‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 2)Chapitre 99 sur 244 · Philippe IV. C'éloil en · texte numérisé non relu

Philippe IV. C'éloil en

-^ Oui , lui répondis je eD bâillaat : je crois que je crèverai à force de rire. » Cependant la tristesse triomphoit toujours des réfle:(ions ; et , quant à moi, je me sentis conduit de bâillement en bâillement dans un sommeil léthar^que qui finit tous mes plaisirs.

A Paris, ^ 4 1 de la lune de mab^rraoi, 174 6.

Lettre CXIL — Usbek a ***.

Le règne du feu roi a été si long , que la fin en avoit fait oublier le commencement. C'est aujourd'hui la mode de ne s'occuper que des événemens arrivés dans sa minorité; et on ne lit plus que les mémoires de ces temps-là.

Voici le discours qu'un des généraux de la ville de Paris prononça dans un conseil de guerre; et j'avoue que je n'y comprends pas grand'chose.

a Messieurs , quoique nos troupes aient été repoussées avec perte , je crois qu'il nous sera facile de réparer cet échec. J'ai six couplets de chanson tout prêts à mettre au jour, qui, je m'assure, remettront toutes choses dans l'équilibre. J'ai fait choix de quelques voix très-nettes, qui, sortant de la cavité de certaines poitrines trèsfortes, émouvront merveilleusement le peuple. Ils sont sur un air qui a fait jusqu'à présent un effet tout particulier.

a Si cela ne sufïït pas , nous ferons paroître une estampe qui fera voir Mazarin pendu.

« Par bonheur pour nous , il ne parle pas bien françois ; et il Técorche tellement, qu'il n'est pas possible que ses afiaires ne déclinent. Nous ne manquons pas de faire bien remarquer au peuple le ton ridicule dont il prononce. Nous relevâmes, il y a quelques jours, une faute de grammaire si grossière, qu'on en fit des larces par tous les carrefours.

« J'espère qu'avant qu'il soit huit jours le peuple fera du nom de Makarin un mot générique pour exprimer toutes les bêtes de somme , et celles qui servent à tirer.

«c Depuis notre défaite, notre musique Ta si furieusement vexé sur le péché originel , que , pour ne pas voir ses partisans réduits à la moitié, il a été obligé de renvoyer tous ses pages.

a Ranimez-vous donc , reprenez courage ; et soyez sûrs que nou;; lui ferons repasser les monts à coups de sifflets. »

A Paris, le 4 de la lune de cfaidiban, 4718.

Lbttbb GXIU. — Rhédi a Usbek.

A Paris.

Pendant le séjour que je fais en Europe , je 1|^ les historiens anciens et modernes; je compare tous les temps; j'ai du plaisir à les

voir passer, pour ftiniH dir«, 4eva^t moi; et j'arrête surtout mon esprit à ces grands changemens qui ont rendu les âges si différens des âges , et la terre si peu semblable à elle-même.

Tu n'as peut-être pas fait attention à une chose qui cause tous les jours ma surprise. Comment le monde est-il si peu peuplé, en comparaison de ce qu'il étolt autrefois? Gomment la nature a-t-elle pu perdre cette prodigieuse fécondité des premiers temps? seroit-elLe déjà dans sa vieillesse, et tomberoit-elle de langueur?

J'ai resté plus d'un an en Italie , où je n'ai vu que le débris de cette ancienne Italie si fameuse autrefois. Quoique tout le monde habite les villes , elles sont entièrement désertes et dépeuplées : il semble qu'elles ne subsistent encore que pour marquer le lieu où étoient ces cités puissantes dont l'histoire a tant parlé.

Il y a des gens qui prétendent que la seule ville de Rome contenoit autrefois plus de peuple qu'un grand royaume de l'Europe n'en a aujourd'hui. Il y a eu tel citoyen romain qui avoit dix, et même vingt mille esclaves, sans compter ceux qui travailloient dans les maisons de campagne ; et , comme on y comptoit quatre ou cinq cent mille citoyens, on ne peut fixer le nombre de ses habitans sans que l'imagination ne se révolte.

Tl y avoit dans la Sicile de puîssans royaumes et des peuples nombreux qui en ont disparu depuis : cette île n'a plus rien de considérable que ses volcans.

La Grèce est si déserte qu'elle ne contient pas la centième partie de ses anciens habitans.

L'Espagne, autrefois si remplie, ne fait voir aujourd'hui que des campagnes inhabitées; et la France n'est rien en comparaison de cette ancienne Gaule dont parle César.

Les pays du Nord sont fort dégarnis ; et il s'en faut bien que les peuples y soient , comme autrefois , obligés de se partager , et d'envoyer dehors, comme des essaims, des colonies et des nations entières chercher de nouvelles demeures.

