L'aaleur parle peut-élre de l'tle de Bourbon
268 LETTHES PERSANES.
fets en sont tels : car enfin ce remède affreux étoit unique. Comment auraient -ils pu retenir tant de millions d'hommes dans l'obéissance? Gomment soutenir une guerre civile de si loin? Que seroient-ils devenus , s'ils avoient donné le temps à ces peuples de revenir de l'admiration où ils étoient de l'arrivée de ces nouveaux dieux, et de la crainte de leurs foudres?
Quant aux Portugais , ils prirent une voie tout opposée ; ils n'employèrent pas les cruautés : aussi furent-ils bientôt chassés de tous les pays qu'ils avoient découverts. Les Hollandois favorisèrent la rébellion de ces peuples, et en profitèrent.
Quel prince envieroit le sort de ces conquérans? Qui voudroit de ces conquêtes à ces conditions? Les uns en furent aussitôt chassés ; les autres en firent des déserts , et rendirent de même leur propre pays.
C'est le destin des héros de se ruiner à conquérir des pays qu'ils perdent soudain , ou à soumettre des nations qu'ils sont obligés eux-mêmes de détruire : comme cet insensé qui se consumoit à acheter des statues qu'il jetoit dans la mer« et des glaces qu'il brisoit aussitôt.
A Paris, le 4 8 de la lune de rliamazan, 474 8.
Lettre CXXIIL — Usbek au même.
La douceur du gouvernement contribue merveilleusement à la propagation de l'espèce. Toutes les républiques en sont une preuve constante ; et , plus que toutes , la Suisse et la Hollande , qui sont ies deux plus mauvais pays de l'Europe , si l'on considère la nature du terrain , et qui cependant sont les plus peuplés.
Rien n'attire plus les étrangers que la liberté, et l'opulence qui la suit toujours : l'une se fait rechercher par elle-même, et les besoins attirent dans les pays où l'on trouve l'autre.
L'espèce se multiplie dans un pays où l'abondance fournit aux enfans , sans rien diminuer de la subsistance des pères.
L'égalité même des citoyens , qui produit ordinairement l'égalité dans les fortunes, porte l'abondance et la vie dans toutes les parties du corps politique , et la répand partout.
Il n'en est pas de même des pays soumis au pouvoir arbitraire : le prince, les courtisans , et quelques particuliers, possèdent toutes les richesses, pendant que tous les autres gémissent dans une pauvreté extrême.
Si un homme est mal à son aise , et qu'il sente qu'il fera des enfans plus pauvres que lui, il ne se mariera pas; ou s'il se marie, il craindra d'avoir un trop grand nombre d'enfans, qui pourroient achever de déranger sa fortune, et qui descendroient de la condition de leur père.
J'avoue que le rustique ou paysan, étant une fois marié, peu-
plera indifféremment, soit qu'il soit riche, soit qu'il soit pauvre; cette considération ne le touche pas : il a toujours un héritage sûr à laisser à ses enfans , qui est son hoyau ; et rien ne Tempéche de suivre aveuglément l'instinct de la nature.
Mais à quoi sert dans un État ce nombre d*enfans qui languissent dans la misère? ils périssent presque tous à mesure qu'ils naissent ; ils ne prospèrent jamais : foibles et débiles , ils meurent en détail de mille manières , tandis qu'ils sont emportés en gros par les fréquentes maladies populaires que la misère et la mauvaise nourriture produisent toujours; ceux qui en échappent atteignent Tâge viril sans en avoir la force , et languissent tout le reste de leur vie.
Les hommes sont comme les plantes, qui ne croissent jamais heureusement si elles ne sont bien cultivées ; chez les peuples misérables, l'espèce perd, et même quelquefois dégénère.
La France peut fournir un grand exemple de tout ceci. Dans les guerres passées , la crainte où étoient tous les enfans de famille qu'on ne les enrôlât dans la milice, les obligeoit de se marier, et dans le sein de la pauvreté. De tant de mariages il naissoit bien des enfans que Ton cherche encore en France, et que la misère, la famine et les maladies en ont fait disparoître.
Que si dans un ciel aussi heureux , dans un royaume aussi policé que la France , on fait de pareilles remarques , que sera-ce dans les auti'es Etats ?
A Paris, le 23 de la lune de rhamazan, 4748.
