LETTRE LXXVI
USBEK A SON AMI IBBEN, A Smyrne.
Les lois sont furieuses en Europe contre ceux qui se tuent eux-mêmes. On les fait mourir, pour ainsi dire, une seconde fois; ils sont traînés indignement par les rues ; on les note d'infamie ; on confisque leurs biens.
Il me pardît, Ibbon, que ces lois sont* bien injustes. Quand je suis accablé de douleur, de misère, de mépris, pourquoi veut- on m'empêcher de mettre fin à mes peines , et me priver cruellement d'un remède qui est en mes mains?
* Les mahométans ne se soucient point de prendre Venise , parce qu^ils n'y trouyeroient point d*eau pour leurs purifications.
ï 90 LETTRES* PERSANES.
Pourquoi veut -on que je travaille poiu* une société dont je consens de n'être plus; que je tienne malgré moi une convention qui s'est faite sans moi? La société est fondée sur un avantage mutuel ; mais , lorsqu'elle me devient onéreuse , qui m'empêche d'y renoncer? la vie m'a été donnée comme une faveur; je puis donc la rendre
lorsqu'elle ne l'est plus : la cause cesse , l'effet doit donc cesser aussi.
I^ prince veut-il que je §ois son sujet quand je ne retire point les avantages de la sujétion ? Mes concitoyens peuvent -ils demander ce partage inique -de leur utilité et de mon désespoir? Dieu, différent de tous les bienfaiteurs, veut-il me condamner à recevoir des grâces qui m'accablent ?
Je suis obligé de suivre les lois quand je vis sous les lois; mais, quand je n'y vis plus, peuvent-elles me lier encore?
Mais, dira- 1- on, vous troublez l'ordre de la providence. Dieu a uni votre ame avec votre corps, et vous l'en séparez : vous vous opposez donc à ses desseins , et vous lui résistez.
Que veut dire cela? Tipublé-je l'ordre de la providence lorsque je change les modifications de la matière et que je rends carrée une. boule que les premières lois du mouvement, c'est-à-dire les lois de la création et de la consei'vation , avoient faite ronde? Non, sans doute; je ne fais qu'user
du droit qui m'a été donné , et en ce sens je puis troubler à ma fantaisie toute la nature sans que l'on puisse dire que je m'oppose à la providence.
Lorsque mon ame sera séparée de mon corps , y aura- 1- il moins d'ordre et moins d'arrangement dans l'univers? Croyez -vous que cette nouvelle combinaison soit moins parfaite et moins dépendante des lois générales, que le monde y ait perdu quelque chose , et que les ouvrages de Dieu en soient moins grands, ou plutôt moins immenses?
Pensez -vous que mon corps, devenu un épi de bled , un ver, un gazon , soit changé en un ouvrage de la nature moins digne d'elle; et que mon ame, dégagée de tout ce qu'elle avoit de terrestre, soit devenue moins sublime?
Toutes ces idées, mon cher Ibben, n'ont d'autre source que notre orgueil. Nous ne sentons point notre petitesse; et, malgré qu'on en ait, nous voulons être comptés dans l'univers, y figurer, et y être un objet important. Nous nous iixiag^ons que l'anéantissement d'un être aussi parfait que nous dégraderoit toute la nature ; et nous ne coricevons pas qu'un homme de plus ou de moins dans le monde , que dis -je ! tous les hommes ensemble^ cent millions de terres comme la nôtre , ne font qu'un atome subtil et délié que Dieu n'aperçoit qu'à cause de l'immensité de ses connoissances.
De Paris, le 1 5 de lalane de Saphar, 1715.
iSa LETTRES PERSANES.
parmi nous; et nos médecins donnent des raisons invincibles de rincertltudé de ces preuves : il n'y a pas jusqu'aux èhrétîens qui tie les regardent comme chimériques, quoiqu'elles soient clairement étabKes pap leurs livres sacrés , et que leur ancien législateur eil ait fait dépendre l'innocence ou lisl condamnation de toutes les filles.
J'apprends avec plaisir le soin que tu te donnes
de rédrtcâtion de là tienrte. Dieu veuille que son mari la trouve aussi belle et aussi pure que Fatima; qu'elle ait dix ennuques potir la garder ; qu'elle soit l'honneur et l'ornement du sérail où elle est destînée; (qu'elle n'ait sur sa tête que des lambris dorés , et ne marché que sur des tapis superbes ! Et , pour comble de souhaits , puissent mes yeux la voir dans foute sa gloire !
De Paris, le 5 de la lane deClialval, 1714-