La Pologne et la Turquie en Europe n'ont presque plus de peuples. On ne sauroit trouver dans l'Amérique la deux-centième partie des hommes qui y formoient de si grands empires.

L'Asie n'est guère en meilleur état. Cette Asie Mineure qui contenoit tant de puissantes monarchies, et un nombre si prodigieux de grandes villes, n'en a plus que deux ou trois. Quant à la grande Asie, celle qui est soumise au Turc n'est pas plus pleine; et pour celle qui est sous la domination de nos rois, si on la compare à l'état florissant où elle étoit autrefois, on verra qu'elle n'a qu'une trèspetite partie des habitans qui y étoient sans nombre du temps des Xerxès et des Darius.

Quant aux petits États qui sont autour de ces grands empires, ils sont réellement déserts : tels sont les royaumes d'Iriraette . de

Gircassie, et de Guriel. Ces princes, avec de vastes Ëtats, comptent à peine cinquante mille sujets.

L'Egypte n'a pas moins manqué que les autres pays.

Enfin je parcours la terre, et je n'y trouve que délabrement : je crois la voir sortir des ravages de la peste et de la famine.

L'Afrique a toujours été si inconnue , qu'on ne peut en parler si précisément que des autres parties du monde; mais, à ne faire at> tention qu'aux côtes de la Méditerranée connues de tous temps , on voit qu'elle a extrêmement déchu de ce qu'elle étoit province romaine. Aujourd'hui ses princes sont si foibles, que ce sont les plus petites puissances du monde.

Après un calcul aussi exact qu'il peut l'être dans ces sortes de choses, j'ai trouvé qu'il y a à peine sur la terre la dixième partie des hommes qui y étoient du temps de César. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est qu'elle se dépeuple tous les jours ; et si cela continue , dans dix siècles elle ne sera qu'un désert.

Voilà, mon cher Usbek , la plus terrible catastrophe qui soit jamais arrivée dans le monde. Mais à peine s'en est-on aperçu, parce qu'elle est arrivée insensiblement et dans le cours d'un grand nombre de siècles; ce qui marque un vice intérieur, un venin secret et caché, une maladie de langueur , qui afflige la nature humaine.

A Venise, le 4 0 de la lune de regeb, 4718.

Lettre CXIV. — Usbek a Rhédi.

A Venise,

Le monde, mon cher Rhédi, n'est point incorruptible; les cieux mêmes ne le sont pas : les astronomes sont des témoins oculaires de tous les changemens , qui *sont les effets bien naturels du mouvement universel de la matière.

La terre est soumise, comme les autres planètes, aux mêmes lois des mouvemens ; elle souffre au dedans d'elle un combat perpétuel de ses principes : la mer et le continent semblent être dans une guerre éternelle ; chaque instant produit de nouvelles combinaisons.

Les hommes, dans une demeure si sujette aux changemens, sont dans un état aussi incertain : cent mille causes peuvent agir , dont la plus petite peut les détruire , et à plus forte raison augmenter ou diminuer leur nombre.

Je ne parlerai pas de ces catastrophes particulières, si communes chez les historiens , qui ont détruit des villes et des royaumes entiers : il y en a de générales , qui ont mis bien des fois le genre humain à deux doigts de sa perte.

Les histoires sont pleines de ces pestes universelles qui ont tour à tour désolé l'univers. Elles parlent d'une , entre autres , qui fut si violente, qu'elle brûla jusqu'à la racine des plantes, et se fit sentir

dans tout le monde connu , jusqu'à l'empire du Catay : un degré de plus de corruption auroit, peut-être en un seul jour , détruit toute la nature humaine.

Il n*y a pas deux siècles que la plus honteuse de toutes les maladies se fit sentir en Europe ^ en Asie et en Afrique ; elle fit dans trèspeu de temps des effets prodigieux : c'étoit fait des hommes si elle avoit continué ses progrès avec la même furie. Accablés de maux dès leur naissance, incapables de soutenir le poids des charges de la société , ils aur oient péri misérablement. .

Qu'auroitce été si le venin eût été un peu plus exalté ? et il le seroit devenu sans doute, si Ton n'avoit été assez heureux pour trouver un remède aussi puissant que celui qu'on a découvert. Peut-être que cette maladie , attaquant les parties de la génération , auroit attaqué la génération même.

Mais pourquoi parler de la destruction qui auroit pu arriver au genre humain ? n'est-elle pas arrivée en effet , et le déluge ne le réduisit- il pas à une seule famille ?

