-champ sa cour, son emploi , son service , et se retire chez lui.

t La différeDce qu'il y a des troupes fràâçoises aux tôtres, c'est que les unes, composées d'esclaves naturellement lâches, ne sur> montent la crainte de la mort que par celle du châtiment, ce qui produit dans Tâme un nouveau genre de terreur qui la rend comme stupide; au lieu que les autres se présentent adx coups avec délice . et bannissent la crainte par une ilàtisfaction (jui lui est supérieure.

« Mais le sanctuaire de l'honneur, de la réputation et de la vertu , semble être établi dans les républiques , et dans les pays où l'on peut prononcer le mot de patrie. A Rome, à Athènes, à Lacédémone , l'honneur payoit seul les services les plus signalés. Une couronne de chêne ou de laurier , une statue , un éloge , étoit une récompense Immense pour une bataille gagnée ou une ville prise.

« Là , un homme qui avoit fait une belle action se trouvoif suffisamment récompensé par cette action même. Il ne potivoit voir un de ses compatriotes qu'il ne ressentit le plaisir d'être son bienfaiteur; il comptoit le nombre de ses services par celui de ses concitoyens. Tout homme est capable de faire du bien à un homme; mais c'est ressembler aux dieux que de contribuer au bonheur d'une société entière.

a Mais cette noble émulation ne doit-elle point être entièrement éteinte dans le cœur de vos Persans, fehez qui les emplois et les dignités ne sont que des attributs de fantaisie du souverain ? La réputation et la vertu y sont regardées comme imaginaires, si elles ne sont accompagnées de la faveur du prince, avec laquelle elles naissent et meurent de même. Un hottlme qui a pour lui l'estime publique n'est jamais sûr de ne pas être déshonoré demain. Le voilà aujourd'hui général d'armée ; peut-être que le prince le va faire son cuisinier , et qu'il n'aura plus à espérer d'autre éloge que celui d'avoir fait un bon ragoût. »

De Paris, le 4 5 de la lune de gemmadi 2, 4Hb.

Lettre XCL -— Usbek au même.

A Smyrne.

tie cette passion générale que la nation françoise à pour la gloire, il s'est formé, dans l'esprit des particuliers un certain je ne sais quoi qu'on appelle point d'honneur : c'est propremeiit lé caractère de chaque jïrofession ; mais il est plds Marqué chez les gens de guerre, et c'est le point d'honneur par excellence. Il me seroit bien difficile de te faire sentir ce que c'est : car noue n'en avons point précisément d'idée.

Autrefois les François, surtout les noblel, Hé suivoietit guère d'autres lois que celles de ce point d'honneur : elles régloient toute la conduite de leur vie; et elles étoient ai sévères qu'on ne

pou voit, sans une peine plus cruelle que la mort, je ne dis pas les enfreindre, mais en éluder la plus petite disposition.

Quand il s'agissoit de régler les différends, elles ne prescrivoient guère qu'une manière de décision , qui étoit le duel , qui tranchoit toutes les difficultés; mais, ce qu'il y avoit de mal, c'est que souvent le jugement se rendoit entre d'autres parties que celles qui y étoient intéressées.

Pour peu qu'un homme fût connu d'un autre , il falloit qu'il entrât dans la dispute, et qu'il payât de sa personne, comme s'il avoit été lui-même en colère. Il se sentoit toujours honoré d'un tel choix et d'une préférence si flatteuse; et tel qui n'auroit pas voulu donner quatre pistoles à un homme pour le sauver de la potence , lui et toute sa famille , ne faisoit aucune difQculté d'aller risquer pour lui mille fois sa vie.

Cette manière de décider étoit assez mal imaginée; car, de ce qu'un homme étoit plus adroit ou plus fort qu'un autre, il ne s'ensuîvoit pas qu'il eût de meilleures raisons.

