LETTRE LXXIII
RICA A***
J'ai ouï parler d'une espèce de tribunal qu'on appelle X Académie française. Il n'y en a point de moins respecté dans le monde; car ôn dit qu'aussitôt qu'il a décidé , le peuple cassé ses ârt'êts, et lui impose des lois qu'il est obligé de suivre.
Il y a quelque temps que^ pour fixer son autorité, il donna un code de ses jugements. Cet enfant de tant de pères étoit presque vieux quand
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il naquit ; et quoiqu'il fut légitime , un bâtard qui avoit déjà paru l'avoit presque étouffé dans sa naissance.
Ceux qui le composent n'ont d'autres fonctions que de jaser sans cesse : l'éloge va se placer comme de lui-même dans leur babil éternel, et sitôt qu'ils sont initiés dans ses mystères , la fareur du panégyrique vient les saisir et ne les quitte plus.
Ce corps a quarante têtes , toutes remplies de figures, de métaphores et d'antithèses : tant de bouches ne parlent presque que par exclamation; ses oreilles veulent toujours être frappées par la cadence et l'harmonie. Pour les yeux, il n'en est pas question ; il semble qu'il soit fait pour parler, et non pas pour voir. Il n'est point ferme sur ses pieds; car le temps , qui est son fléau , l'ébranlé à tous les instants , et détruit tout ce qu'il a fait. On a dit autrefois que ses mains étoient avides; je ne t'en dirai rien, et je laisse décider cela à ceux qui le savent mieux que moî.
Voilà des bizarreries, ***, que l'on ne voit point dans notre Perse. Nous n'avons point l'esprit porté k" ces établissements singuliers et bizarres : nous cherchons toujours la nature dans nos coutumes simples et nos manières naïves.
De Paris, le 27 de la lune de Zilhagé, 17 x5.
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>OLETTRE LXXIV.
USBEK A RICA
Il y a quelques jours qu'un homme de ma connoissance me dit : Je vous ai promis de vous produire dans les bonnes maisons de Paris ; je vous mène à présent chez un grand seigneur, qui est un des hommes du royaume qui représentent le mieux.
Que veut dire cela, monsieur? Est-ce qu'il est plus poli , plus affable que les autres? Non , me dit-il. Ah! j'entends; il |ait sentir à tous les instants la supériorité qu'il a sur tous ceux qui l'approchent : si cela eSt je n'ai que faire d'y aller ; je la lui passe tout entière, et je prends condamnation.
Il fallut pourtant marcher : et je vis un petit homme si fier, il prit une prise de tabac avec tant de hauteur, il se moucha si impitoyablement , il cracha avec tant de flegme, il caressa ses chiens d'une manière si offensante pour les hommes, que je ne pouvois me lasser de l'admirw. Ah , bon dieu ! dis-je en moi-même, si lorsque j'étms à la cour de Perse je représentois ainsi , je représentois un
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grand sot ! Il auroit fallu , Rica , que nous eussions eu un bien mauvais naturel pour aller faire cent petites insultes à des gens qui venoient tous les jours chez nous nous témoigner leur bienveillance. Us savoient bien que nous étions au dessus d'eux; et, s'ils l'avoient ignoré, nos bienfaits le leur auroient appris chaque jour. N'ayant rien à faire pour nous faire respecter, nous faisions tout pour nous rendre aimables ; nous nous communiquions aux plus petits; au milieu des grandeurs, qui endurcissent toujours, ils nous trouvoient sensibles; ils ne voyoient que notre cœur au dessus d'eux ; nous descendions jusqu'à leurs besoins. Mais lorsqu'il falloit soutenir la majesté du prince dans les cérémonies publiques, lorsqu'il falloit faire respecter la nation aux étrangers, lorsqu'enfin dans les occasions périlleuses, il falloit animer les soldats, nous remontions cent fois plus haut que nous n'étions descendus; nous ramenions la fierté sur notre visage ; et l'on trouvoit quelquefois que nous représentions assez bien.
De Paris, le lo de la lune de Saphar, 1715.
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