Ceux qui connoissent la nature, et qui ont de Dieu une idée raisonnable , peuvent-ils comprendre que la matière et les choses créées, n'aient que six mille ans? que Dieu ait différé pendant toute l'éternité ses ouvrages , et n'ait usé que d'hier de sa puissance créatrice? Seroit-ce parce qu'il ne Tauroit pas pu, ou parce qu'il ne l'auroit pas voulu ? Mais , s'il ne l'a pas pu dans un temps , il ne l'a pas. pu dans l'autre. C'est donc parce qu'il ne l'a pas voulu. Mais, comme il n'y a point de succession dans Dieu, si l'on admet qu'il ait voulu quelque chose une fois , il l'a voulu toujours , et dès le commencement.

Il ne faut donc pas compter les années du monde ; le nombre des grains de sable de la mer ne leur est pas plus comparable qu'un instant.

Cependant tous les historiens nous parlent d'un premier père ; ils nous font voir la nature humaine naissante. N'est-il pas naturel de penser qu'Adam fut sauvé d'un malheur commun , comme Noé le fut du déluge, et que ces grands événemens ont été fréquens sur la terre depuis la création du monde ?

Mais toutes les destructions ne sont pas violentes. Nous voyons plusieurs parties de la terre se lasser de fournir à la subsistance des hommes : que savons-nous si la terre entière n'a j)as des causes générales , lentes , et imperceptibles , de lassitude ?

J'ai été bien aise de te donner ces idées générales avant de répondre plus particulièrement à ta lettre sur la diminution des peuples, arrivée depuis dix-sept à dix-huit siècles. Je te ferai voir dans une lettre suivante qu'indépendamment des causes physiques il y en a de morales qui ont produit cet effet.

A Paris, le 8 de la lune de chahban, 4718.

Lettre GXV. — Usbek au Mans.

Tu cherches la raison pourquoi la terre est moins peuplé* qu'elle ne rétoit autretois; et, si tu y fais bien attention, tu verras que la grande différence vient de celle qui es^ arrivée dans les moau».

Depuis que la religion chrétienne et la mahométane ont partagé le monde romain, les choses sont bien changées; il s'en faut bien que ces deux religions soient aussi favorables à la propagation de l'espèce que celle de ces maîtres de Tunivers.

Dans cette dernière, la polygamie étoit défendue; et en cela elle avoit un très-grand avantage sur la religion mahométane ; le divorce y étoit permis; ce qui lui en donnoit un autre non moins considérable sur la chrétienne.

Je ne trouve rien de si contradictoire que cette pluralité des femmes permise par le saint Âlcoran , et l'ordre de les satisfaire ordonné dans le même livre. « Voyez vos femmes, dit le prophète, parce que vous leur êtes nécessaires comme leurs vêtemens, et qu'elles vous sont nécessaires comme vos vêtemens. » Voilà un précepte qui rend la vie d'un véritable musulman bien laborieuse. Celui qui a les quatre femmes établies par la loi, et seulement autant de concubines et d'esclaves , ne doit-il pas être accablé de tant de vêtemens ?

« Vos femmes sont vos labourage», dit encore le prophète ; approchez-vous donc de vos labourages : faites du bien pour vos âmes , et vous le trouverez un jour. »

Je regarde un bon musulman comme un athlète destiné à combattre sans relâche , mais qui , bientôt foible et accablé de ses premières fatigues, languit dans le champ même de la victoire, et se trouve , pour ainsi dire , enseveli sous ses propres triomphes.

La nature agit toujours avec lenteur et pour ainsi dire avec épargne : ses opérations ne sont jamais violentes. Jusque dans ses productions elle veut de la tempérance ; elle ne va jamais qu'avec règle et mesure : si on la précipite, elle tombe bientôt dans la langueur; elle emploie toute la force qui lui reste à se conserver, perdant absolument sa vertu productrice et sa puissance générative.

C'est dans cet état de défaillance que nous met toujours ce grand nombre de femmes , plus propres à nous épuiser qu'à nous satisfaire. Il est très- ordinaire parmi nous de voir un homme dans un sérail prodigieux avec un très-petit nombre d'enfans ; ces enfans même sont la plupart du temps foibles et malsains , et se sentent de la langueur de leur père.

Ce n*est pas tout : ces femmes, obligées à une continence forcée, ont besoin d*avoir des gens pour les garder, qui ne peuvent être que des eunuques; la religion, la jalousie, et la raison même, ne

LETTRES PERSANES. 2c>9

permettent pas d'en laisser approcher d'autres : ces gardiens doivent être eu grand nombre, soit afin de maintenir la tranquillité au dedans parmi les guerres que ces femmes se font sans cesse , soit enfin pour empêcher les entreprises du dehors. Ainsi un homme qui a dix femmes ou concubines n'a pas trop d'autant d'eunuques pour les garder. Mais quelle perte pour la société que ce grand nombre d'hommes morts dès leur naissance! quelle dépopulation ne doit41 pas s'ensuivre i

Les.filles esclaves qui sont dans le sérail pour servir avec les eunuques ce grand nombre de femmes, y vieillissent presque toujours dans une afHigeante virginité : elles ne peuvent pas se marier pendant qu'elles y restent ; et leurs maîtresses , une fois accoutumées à elles, ne s'en défont presque jamais.

