LETTRE CXII
RHÉDI A USBEK
Pendant le séjour que je fais eh Europe , je lis les historiens anciens et modernes; je compare tous les temps; j'ai du plaisir à les voi» passer, pour ainsi dire, devant moi; et j'arrête surtout mon esprit à ces grands changements qui ont rendu les âges si différents des âges , et la terre si peu semblable à elle-même.
Tu n'as peut-être pas fait attention à une chose qui cause tous les jours ma surprise. Comment le monde est -il si peu peuplé en comparaison de ce qu'il étoit autrefois? Comment la nature a- 1- elle pu perdre cette prodigieuse fécondité des premiers temps? Seroit-elle déjà dans sa vieillesse? et tomberoit-elle de langueur?
Toi resté plus d'un an en Italie, où je n'ai vu que les débris de cette ancienne Italie si fameuse autrefois. Quoique tout le monde habite les villes, elles sont entièrement désertes et dépeuplées ; il semble qu'elles ne subsistent encore que pour marquer le lieu où étoient ces cités puissantes dont l'histoire a tant parlé.
Il y a des gens qui prétendent que la seule ville de Rome cont^ioit autrefois plus de peuple qu'un grand royaume de l'Europe n'en a aujourd'hui. Il y a eu tel citoyen romain qui avoit dix et même vingt mille esclaves , sans compter ceux qui travailloient dans les maisons de campagne ; et j comme on y comptoit quatre ou cinq cent milte citoyens, on ne. peut fixer le nombre de ses ha«bitants sans que l'imagination ne se révolte.
Il y avoit autrefois dans la Sicile, de puissants royaumes et des peuples nombreux qui en ont disparu depuis : cette île n'a plus rien de consîr dérable que ses volcans.
La Grèce est si déserte qu'elle ne contient pas la centième partie de ses anciens habitants.
L'Espagne / autrefois si remplie, ne fait voir aujourd'hui que des campagnes inhabitées; et la France n'est rien en comparaison de cette ancienne Gaule dont parle César. i
Les pays du nord sont fort dégarnis; et il s'en faut bien que les peuples y soient , comme autrefois, obligés de se partager, et d'envoyer dehors, comme des essaims , des colonies et des nations entières chercher de nouvelles demeures.
La Pologne et la Turquie en Europe n'ont presque plus de peuples.
On ne sauroit trouver dans l'Amérique la cin-