MARAN A USBEK, SON SOUVERAIN SEIGNEUR
Si tu étois ici, magnifique seigneur, je paroîtrois à ta vue tout couvert de papier blanc; et il n'y en auroit pas assez pour écrire toutes les insultes que ton premier eunuque noir, le plus méchant de tous les hommes, m'a faites depuis ton départ.
Sous prétexte de quelques railleries qu'il prétend que j'ai faites sur le malheur de sa condition, il exerce sur ma tête une vengeance inépuisable ; il a animé contre moi le cruel intendant de tes jardins, qui, depuis ton départ, m'oblige à des travaux insurmontables , dans lesquels j'ai pensé mille fois laisser la vie , sans perdre un moment l'ardeur de te servir. Combien de fois ai-je dit en moi-même : J'ai un maître rempli de douceur, et je suis le plus malheureux esclave qui soit sur la terre.
Je te l'avoue, magnifique seigneur, je ne me
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croyois pas destiné à de plus grandes misères : mais ce traître d'eunuque a voulu mettre le Gomble à sa méchanceté. Il y a quelques jours que , de son autorité privée , il me destina à la garde de tes femmes sacrées , c'est-à-dire à une exécution qui seroit pour moi mille fois plus cruelle que la mort. Ceux qui en naissant ont en le malheur de recevoir de leurs cruels pavents un traitement pareil se consolent peut-être sur ce qu'ils n'ont jamais connu d'autre état, que le leur : mais qu'on me fasse descendre de l'humanité , et qu'on m'en prive, je mourrois de douleur si je ne mouroispas de cette barbarie.
J'ambrasse tes pieds, sublime seignenr, dans une humilité profonde. Fais en sorte que je sente les effets de cette vertu si respectée, et qu'il ne soit pas dit que par ton ordre il y ait sur la terre un malheureux de plus.
Des jardins de Fatmé, le 7 de la lune de Maliarram, t7x3.