‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 3)Chapitre 108 sur 158 · I.XTT1IX8 PFRSAH R8. l · texte numérisé non relu

I.XTT1IX8 PFRSAH R8. l

quantième partie des hommes qui y formoient*de si grands empires.

L'Asie n'est guère en meilleur état. Cette Asie mineure , qui contenoit tant de puissantes monarchies, et un nombre si prodigieux de grandes villes, n'en a plus que deux ou trois. Quant à la grande Asie , celle qui est soumise au Turc n'est^pas plus peuplée : pour celle qui est sous la domination de nos rois , si on la compare à l'état florissant où elle étoit autrefois , on verra qu'elle n'a qu'une très petite partie des habitants qui y étoient sans nombre du temps des Xerxès et des Darius.

Quant aux petits états qui sont autour de ces grands empires , ils sont réellement déserts : tels sont les royaumes d'Imirette , de Circassie , et de Guriel. Ces princes, avec de vastes états, comptent à peine cinquante mille sujets.

L'Egypte n'a pas moins manqué que les autres pays.

Enfin je parcours la terre , et je n'y trouve que des délabrements : je crois la voir sortir des ravages de la peste et de la famine.

L'Afrique a toujours été si inconnue qu'on ne peut en parler si précisément que des autres parties du monde : mais , à ne faire attention qu'aux cotes de la Méditerranée connues de tout temps , on voit qu'elle a extrêmement déchu de ce qu'elle étoit sous.les Carthaginois et les Romains. Aujour-

d'hui ses princes sont si foibles que ce sont les plus petites puissances du monde.

Après un calcul aussi exact qu'il peut l'être dans ces sortes de choses j j'ai ti-ouTé qu'il y a à peine sur la terre la dixième^ partie des hommes qui y étoient dans les anciens temps. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est qu'elle se dépeuple tous les jours; et si cela continue, dans dix siècles elle ne sera qu'un désert.

Voilà, mon cher Usbek, la plus terrible catas^ trophe qui sôit jamais arrivée dans le monde. Mais à peine s'en est-on aperçu, parce qu'elle est arrivée insensiblement et dans le cours d'un grand nombre de siècles; ce qui mai*que un vice intérieur, un venin secret et caché , une maladie de langueur qui afflige la nature humaine.

De VeniM» le 10 de U lune de Rhégeb, X71S.

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LETTRE GXIII.

USBEK A RHÉDI

A Venise.

Le monde , mon cher Rhédi, n'est point incorruptible? les cieux même ne le sont pas : les astronomes sont des témoins oculaires de leurs changements , qui sont des effets bien naturels du

mouvement universel de la matière.

2176 LETTRES PERSAlfES.

La terre est soumise , comme les autres planètes , aux lois des mouvements; elle souffre au dedans d'elle un combat perpétuel de ses principes : la mer et le continent semblent êtrCdans une guerre éterneUe; chaque instant produit de nouvelles combi' naisons.

Les hommes, dans une demeure si sujette aux changements, sont dans un état aussi incertain : cent mille causes peuvent agir, capables de les détruire, et à plus forte raison d'augmenter ou.de diminuer leur nombre.

Je ne te parlerai pas de ces catastrophes particulières si communes chez les historiens, qui ont détruit des villes et des royaumes entiers : il y en a de générales, qui ont mis bien des fois le genre humain à deux doigts de sa perte.

Les histoires sont pleines de ces pestes universelles qui ont tour à tour désolé l'univers. Elles parlent d'une, entre autres, qui fut si violente qu'elle brûla jusqu'à la racine des plantes , et se fit sentir dans tout le monde connu , jusqu'à l'empire du Catay : un degré de plus de corruption auroit , peut-être dan^ un seul jour, détruit toute la nature humaine.

Il n'y a pas deux siècles que la plus honteuse de toutes les maladies se fit sentir en Europe , en Asie et en Afrique ; elle fit en très peu de temps des effets prodigieux : c'étoit fait des hommes si

elle avoit continué ses progrès avec la même fiirie. Accablés de maux- dès leur naissance, incapables de soutenir le poids des charges de la société , ils auroient "péri misérablement.

Qu'auroit-ce été si le venin eût été un peu plus exalté ? et il le seroit devenu sans doute si Ton n'avoit été assez heureux pour trouver un remède aussi puissant que celui qu'on a découvert. Peutêtre que cette maladie attaquant les parties de la génération auroit attaqué la génération même.

Mais pourquoi parler de la destruction qui auroit pu arriver au genre humain? N'est -elle pas arrivée en effet? et le déluge ne lé réduisit-iï pas à une seule famille ? -

Il y a des philosophes qui distinguent deux créations : celle des choses et eelle de l'homme. Ils ne. peuvent comprendre que la matière et les choses créées n'aient que six mille ans; que Dieu ait différé pendant toute l'éternité ses ouvrages , et n^ait usé que d'hier de sa puissance créatrice. Seroit - ce parce qu'il ne l'auroit pas pu , ou parce v qu'il ne l'auroit pas voulu? Mais, s'il ne l'a pas ■ pu dans un temps, ij ne l'a pas pu dans l'autre. C'est donc parce qu'il ne l'a pas voulu. Mais, / comme il n'y a point de succession dans Dieu , si l'on admet qu'il ait voulu quelque chose une fois , il l'a voulu toujours , et dès le commencement.

^Cependant tous les historiens nous parlent d'un premier père : ils nous font voir la nature humaine naissante. N'est-il pas naturel de penser qu'Adam fut sauvé d'un malheur commun comme Noé le fut du déluge , et que ces grands événements ont été fréquents sur la terre d€|)uis la création du monde?

Mais toutes les destructions ne sont pas violentes. Nous voyons plusieurs parties de la terre se lasser de fournir à la subsistance des hommes : que savons - nous si la terre entière n'a pa^ des causes générales y lentes et imperceptibles, de lassitude?

rai été bien aise de te donner ces idées générales avant de répondre plus particulièrement à ta lettre sur la diminution des peuples arrivée depuis dix-sept à dix-huil siècles. Je te ferai voir dans une lettre suivante qu'indépendamment des causes physiques il y en a de morales qui ont produit cet effet.

De Paris, le 8 de la lune de Chakban, 17 Ul.

> Dans les précédentes édifions , ayant cet alinéa on lisoit celui-ci : ■ Il ne faut donc pas compter les années do monde; le nombre de» « grains de sable de la mer ne leur est pas plus comparable qu*un « instant. »

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