LbtTRB GXXIV. — USBBK AU MOLLAK HÂHÉUET ALI,
Gardien des trois tombeaux.
A Com.
Qut nous servent les jeûnes des immaums, et les cilices des mollaks? La main de Dieu s'est deux fois appesantie sur les enfans de la loi. Le soleil s'obscurcit, et semble n'éclairer plus que leurs défaites : leurs armées s'assemblent , et elles sont dissipées comme la poussière.
L'empire des Osmanlins est ébranlé par les deux plus grands échecs qu'il ait jamais reçus. Un moufti chrétien ne le soutient qu'avec peine : le grand vizir d'Allemagne > est le fléau de Dieu , envoyé pour châtier les sectateurs d'Omsr'; il porte partout la colère du ciel, irrité contre leur rébellion et leur perfidie.
Esprit sacré des immaUms , tu pleures nuit et jour sur les enfans du proptiète que le détestable Omar a dévoyés ; tes entrailles s'émeuvent à la vue de leurs malheurs ; tu désires leur conversion ,
4. Le prince Eugène. (Éd.) — 2. Bataille de Peterw&radin. (Éo.)
•t non pas lenr perte ; tu voudrois les voir réunis sous Vétendard d'Hali par les larmes des saints , et non pas dispersés dans les montagnes et dans les déserts par la terreur des infidèles.
A Paris, le 4 '^ de la lune de ehalval, 1718.
Lbttre CXXV. — UsBBK A Rniu.
A Venise,
Quel peut être le motif de ces libéralités immenses que les princes Tersent sur leurs courtisans? Veulent-ils se les attacher? ils leur sont déjà acquis autant qu'ils peuvent l'être. Et d'ailleurs, s'ils acquièrent quelques-uns de leurs sujets en les achetant, il faut bien , par la même raison . qu'ils en perdent une infinité d'autres en les appauvrissant.
Quand je pense à la situation des princes, toujours entourés d'hommes avides et insatiables, je ne puis que les plaindre; et je les plains encore davantage lorsqu'ils n'ont pas la force de résister à des demandes toujours onéreuses à ceux qui ne demandent rien.
Je n'entends jamais parler de leurs libéralités, des grâces et des pensions qu'ils accordent, que je ne me livre à mille réflexions : une foule d'idées se présente 4 mon esprit : il me semble que j'entends publier cette ordonnance ;
« Le courage infatigable de quelques-uns de nos sujets à nous demander des pensions ayant exercé sans relâche notre magnificence royale, nous avons enfin cédé à la multitude des requêtes qu'ils nous ont présentées, lesquelles ont fait jusqu'ici la plus grande sollicitude du trône. Ils nous ont représenté qu'ils n'ont point manqué ^ depuis notre avènement à la couronne , de se trouver à notre lever ; que nous les avons toujours vus sur notre passage, immobiles comme des bornes, et qu'ils se sont extrêmement élevés pour regarder, sur les épaules les plus hautes, notre sérénité. Nous avons même reçu plusieurs requêtes de la part de quelques personnes du beau sexe, qui nous ont supplié de faire attention qu'il étoit notoire qu'elles sont d'un entretien très-difficile; quelques-unes même très-surannées nous ont prié, en branlant la tète , de faire attention qu'elles ont fait l'ornement de la cour des rois nos prédécesseurs ; et que , si les généraux de leurs armées ont rendu l'Ëtat redoutable par leurs faits militaires, elles n'ont point rendu la cour moins célèbre par leurs intrigues. Ainsi, désirant traiter les supplians avec bonté , et leur accorder toutes leurs prières, nous avons ordonné ce qui suit :
« Que tout laboureur ayant einq enfans retranchera journellement la cinquième partie du pain qu'il leur donne. Enjoignons aux pères de famille de faire la diminution sur chacun d'eux aussi juste que faire se pourra.
« Défendons expressément à tous ceaz qui s'appliquent i la culture de leurs héritages, ou qui les ont donnés à titre de ferme, d'y faire aucune réparation, de quelque espèce qu'elle soit.
« Ordonnons que toutes personnes qui s'exercent à des travaux vils et mécaniques, lesquelles n'ont jamais été au lever de notre majesté, n'achètent désormais d'hahits, à eux, à leurs femmes et à leurs enfans , que de quatre ans en quatre ans ; leur interdisons en outre très-étroitement ces petites réjouissances qulls avoient coutume de faire i dans leurs familles, les principales fôtes de l'année.