Voilà comment un seul homme occupe lui seul tant de sujets de l'un et l'autre sexe à ses plaisirs, les fait mourir pour l'État, et les rend inutiles à la propagation de l'espèce.

Constantinople et Ispahan sont les capitales des deux plus grands empires du monde : c'est là que tout doit aboutir, et que les peuples, attirés de mille manières, se rendent de toutes parts. Cependant elles périssent d'elles-mêmes, et elles seroient bientôt détruites, si les souverains n'y faisoient venir, presque à chaque siècle, des nations entières pour les repeupler. J'épuiserai ce sujet

dans une autre lettre. <*-

 Paris, le 4 3 de la lune de chahban, 4716.

Lettre CXVL — Usbek au même.

Les Romains n'avoient pas moins d'esclaves que nous : ils en avoient même plus ; mais ils en faisoient un meilleur usage.

Bien loin d'empêcher par des voies forcées la multiplication de ces esclaves, ils la favorisoient au contraire de tout leur pouvoir; ils les associoient le plus qu'ils pouvoient par des espèces de mariages. Par ce moyen , ils remplissoient leurs maisons de domestiques de tous les sexes , de tous les âges ; et l'État , d'un peuple innombrable.

Ces enfans, qui faisoient à la longue la richesse d'un maître, naissoient sans nombre autour de lui : il étoit seul chargé de leur nourriture et de leur éducation. Les pères, libres de ce fardeau, suivoient uniquement le penchant de la nature, et multiplioient sans craindre une trop nombreuse famille.

Je t*ai dit que parmi nous tous les esclaves sont occupés à garder nos femmes, et à rien de plus; qu'ils sont, à l'égard de l'État, dans une perpétuelle léthargie : de manière qu'il faut restreindre à quelques hommes libres, à quelques chefs de famille, la culture des arts et des terres, lesquels même s'y donnent le moins qu'ils peuvent.

Il n'en étoit pas de même chez les Romains. La république se servoit avec un avantage infini de ce peuple d'esclaves. Chacun d'eux avoit son pécule, qu'il possédoit aux conditions que son maître lui imposoit; avec ce pécule il travailloit, et se tournoit du côté où le portoit son industrie. Celui-ci faisoit la banque; celui-là se donnoit au commerce de la mer; l'un vendoit des marchandises en détail; l'autre s'appliquoit à quelque art mécanique, ou bien affermoit et faisoit valoir des terres : mais il n'y en avoit aucun qui ne s'attathât de tout son pouvoir à faire profiler ce pécule , qui lui procuroit en même temps l'aisance dans la servitude présente , et l'espérance d'une liberté future : cela faisoit un peuple laborieux, animoit les arts et l'industrie.

Ces esclaves, devenus riches par leurs soins et leur travail , se faisoient affranchir, et devenoient citoyens. La république se réparoit sans cesse, et recevoit dans son sein de nouvelles familles, à mesure que les anciennes se détruisoient.

J'aurai peut-être, dans mes lettres suivantes, occasion de te prouver que plus il y a d'hommes dans un État, plus le commerce y fleurit; je prouverai aussi facilement que plus le commerce y fleurit , plus le nombre des hommes y augmente : ces deux choses s'entr'aident, et se favorisent nécessairement.

Si cela est, combien ce nombre prodigieux d'esclaves, toujours laborieux « devoit-il s'accroître et s'augmenter? L'industrie et l'abondance les faisoient naître; et eux, de leur côté, faisoient naître l'abondance et l'industrie.

A Paris, le 46 de la lune de chahban, 4748.

Lettre CXVII. — Usbek au même.

Nous avons jusqu'ici parlé des pays mahométans , et cherché la raison pourquoi ils étoient moins peuplés que ceux qui étoient soumis à la domination des Romains : examinons à présent ce qui a produit cet effet chez les chrétiens.

Le divorce étoit permis dans la religion païenne, et il fut défendu aux chrétiens. Ce changement , qui parut d'abord de si petite conséquence, eut insensiblement des suites terribles, et telles qu'on peut à peine les croire.

On ôta non-seulement toute la douceur du mariage, mais aussi l'on donna atteinte à sa fin : en voulant resserrer ses nœuds, on les relâcha; et au lieu d'unir les cœurs, comme on le prétendoit, on les sépara pour jamais.

