‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 3)Chapitre 100 sur 158 · LETTRE CI · texte numérisé non relu

LETTRE CI

USBEK A

On parle toujours îpi de la constitution. Centrai l'autre jour dans une maison où je vis d'abord un gros homme avec un teint vermeil ^ qui disoit d'une voix forte : Tai donné mon mandement; je n'irai point répondre à tout ce que vous dites ; mais lisez-le 9 ce mandement , et vous verrez que j'y ai résolu tous vos doute$. Tai bien sué pour le faire, dit-il en portant la main sur le front : j'ai eu besoin de toute ma doctrine ; et il m'a fallu lire bien des auteurs latins. Je le crois y dit un homme qui se trouva là ; car c'est un bel ouvrage ; et je défierois bien ce jésuite qui vient si souvent vous voir d'en faire im meilleur. Lisez-le donc , reprit-il ; et vous serez plus instruit sur ces matières dans un quart d'heure que si je vous en avois parlé toute la journée. Voilà conmte il évitoit d'entrer en conversation et de commettre sa suffisance. Mais, comme il se vit pressé, il fat obligé de sortir de ses retranchements , et ilcommença à dire théo^ logiquement force sottises, soutenu d'im dervis qui les lui rendoit très respectueusement. Quand deux hommes qui étoient là lui nioient quelque principe , il disoit d'abord : Gela est certain , nous

l'avons jugé ainsi j et nous sommes des juges in* faillibles. Et comment, lui dis -je alors , êtes -vous des juges infaillibles? Ne voyez -vous pas, reprit- il, que le saint Esprit noiis édaii^e ? Cela est heureux, lui répondis-je; car, de la manière dont vous avez parlé tout aujourd'hui, je reconnois que vous avez grand besoin d'être éclairé.

De Paiia, k 1 8 de la lune de Rebiab, x, 1717.

LETTRE Cil.

USBEK A IBBEN

A Srayrne.

T^s plus puissants états de l'Europe sont ceux de l'Empereur, des rois de France, d'Espagne et d'Angleterre. L'Italie et une grande partie de l'Allemagne sont partagées en un nombre infiini de petits états dont les princes sont, à proprement parler, les martyrs de la souveraineté. Nos glorieux sultans ont plus de femmes que quelques - uns de ces. princes n'pnt de sujets. Ceux d'Italie, qui ne sont pas si unis , sont plus à plaindre ; leurs états sont ouverts comme des caravansérails, où ils sont obligés de loger les premiers qui viennent : il faut donc qu'ils s'attacheni aux grands princes , et leur

fassent part de leur frayeur plutôt que de leur amitié.

■ La plupart des gouvernements d'Europe sont monarchiques, ou plutôt sont ainsi appelés; car je iie sais pas s'il y en a jamais eu véritablement de tds; au moins est -il difficile qu'ils aient subsisté long-temps dans leur pureté. C'est un état violent qui dégénère toujours en despotisme ou en république. La puissance ne peut jamais être également partagée entre le peuple et le prince; l'équilibre est trop difficile à garder : il faut que le pouvoir diminue d'un côté pendant qu'il augmente de l'autre ; mais l'avantage est ordinairement du côté du prince qui est à la tête des armées.

Aussi le pouvoir des rois d'Europe est-il bien grand ^ et on peut dire qu'ils l'ont tel qu'ils le veulent ; mais ils ne Fexercent point avec tant d'étendue que nos sultans : premièrement , parce qu'ils ne veulent point' choquer les moeurs et la religion des peuples; secondement, parce qu'il n'est pas de leur intérêt de le porter si loin. ' Rien ne rapproche plus nos princes de la condition de leurs sujets que cet immense pouvoir qu'ils exercent sur eux; rien ne les soumet plus aux revers et aux caprices de la fortune, '

L'usage où ils sont de faire mourir tous ceux qui leur déplaisent, au moindre signe qu'ils font, renverse la proportion qui doit être entre les fautes

LETTRES ^ERSAIVES. 2 49

et les peines , qui est comme l'état et l'harmonie des empires ; et cette proportion , scrupuleusement gardée par les princes chrétiens, leur donne un avantage infini sur nos sultans.

Un Persan qui, par imprudence ou par malheur, s'est attiré la disgrâce du prince , est sûr de inourir ; la moindre faute ou le moindre caprice le met dans cette nécessité ; mais s'il avoit attenté à la vie de son souverain , s'il avoit voulu livrer ses places aux ennemis , il en seroit quitte aussi pour perdre la vie : il ne court donc pas plus de risqué dans ce dernier cas que dans le premier.

Aussi , dans la moindre disgrâce , voyant la mort certaine , et ne voyant rien de pis , il se porte naturellement à troubler l'état et à conspirer contre le souverain , seule ressource qui lui reste.

Il n'en est pas de même des grands d'Europe, à qui la disgrâce n'ôte rien que la bienveillance et la faveur. Ils se retirent de la cour, et ne songent qu'à jouir d'une vie tmnquille et des avantages de leur naissance. Comme on ne les fait guère périr que pour le crime de lèse- majesté, ils craignent d'y tomber , par la considération de ce qu'ils ont à perdre et du peu qu'ils ont à gagner; ce qui fait qu'on voit peu de révoltes , et peu de princes qui périssent d'une mort violente.

Si, dans cette autorité illimitée qu'ont nos princes , ils n'apportoient pas tant de précautions

25o LETTRES PERSANES.

pour mettre leur vie en sûreté, ils ne vivroient pas un jour; et s'ils i^'avoient à leur solde un nombre innombrable de troupes pour tyranniser le reste de leurs sujets , leur empire ne subsisteroit pas un mois.

Il n'y a que quatre ou cinq siècles qu'un roi de France prit des gardes contre Fumage de ces tempslà, pour se garantir des assassins qu'un petit prince d'Asie avoit envoyés pour le faire périr^ jusque là les rois avoient vécu tranquilles au milieu de leurs sujets, codime des pères au milieu de leurs enfants.

Bien loin que les rois de France puissent de leur propre mouvement oter la vie à un de leurs sujets, comme nos sultans , ils portent au contraire toujours avec eux la grâce de tous les criminels : il suffît qu'un homme ait été assez heureux pour voir l'auguste visage de son prince, pour qu'il cesse d'être iuctigiie de vivre. Ces monarques sont comme le soleil, qui porte partout la chaleur et la vie.

De Paris, le 8 de la l«iie de Rebiab , a 1 1 7 17.

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