• Et, d'autant que nous demeurons averti que la plupart des bourgeois de nos bonnes villes sont entièrement occupés à pourvoir à l'établissement de leurs filles, lesquelles ne se sont rendues recommandables dans notre État que par une triste et ennuyeuse modestie , nous ordonnons qu'ils «ittendront à les marier jusqu'à ce qu'ayant atteint l'âge limité par les ordonnances, elles viennent à les y contraindre. Défendons à nos magistrats de pourvoir à l'éducation de leurs enfans. •
A Paris» le ^^^ de la lune de chalval, 4718.
Lbttkb GXXVI. — Rica a ***.
On est bien embarrassé dans toutes les religions , quand il s'agit de donner une idée des plaisirs qui sont destinés à ceux qui ont bien vécu. On épouvante facilement les méchans par une longue suite de peines, dont on les menace ; mais, pour les gens vertueux, on ne sait* que leur promettre. Il semble que la nature des plaisirs soit d'être d'une courte durée : Timagination a peine à en représenter d'autres.
J'ai vu des descriptions du paradis capables d'y faire renoncer tous les gens de bon sens : les uns font jouer sans cesse de la flûte ces ombres heureuses; d'autres les condamnent au supplice de se promener éternellement ; d'autres enfin , qui les font rêver là-haut aux maltresses d'ici*bas , n'ont pas cru que cent millions d'années fussent un terme assez long pour leur ôter le goût de ces inquiétudes
amoureuses.
Je me souviens à ce propos d'une histoire que j'ai ou! raconter à un homme qui avoit été dans le pays du Mogol; elle fait voir que les prêtres indiens ne sont pas moins stériles que les autres dans les idées qulls ont des plaisirs du paradis.
Une femme qui venoit de perdre son mari vint en cérémonie chez le gouyemeur de la ville , lui demander la permission de se brûler; mais, comme dans les pays soumis aux mahométans on abolit tant qu'on peut cstte cruelle coutume, il la refusa absolument.
Lorsqu'elle vit ses prièrçs impuissantes, elle se jeta dans un furieux emportement, tt Voyez ) disoit-elle, comme on est gêné! Il ne sera seulement pas permis à une pauvre femme de se brûler quand elle en a envie 1 A-t-on jamais vu rien de pareil? Ma mère, ma tante, mes sœurs, se sont bien brûlées. Et, quand je vais demander permission à ce maudit gouverneur , il se fâche , et se met à crier comme un enragé. »
Il se trouva là, par hasard, un jeune bonze. « Homme infidèle, lui dit le gouverneur, est-ce toi qui as mis cette fureur dans l'esprit de cette femme? — Non , dit-il, je ne lui ai jamais parlé ; mais, si elle m'en croit , elle consommera son sacrifice ; elle fera une action agréable au dieu Brama : aussi en sera-t-elle bien récompensée ; car elle retrouvera dans l'autre monde son mari, et elle recommencera avec lui un second mariage. ~ Que dites-vous? dit la femme surprise. Je retrouverai mon mari? Ah I je ne me brûle pas. H étoit jaloux, chagrin, et d'ailleurs si vieux, que, si le dieu Brama n'a point fait sur lui quelque réforme , sûrement il n'a pas besoin de moi. Me brûler pour lui!... pas seulement le bout du doigt pour le retirer dû fond des enfers. Deux vieux bonzes qui me séduisoient , et qui savoient de quelle manière je vivois avec lui , n'avoient garde de me tout dire ; mais , si le dieu Brama n'a que ce présent à me faire , je renonce à cette béatitude. Monsieur le gouverneur, je me fais mahométane. Et pour vous, dit-elle en regardant le bonze, vous pouvez, si vous voulez, aller dire à mon mari que je me porte fort bien. »
A Paris, le 2 de la lune de chalraly 4718.
Lettre GXXYII. ~ Rica a Usbek.
Je t'attends ici demain : cependant je t'envoie tes lettres d'Ispahan. Les miennes portent que l'ambassadeur du Grand-Mogol a reçu ordre de sortir du royaume. On ajoute qu'on a fait arrêter le prince , oncle du roi, qui est chargé de son éducation; qu'on l'a fait conduire dans un château, où il est très-étroitement gardé, et qu'on l'a privé de tous ses honneurs. Je suis touché du sort de ce prince , et je le plains.