Dans une action si libre, et où le cœur doit avoir tant de part, on mit la gêne, la nécessilé, et la fatalité du destin même. On compta pour rien les dégoûts, les caprices et l'insociabilité des humeurs; on voulut fixer le cœur, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus

variable et de plus inconstant dans la nature : on attacha sans retour et sans espérance des gens accablés Tun de l'autre , et presque toujours mal assortis ; et Ton fit comme ces tyrans qui faisoient lier les hommes vivans à des corps morts.

Rien ne contribuoit plus à l'attachement mutuel que la faculté du divorce : un mari et une femme étoient portés à soutenir patiemment les peines domestiques, sachant qu'ils étoient maîtres de les faire finir ; et ils gardoient souvent ce pouvoir en main toute leur vie sans en user, par cette seule considération qu'ils étoient libres de le faire.

Il n'en est pas de même des chrétiens que leurs peines présentes désespèrent pour l'avenir. Ils ne voient dans les désagrémens du mariage que leur durée, et, pour ainsi dire, leur éternité : de là viennent les dégoûts , les discordes , les mépris ; et c'est autant de perdu pour la postérité. A peine a-t-on trois ans de mariage, qu'on en néglige l'essentiel ; on passe ensemble trente ans de froideur : il se forme des séparations intestines aussi fortes et peut-être plus pernicieuses que si elles étoient publiques : chacun vit et reste de son côté, et tout cela au préjudice des races futures. Bientôt un homme, dégoûté d'une femme étemelle, se livrera aux filles de joie : commerce honteux et si contraire à la société, lequel, sans remplir l'objet du mariage, n'en représente tout au plus que les plaisirs.

Si de deux personnes ainsi liées il y en a une qui n'est pas propre au dessein de la nature et à la propagation de l'espèce, soit par son tempérament, soit par son âge, elle ensevelit l'autre avec elle, et la rend aussi inutile qu'elle Test elle-même.

Il ne faut donc pas s'étonner si l'on voit chez les chrétiens tant de mariages fournir un si petit nombre de citoyens. Le divorce est aboli; les mariages mal assortis ne se raccommodent plus; les femmes ne passent plus, comme chez les Romains, successivement dans les mains de plusieurs maris, qui en tiroient, dans le chemin , le meilleur parti qu'il étoit possible.

J'ose le dire : si dans une république comme Lacédémone, où les citoyens étoient sans cesse gênés par des lois singulières et subtiles, et dans laquelle il n'y avoit qu'une famille, qui étoit la république , il avoit été établi que les maris changeassent de femmes tous les ans , il en seroit né un peuple innombrable.

Il est assez difficile de faire bien comprendre la raison qui a porté les chrétiens à abolir le divorce. Le mariage, chez toutes les nations du monde, est un contrat susceptible de toutes les conventions, et on n'en a dû bannir que celles qui auroient pu en affoiblir l'objet; mais les chrétiens ne le regardent pas dans ce point de vue : aussi ont-ils bien de la peine à dire ce que c'est. Ils ne le font pas consister dans le plaisir des sens; au contraire,

comme je te l'ai déjà dit , ils semblent qu'ils veulent Ten bannir autant qu'ils peuvent; mais c'est une image, une figure, et quelque chose de mystérieux , que je ne comprends point*

A Paris, le 49 de la lune de chahbaa, 4748.

Lettre CXYIIL — Usbek au même.

La prohibition du divorce n'est pas la seule cause de la dépopulation des pays chrétiens : le grand nombre d'eunuques qu'ils ont panni eux n'en est pas une moins considérable.

Je parle des prêtres et des dervis de l'un et de Tâutre sexe, qui se vouent à une continence éternelle : c'est chez les chrétiens la vertu par excellence; en quoi je ne les comprends pas, ne sachant Ce que c'est qu'une vertu dont il ne résulte rien.

Je trouve que leurs docteurs se contredisent manifestement quand ils disent que le mariage est saint, et que le célibat, qui lui est opposé, Test encore davantage, sans compter qu'en fait de préceptes et de dogmes fondamentaux le bien est toujours le mieux.

Le nombre de ces gens faisant profession de célibat est prodigieux. Les pères y condamnoicnt autrefois les enfans dès le berceau ; aujourd'hui ils s'y vouent eux-mêmes dès l'âge de quatorze ans : ce qui revient à peu près à la même chose.

Ce métier de continence a anéanti plus d'hommes que les pestes et les guerres les plus sanglantes n'ont jamais fait. On voit dans chaque maison religieuse une famille éternelle oîi il ne na!t personne, et qui s'entretient aux dépens de toutes les autres. Ces maisons sont toujours ouvertes comme autant de gouffres où s'ensevelissent les races futures.

