‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 3)Chapitre 101 sur 158 · I.STTRJBS PERSAIfES · texte numérisé non relu

I.STTRJBS PERSAIfES

LETTRE Cllk

USBEK A ÎBBEK.

Pour suivre l'idée de ma dernière lettre , voici à peu près ce que me di^oit l'autre jour un Européen ass^ sensé :

Le plus mauvais parti que les princes d'Asie aient pu prendre ) c'e$t de se cacher comme ils font. Us veulent se rendre plus respectables ; mais ils font re^ecter la royauté , et non pas le roi , et attachent l'esprit des sujets à un certain trône ^ et non pas à une certaine personne.

Cette puissance invisible qui gouverne est toujours la même pour le peuple. Quoique dix rois f qu'il ne connoît que de nom , se soient égorgés l'un après l'autre, il ne sent aucune différence : c'est comme s'il avoit été gouverné successivement par des esprits.

Si le détestable parricide de notre grand roi Henri IV avoit porté ce coup sur un roi des Indes, maître du sceau royal et d'un trésor immense qui auroit semblé amassé pour lui, il auroit pris tranquillement les rênes de l'empire sans qu'un seul homme eût pensé; k réclamer son roi , sa famille et ses enfants.

On s'étonne de ce qu'il n'y a presque jamais de

2 Sa LETTRES PERSANES.

changement dans le gouvernement des. princes d'Orient : d'où vient cela , si ce n'est de ce qu'il est tyrannique et affreux?

Les changements ne peuvent être faits que par le prince ou par le peuple : mais là les princes n'ont garde d'en faire; parce que, dans un si haut degré de puissance, ils ont tout ce qu'ils peuvent avoir : s'ils changeoient quelque chose , ce ne pourroit être qu'à leur préjudice.

Quant aux sujets, si quelqu'un d'eux forme quelque résolution, il ne sauroit l'exécuter sur l'état ; il faudroit qu'il contrebalançât tout à coup une puissance redoutable et toujours unique ; le temps lui manque comme les moyens : mais il n'a qu'à aller à la source de ce pouvoir ; et il ne lui faut qu'un bras et qu'un instant.

Le meurtrier monte sur le trône pendant que le monarque en descend , tombe , et va expirer à ses pieds.

Un mécontent en Europe songe à entretenir quelque intelligence secrète, à se jeter chez les ennemis, à se saisir de quelque place, à exciter quelques^ vains murmures parmi les sujets. Un mécontent en Asie va droit au prince, étonne, frappe , renverse : il en efface jusqu'à l'idée ; dans un instant, esclave et nàaître; dans un instant, usurpateur et légitime. ^

Malheureux le roi qui n'a qu'une tête! Il semble

LETTRES PEBSANES. a 53

ne réunir sur elle toute sa puissance que pour indiquer au premier ambitieux l'endroit où il la trouvera tout entière.

De Paris y le 17 de la lune de Rebiab, a, X7X7>

Page 1