Je te l'avoue , Usbek , je n'ai jamais vu couler les larmes de personne sans en être attendri : je sens de l'humanité pour les malheureux , comme s'il n'y avoit qu'eux qui fussent hommes ; et les grands même, pour lesquels je trouve dans mon cœur de la dureté quand ils sont élevés , je les aime sitôt qu'ils tombent.
En efiet , qu'ont-ils affaire , dans la prospérité , d'une inutile tendresse? elle approche trop de l'égalité. Ils aiment bien mieux du respect , qui ne demande point de retour. Mais , sitôt qu'ils soat
décrites en Tair; et, charmé de savoir cela, il voulut en ignorer entièrement le succès. Un homme se plaignoit d'avoir été ruiné l'hiver d'auparavant par une inondation. « Ce que vous me dites là m'est fort agréable , dit alors le géomètre : je vois que je ne me suis pas trompé dans l'observation que j'ai faite, et qu'il est au moins tombé sur la terre deux pouces d'eau plus que Tannée passée. »
Un moment après il sortit, et nous le suivtmes. Gomme il alloit assez vite, et qu'il négligeoit de regarder devant lui, il fut rencontré directement par un autre homme : ils se choquèrent rudement ; et de ce coup ils rejaillirent chacun de leur côté , en raison réciproque de leur vitesse et de leurs masses. Quand ils furent un peu revenus de leur étourdissement , cet homme, portant la main sur le front, dit au géomètre : « Je suis bien aise que vous m'ayez lieurté , car j'ai une grande nouvelle à vous apprendre : je viens ie donner mon Horace au public. — Comment! dit le géomètre : il y a deux mille ans qu'il y est. — Vous ne m'entendez pas, reprit l'autre : c'est une traauctibn de cet ancien auteur que je viens de mettre au jour; il y a vingt ans que je m'occupe à faire des traductions.
« — Quoi ! monsieur , dit le géomètre , il y a vingt ans que vous ne pensez pas I Vous parlez pour les autres , et ils pensent pour vous. — Monsieur, dit le savant, croyez-vous que je n'aie pas r^ndu un grand service au public de lui rendre la lecture des bons auteurs familière? — Je ne dis pas tout à fait cela : j'estime autant qu'un autre les sublimes génies que vous travestissez ; mais vous ne leur ressemblerez point; car, si vous traduisez toujours, on ne vous traduira jamais.
« Les traductions sont comme ces monneies de cuivre qui ont bien la môme valeur qu'une pièce d'or, et même sont d'un plus grand usage pour le peuple; mais elles sont toujours foibles et d'un mauvais aloi.
€ Vous voulez, dites-Tous, faire renaître parmi nous ces illustres morts : et j'avoue que vous leur donnez bien un corps; mais vous ne leur rendez pas la vie : il y manque toujours un esprit pour les animer.
« Que ne vous appliquez-vous plutôt à la recherche de tant de
belles vérités qu'un calcul facile nous fait découvrir tous les jours?»
Après ce petit conseil , ils se séparèrent , je crois , très-mécontens
l'un de l'autre.
A Paris, le dernier delà lune de rebiab 8, 4719.
Lbttrb CXXX. — • Rica a **♦.
Jt te parlent dans cette lettre d'une certaine nation qu'on appelle les nouvellistes, qui s'assemblent dans un jardin magnifique.
où leur oisiveté est toujours occupée. Us sont très-inutiles à l'État, et leurs discours de cinquante ans n'ont pas un effet différent de celui qu*auroit pu produire un silence aussi long : cependant ils se croient considérables, parce qu'ils s'entretiennent de projets magnifiques, et traitent de grands intérêts.
La base de leurs conversations est une curiosité frivole et ridicule : il n'y a point de cabinet si mystérieux qu'ils ne prétendent pénétrer ; ils ne sauroient consentir à ignorer quelque chose ; ils savent combien notre auguste sultan a de femmes, combien il fait d'enfans toutes les années*; et, quoiqu'ils ne fassent aucune dépense en espions , ils sont instruits des mesures qu'il prend pour humilier l'empereur des Turcs et celui des Mogols.
A peine ont-ils épuisé le présent , qu'ils se précipitent dans l'avenir; et, marchant au-devant de la Providence, ils la préviennent sur toutes les démarches des hommes. Us conduisent un général parla main; et, après l'avoir loué de mille sottises qu'il n'a pas faites , ils lui en préparent mille autres qu'il ne fera pas.