Cette politique est bien différente de celle des Romains, qui établissoient des lois pénales contre ceux qui se refusoient aux lois du mariage, et vouloient jouir d'une liberté si contraire à l'utilité publique.

Je ne te parle ici que des pays catholiques. Dans la religion protestante , tout le monde est en droit de faire des enfans : elle ne souffre ni prêtres ni dervis ; et si , dans l'établissement de cette religion qui ramenoit tout aux premiers temps, ses fondateurs n'avoient été accusés sans cesse d'intempérance, il ne faut pas douter qu'après avoir rendu la pratique du mariage universelle , ils n'en eussent encore adouci le joug , et achevé d'ôter toute la barrière qui sépare, en ce point, le Nazaréen et Mahomet.

Mais, quoi qu'il en soit, il est certain que la religion donne aux protestans un avantage infini sur les catholiques.

J'ose le dire : dans l'état présent où est l'Europe , il n'est pas possible que la religion catholique y subsiste cinq cents ans.

Avant l'abaissement de la puissance d'Espagne , les catholiques

étoient beaucoup plus forts que les protestans. Ces derniers sont peu à peu parvenus à un équilibre , et aujourd'hui la balance commence à remporter de leur côté. Cette supériorité augmentera fous les jours : les protestans deviendront plus riches et plus puissans , et les catholiques plus foibles.

Les pays protestans doivent être , et sont réellement plus peuplés que les catholiques : d'où il suit , premièrement , que les tributs y sont plus considérables, parce qu'ils augmentent à proportion de cent qui les payent ; secondement , que les terres y sont mieux cultivées ; enfin , que le commerce y fleurit davantage , parce qu'il y a plus de gens qui ont une fortune à faire, et qu'avec plus de besoins on a plus de ressources pour les remplir. Quand il n'y a que le nombre de gens suffisans pour la culture des terres, il faut que le commerce périsse; et, lorsqu'il n'y a que celui qui est nécessaire pour entretenir le commerce , il faut que la culture des terres manque, c'est-à-dire il faut que tous les deux tombent en même temps, parce que l'on ne s'attache jamais à l'un que ce ne soit aux dépens de l'autre.

Quant aux pays catholiques , non -seulement la culture des terres y est abandonnée , mais même l'industrie y est pernicieuse ; elle ne consiste qu'à apprendre cinq ou six mots d'une langue morte. Dès qu'un homme a cette provision par devers lui, il ne doit plus s'embarrasser de sa fortune : il trouve dans le cloître une vie tranqtiille , qui dans le monde lui auroit coûté des sueurs et des peines.

Ce n'est pas tout , les dervis ont en leurs mains presque toutes les richesses de l'État , c'est une société de gens avares qui prennent toujours, et ne rendent jamais; ils accumulent sans cesse des revenus pour acquérir des capitaux. Tant de richesses tombent, pour ainsi dire, en paralysie; plus de circulation, plus de commerce, plus d'arts, plus de manufactures.

Il n'y a point de prince protestant qui ne lève sur ses peuples beaucoup plus d'impôts que le pape n'en lève sur ses sujets ; cependant ces derniers sont misérables , pendant que les autres vivent dans l'opulence. Le commerce ranime tout chez les uns, et le monaehisme porte la mort partout chez les autres.

À Paria» le 26 de la lune de chtthban, 4748.

LBTTRB CXIX. — USBBK AU UâME.

Nous n'avons plus rien à dire de l'Asie et de l'Europe ; passons i l'Afrique. On ne peut guère parler que de ses côtes, parce qu'on n'en connoît pas l'intérieur.

Celles de Barbarie, où la religion mahométane est établie, ne sont pas si peuplées qu'elles l'étoient du temps des Romains,

par les raisons que nous avons déjà dites. Quant aux côtes de la Guinée, elles doivent être furieusement dégarnies depuis deux cents ans que les petits rois , ou chefs des villages , vendent leurs sujets aux princes d'Europe, pour les porter dans leurs colonies en Amérique.

Ce qu'il y a de singulier, c'est que cette Amérique, qui reçoit tous les ans tant de nouveaux habitans, est elle-même déserte, et ne profite point des pertes continuelles de l'Afrique. Ces esclaves, qu'on transporte dans un autre climat, y périssent à milliers; et les travaux des mines où l'on occupe sans cesse et les naturels du pays et les étrangers, les exhalaisons malignes qui en sortent, le vif-argent dont il faut faire un continuel usage, les détruisent sans ressource.

Il n'y a rien de si extravagant que de faire périr un nombre innombrable d'hommes pour tirer du fond de la terre l'or et l'argent, ces métaux d'eux-mêmes absolument inutiles, et qui ne sont des richesses que parce qu'on les a choisis pour en être les signes.