Aussi les rois l'ont-ils défendue sous des peines très-sévères; mais c'est en vain; Thonneur, qui veut toujours régner, se révolte , et il ne reconnoît point de lois.

Ainsi les François sont dans un Etat bien violent ; car les mêmes lois de l'honneur obligent un honnête homme de se venger quand il a été offensé; mais, d'un autre côté, la justice le punit des plus cruelles peines lorsqu'il se venge. Si l'on suit les lois de l'honneur, on périt sur un échafaud; si l'on suit celles de la justice, on est banni pour jamais de la société des hommes : il n'y a donc que cette cruelle alternative, ou de mourir ou d'être indigne de vivre.

De Paris, le 48 de la lune de gemitiadi 2, 474 5.

Lettre XCII. — Usbek a Rustan, A Ispahan.

Il paroît ici un personnage travesti en ambassadeur de Perse, qui se joue insolemment des deux plus grands rois du monde. II apporte au monarque des François des présens que le nôtre ne sauroit donner à un roi d'Irimette ou de Géorgie ; et, par sa lâche avarice , il a flétri la majesté des deux empires.

Il s'est rendu ridicule devant un peuple qui prétend être le plus poli de l'Europe; et il a fait dire en Occident que le roi des rois ne domine que sur des barbares.

Il a reçu des honneurs qu'il sembloit avoir voulu se faire refuser lui-même; et, comme si la cour de France avoit eu plus à cœur la grandeur persane que lui, elle l'a fait paroître avec dignité devant un peuple dont il est le mépris.

Ne dis point ceci à Ispahan : épargne la tête d'un malheureux.

Je ne veux |>aâ que nos ministres le punissent de leur propre imprudence et de l'indigne chcix qu'ils ont fait.

De Paris, le dernier de la lune de gemmadi 2, 1715.

LetRRE XCin. — USBEK A RhÉDT.

A Venise.

Le monarque qui a si longtemps régné n'est plus «. Il a bien fait parler des gens pendant sa vie ; tout le monde s'est tu à sa mort. Ferme et courageux dans ce dernier moment, il a paru ne céder quau destin. Ainsi mourut le grand Cha-Abbas, après avoir rempli toute la terre de son nom.

Ne crois pas que ce grand événement n'ait fait faire ici que des réflexions morales. Chacun a pensé à ses affaires, et à prendre ses avantages dans ce changement. Le roi, arrière-petit-fils du monarque défunt, n'ayant que cinq ans, un prince son oncle a été déclaré régent du royaume.

Le feu roi avoit fait un testament qui bornoit Tautorîté du régent. Ce prince habile a été au parlement; et, y exposant tous les droits de sa naissance, il a fait casser la disposition du monarque, qui voulant se survivre à lui-môme , sembloit avoir prétendu régner encore après sa mort.

Les parlemens ressemblent à ces ruines que Ton foule aux pieds, mais qui rappellent toujours l'idée de quelque temple fameux par l'ancienne religion des peuples. Ils ne se mêlent guère plus que de rendre la justice; et leur autorité est toujours languissante, à moins que quelque conjoncture imprévue ne vienne lui rendre la force et la vie. Ces grands corps ont suivi le destin des choses humaines : ils ont cédé au temps , qui détruit tout ; à la corruption des mœurs, qui a tout affoibli; à l'autorité suprême, qui a tout abattu.

Mais le régent, qui a voulu se rendre agréable au peuple, a paru d'abord respecter cette image de la liberté publique; et, comme s'il avoit pensé à relever de terre le temple et l'idole , il a voulu qu'on les regardât comme l'appui de la monarchie et le fondement de toute autorité légitime.

A Paris, le 4 de la lune de regeb, 47-15.

Lettre XCIV. — XJsbek a son frère, santo5

Au monastère de Cashin,

Je m'humilie devant toi , sacré santon , et je me prosterne ; je regarde les vestiges de tes pieds comme la prunelle de mes yeux.

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