Ils font voler les armées connue les grues , et tomber les murailles comme des cartons ; ils ont des ponts sur toutes les rivières, des routes secrètes dans toutes les montagnes, des magasins immenses dans les sables brûlans : il ne leur manque que le bon sens.
Il y a un homme, avec qui je loge, qui reçut cette lettre d'un nouvelliste ; comme elle m'a paru singulière , je la gardai ; la voici :
«Monsieur,
« Je me trompe rarement dans mes conjectures sur les affaires du temps. Le !•' janvier 1711, je prédis que l'empereur Joseph mourroit dans le cours de l'année : il est vrai que , comme il se portoit fort bien, je crus que je me ferois moquer de mx)i si je m'ezpliquois d'une manière bien claire,^ ce qui fit que je me servis de termes un peu énigmatiques ; mais les gens qui savent raisonner m'entendirent bien. Le 17 avril de la même année il mourut de la petite vérole.
« Dès que la guerre fut déclarée entre l'empereur et les Turcs , j'allai chercher nos messieurs dans tous les coins des Tuileries ; je les assemblai près du bassin, et leur prédis qu'on feroit le siège de Belgrade , et qu'il seroit pris. J'ai été assez heureux pour que ma prédiction ait été accomplie. U est vrai que, vers le milieu du siège, je pariai cent pistoles qu'il seroit pris le 18 août' ; U ne fut pris que le lendemain : peutron perdre à si beau Jeu?
« Lorsque je vis que la flotte d'Espagne débarquoit en Sardaigne , je jugeai qu'elle en feroit la conquête : je le dis, et cela se trouva vrai. Enflé de ce succès, j'ajoutai que cette flotte victorieuse iroit
déchus de leur grandeur , il n'y a que nos plaintes qui puissent leur en rappeler l'idée.
Je trouve quelque chose de hien naïf, et même de bien grand, dans les paroles d'un prince qui , près de tomber entre les mains de ses ennemis , voyant ses courtisans autour de lui qui pleuroient : « Je sens, leur dit-il, à vos larmes que je suis encore votre roi. •
A Paris, le 3 de la lune de chalral, 1718.
Lettrs CXXVin. — Rica ▲ Ibben.
k Smyrne.
Tu as ouï parler mille fois du fameux roi de Suède *. Il assiégeoit une place dans un royaume qu*on nomme la Norwége : comme il visitoit la tranchée, seul avec un ingénieur, il a reçu un coup dans la tête , dont il est mort. On a fait sur-le-champ arrêter son premier ministre' : les états se sont assemblés, et l'ont condamné à perdre la tête.
Il étoit accusé d'un grand crime : c'étoit d'avoir calomnié la nation , et de lui avoir fait perdre la confiance de son roi , forfait qui , selon moi , mérite mille morts.
Car enfin, si c'est une mauvaise action de noircir dans Tesprit du prince le dernier de ses sujets , qu'est-ce lorsque Ton noircit la nation entière, et qu'on lui ôte la bienveillance de celui que la Providence a établi pour faire son bonheur?
Je voudrois que les hommes parlassent aux rois comme les anges parlent à notre saint prophète.
Tu sais que dans les banquets sacrés où le Seigneur des seigneurs descend du plus sublime trône du monde pour se communiquer à ses esclaves , je me suis fait une loi sévère de captiver une langue indocile ; on ne m'a jamais vu abandonner une seule parole qui pût être amère au dernier de ses sujets. Quand il m'a fallu cesser d'être sobre, je n'ai point cessé d'être honnête homme; et, dans cette épreuve de notre fidélité, j'ai risqué ma vie, et jamais ma vertu.
Je ne sais comment il arrive qu'il n'y a presque jamais de prince si méchant, que son ministre ne le soit encore davantage; s'il fait quelque action mauvaise , elle a presque toujours été suggérée ; de manière que l'ambition des princes n'est jamais si dangereuse que la bassesse d'âme de ses conseillers. Mais comprends-tu qu'un homme qui n'est que d'hier dans le ministère , qui peut-être n'y sera pas demain , puisse devenir dans un moment l'ennemi de lui-même , de sa famille , de sa patrie , et du peuple qui naîtra à jamais de celui qu'il va faire opprimer?