A Paris, le dernier de la lune de chahban, 474 8.

Lettre CXX. — Usbek au même.

La fécondité d'un peuple dépend quelquefois des plus petites circonstances du monde ; de manière qu'il ne faut souvent qu'un nouveau tour dans son imagination pour le rendre beaucoup plus nombreux qu'il n'étoit.

Les Juifs , toujours exterminés et toujours renaissans , ont réparé leurs pertes et leurs destructions continuelles par cette seule espérance, qu'ont parmi eux toutes les familles, d'y voir naître un roi puissant qui sera le maître de la terre.

Les anciens rois de Perse n'avoient tant de milliers de sujets qu'à cause de ce dogme de la religion des mages, que les actes les plus agréables à Dieu que les hommes puissent faire, c'étoit de faire un enfant , labourer un champ , et planter un arbre.

Si la Chine a dans son sein un peuple si prodigieux, cela ne vient que d'une certaine manière de penser; car, comme les enfans regardent leurs pères comme des dieux, qu'ils les respectent comme tels dès cette vie , qu'ils les honorent après leur mort par des sacrifices dans lesquels ils croient que leurs âmes , anéanties dans le Tyen , reprennent une nouvelle vie , chacun est porté à augmenter une famille si soumise dans cette vie et si nécessaire dans l'autre.

D'un autre côté , les pays des mahométans deviennent tous les jours déserts, à cause d'une opinion qui, toute sainte qu'elle est, ne laisse pas d'avoir des effets très-pernicieux lorsqu'elle est enracinée dans les esprits. Nous nous regardons comme des voya-

geurs qui ne doivent penser qu'à une autre patrie; les travaux utiles et durables , les soins pour assurer la fortune de nos enfans, les projets qui tendent au delà d'une vie courte et passagère, nous paroissent quelque chose d'extravagant. Tranquilles pour le présent, sans inquiétude pour l'avenir, nous ne prenons la peine ni de réparer les édifices publics, ni de défricher les terres incultes , ni de cultiver celles qui sont en état de recevoir nos soins : nous vivons dans une insensibilité générale, et nous laissons tout faire à la Providence.

C'est un esprit dp vanité qui a établi chez les Européens l'injuste droit d'aînesse , si défavorable à la propagation , en ce qu'il porte l'attention d'un père sur un seul de ses enfans, et détourne ses yeux de tous les autres; en ce qu'il l'oblige, pour rendre solide la fortune d'un seul, de s'opposer à l'établissement de plusieurs; enfin en ce qu'il détruit l'égalité des citoyens, qui en fait toute l'opulence.

A Paris, le 4 de la lune de rhamazan, 4 74 8.

Lettre CXXI. — Usbek au même.

Les pays habités par les sauvages sont ordinairement peu peuplés , par l'éloignement qu'ils ont presque tous pour le travail et la culture de la terre. Cette malheureuse aversion est si forte que , lorsqu'ils font quelque imprécation contre quelqu'un de leurs ennemis, ils ne lui souhaitent autre chose que d'être réduit à labourer un champ , croyant qu'il n'y a que la chasse et la pêche qui soient un exercice noble et digne d'eux.

Mais, comme il y a souvent des années où la chasse et la pêche rendent très-peu, ils sont désolés par des famines fréquentes; sans compter qu'il n'y a pas de pays si abondant en gibier et en poisson qui puisse donner la subsistance à un grand peuple , parce que les animaux fuient toujours les endroits trop habités.

D'ailleurs, les bourgades de sauvages, au nombre de deux ou trois cents habitans, isolées les unes des autres, ayant des intérêts aussi séparés que ceux de deux empires , ne peuvent pas se soutenir, parce qu'elles n'ont pas la ressource des grands Ëtats. dont toutes les parties se répondent et se secourent mutuellement.

Il y a chez les sauvages une autre coutume qui n*est pas moins pernicieuse que la première : c'est la cruelle habitude où sont les femmes de se faire avorter , afin que leur grossesse ne les rende pas désagréables à leurs maris.

Il y a ici des lois terribles contre ce désordre; elles vont jusqu'à la fureur. Toute fille qui n'a point été déclarer sa grossesse au magistrat est punie de mort si son fruit périt : la pudeur et la honte , les accidens mêmes , ne l'excusent jamais.

A Paris, le 9 de la lune de rhamazan, 4718.

MONTESQUIEV U 12

Lettre CXXII. — Usbek au même.

L*«ffet ordinaire des colonies est d'affoibiir les pays d'où on les tire , sans peupler ceux où on les envoie.

Il faut que les hommes restent où ils sont : il y a des maladies qui viennent de ce qu'on change un bon air contre un mauvais; d'autres qui viennent précisément de ce qu'on en change.

L'air se charge, comme les plantes, des particules de la terre de chaque pays. Il agit tellement sur nous, que notre tempéra^ ment en est fixé. Lorsque nous sommes transportés dans un autre pays, nous devenons malades. Les liquides étant accoutumés à une certaine consistance, les solides à une certaine disposition, tous les deux, à un certain degré de mouvement, n'en peuvent plus souffrir d'autres, et ils résistent à un nouveau pli.

Quand un pays est désert, c'est un préjugé de quelque vice particulier de la nature du climat : ainsi, quand on ôte les hommes d'un ciel heureux pour les envoyer dans un tel pays , on fait précisément le contraire de ce qu'on se propose.

Les Romains savoient cela par expérience ; ils reléguoient tous les criminels en Sardaigne, et ils y faisoient passer des Juifs. Il fallut se consoler de leur perte : chose que le mépris qu'ils avoient pour ces misérables rendoit très- facile.

Le grand Gha-Abas, voulant ôter aux Turcs le moyen d'entretenir de grosses armées sur les frontières , transporta presque tous les Arméniens hors de leur pays , et en eni^oya plus de vingt mille ramilles dans la province de Guilan , qui périrent presque toutes en très-peu de temps.

Tous les transports de peuples faits à Gonstantinople n'ont jamais réussi.

Ce nombre prodigieux de nègres dont nous avons parlé n'a point rempli l'Amérique.

Depuis la destruction des Juifs sous Adrien, la Palestine est sans habitans.

Il faut donc avouer que les grandes destructions sont presque irréparables, parce qu'un peuple qui manque à un certain point reste dans le même état ; et si par hasard il se rétablit , il faut des siècles pour cela.

Que si dans un état de défaillance la moindre des circonstances dont nous avons parlé vient à concourir, non-seulement il ne se répare pas, mais il dépérit tous les jours , et tend à son anéantis-sèment.

L'expulsion des Maures d'Espagne se fait encore sentir comme le premier jour : bien loin que ce vide se remplisse, il devient tous les jours plus grand.

Depuis la dévastation de l'Amérique , les Espagnols , qui ont pris

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la place de ses anciens habitans , n'ont pu la repeupler ; au contraire, par une fatalité que je ferois mieux de nommer une justice divine, les destructeurs se détruisent eux-mêmes, et se consument tous les jours.

Les princes ne doivent donc point songer i peupler de grands pays par des colonies. Je ne dis pas qu'elles ne réussissent quelquefois; il y a des climats si heureux, que Tespèce s*y multiplie toujours : témoin ces îles > qui ont été peuplées par des malades que quelques vaisseaux y avoient abandonnés, et qui y recouvroient aussitôt la santé.

Mais quand ces cobnie's réussiroient, au lieu d'augmenter la puissance, elles ne feroient que la partager, à moins qu'elles n'eussent très-peu d'étendue, comme sont celles que l'on envoie pour occuper quelque place pour le commerce.

Les Carthaginois avoient , comme les Espagnols , découvert l'Amérique , ou au moins de grandes iles dans lesquelles ils faisoient un commerce prodigieux ; mais quand ils virent le nombre de leurs habitans diminuer, cette sage république défendit à ses sujets ce commerce et cette navigation.

J'ose le dire , au lieu de faire passer les Espagnols dans les Indes , il faudroit faire repasser les Indiens et tous les métifs en Espagne ; il faudroit rendre à cette monarchie tous ses peuples dispersés; et, si la moitié seulement de ces grandes colonies se conservoit, TEspagne deviendroit la puissance de l'Europe la plus redoutable.

On peut comparer les empires à un arbre dont les branches trop étendues ôtent tout le suc du tronc , et ne servent qu'à faire de l'ombrage.

Rien ne devroit corriger les princes de la fureur des conquêtes lointaines que l'exemple des Portugais et des Espagnols.

Ces deux nations ayant conquis , avec une rapidité inconcevable, des royaumes immenses, plus étonnées de leurs victoires que les peuples vaincus de leur défaite, songèrent aux moyens de les conserver , et prirent chacune pour cela une voie différente.

Les Espagnols , désespérant de retenir les nations vaincues dans la fidélité , prirent le parti de les exterminer, et d'y envoyer d'Espagne des peuples fidèles : jamais dessein horrible ne fût plus ponctuellement exécuté. On vit un peuple aussi nombreux que tous ceux de l'Europe ensemble , disparoitre de la terre à l'arrivée de ces barbares, qui semblèrent, en découvrant les Indes, avoir voulu en même temps découvrir aux hommes quel étoit le dernier période de la cruauté.

Par cette barbarie ils conservèrent ce pays sous leur domination. Juge par là combien les conquêtes sont Âinestes , puisque les of*

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