‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 3)Chapitre 80 sur 158 · LETTRE LXXII · texte numérisé non relu

LETTRE LXXII

RICA A USBER.

Je me trouvai l'autre jour dans une compagnie où je via un homme bien content de lui. Dans un quart d'heure il décida trois questions de morale , quatre pi'oblèmes historiques, et cinq points de

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physique/ Je n'ai jamais vu un décisronnaire si , universel ; son esprit ne fot jatnais làtfspendu par le moindre doute. On laissa les sciences; on parla des nouvelles du temps ; il décida sur les' nouvelles du temps. Je voiïlûs Fattraper, et je dis en moi- . même : il faut que je me mette dans mon fort; je vais me réfugier' dstns mon pays. Je ttû parlai de la Perse; mais à peine lui eus -je dit quatre mots, qu'il trie donna deux démentis , fondés sùi' l'aut<5rité de MM. Taverriier et Chardin. Ah , bon dieu ! dis-je en riioi-même, ^uél homme est-ce là! Il connoîtra tout à l'heure les rues d'Ispahati niieui que moi. Mon parti fut bientôt pris : je me tus , je le laissai parler; et il décide encore.

De Paris, le 8 de la laoe de Zflcadéf 171 5.

LETtRE LXXIII.

RICA A***

J'ai ouï parler d'une espèce de tribunal qu'on appelle \ Académie françoUe. Il n'y en a point de moins respecté dans le monde ; car on dit qu'aussitôt qu'il a décidé , le peuple casse ses ârfêts, et lui impose des lois qu'il est obligé de suivre.

Il y a quelque temps que^ pour fixer son autorité, il donna un code de ses jugements. Cet enfant de tant de pères étoit presque vieux quand

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général portugais dans les Indes* ; car, se trouvant avoir besoin d'argent, il se coupa une de ses moustaches , et envoya demander aux habitants de Goa vingt mille pistoles sur ce gage : elles lui furent prêtées d'abord; et dans la suite il retira sa moustache avec honneur.

« On conçoit aisément que des peuples graves et flegmatiques comme ceux-là peuvent avoir de l'orgueil : aussi en ont-ils. Ils le fondent ordinairement sur deux choses bien considérables. Ceux qui vivent dans le continent de l'Espagne et du Portugal se sentent le cœur extrêmement élevé lorsqu'ils sont ce qu'ils appellent de vieux chrétiens, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas originaires de ceux à qui l'inquisition a persuadé dans ces derniers siècles d'embrasser la religion chrétienne. Ceux qui sont dans les Indes ne sont pas moins flattés lorsqu'ils considèrent qu'ils ont le sublime mérite d'être , comme ils disent, hommes de chair blanche. Il n'y a jamais eu dans le sérail du grandseigneur de sultane si orgueilleuse de sa beauté que le plus vieux et le plus vilain mâtin ne Test de la blancheur olivâtre de son teint , lorsqu'il est dans Une ville du Mexique , assis sur sa porte , les bras croisés. Un homme de cette conséquence, une créature si parfaite , ne travailleroit pas pour tous les trésors du monde, et ne se résoudroit ja-

' Jean de Castro.

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mais , par une vile et mécanique industrie , de compromettre l'honneur et la dignité de sa peau.

«Car il faut savoir que, lorsqu'un homme a un certain mérite en Espagne , comme, par exemple , quand il peut ajouter aux qualités dont je viens de parler celle d'être le propriétaire d'une grande épée , ou d'avoir appris de son père l'art de faire jurer une discordante guitare, il ne travaille plus; son honneur s'intéresse au repos de ses membres. Celui qui reste assis dix heures paï? jour obtient précisément la mpitié plus de considération qu'un autre qui n'en reste que cinq , parce que c'est sur les chaises que la noblesse s'acquiert.

«Mais quoique ces invincibles ennemis du travail fassent parade dune tranquillité philosophique, ils ne l'ont pourtant pas dans le cœur; car ils sont toujours amoureux. Ils sont les premiers hommes du monde pour mourir de langueur sous la fenêtre de leurs maîtressesi; et' tout Espagnol qui n'est pas enrhumé, ne sauroit passer pour galant.

«Us sont preinièremeht dévots, et secondement jaloux. Ils se garderont bien d'exposer leurs femmes aux entreprises d'un soldat criblé de coups , ou d'un magistrat décrépit ; n^ais ils les enfermeront avec un novice fervent qui baisse les yeux, ou un robuste franciscain qui leà élève.

« Us permettent à leurs femii;ies de paroître avec

le sein découvert ; mais ils ne veulent pas qu'on leur voie le talon et qu'on les surprenne par le bout des pieds.

ce On dit partout que les rigueurs de l'amour sont cruelles ; elles le sont encore plus pour les Espagnols. Les femmes les guérissent de leurs peines; mais elles. ne font que leur en faire changer; et il leur reste souvent un long et fâcheux souvenir d'une passion éteinte.

« Ils ont de petites politesses qui en France paroîtroient mal placées: par exemple, un capitaine ne bat jamais son soldat sans lui en demander permission ; et l'inquisition ne fait jamais brûler un Juif sans lui faire ses excuses.

« Les Espagnols qu'on ne brûle pas paroissent si attachés à l'inquisition qu'il y auroit de la mauvaise humeur de la leur Dter . Je voudrois seulement qu'on en établît une autre , non pas contre les hérétiques , mais contre les hérésiarques qui attribuent à de petites pratiques monacales la .même efficacité qu'aux sept sacrements, qui adorent tout ce qu'ils vénèrent, et qui sont si dévots qu'ils sont à peine chrétiens.

a Vous pourrez trouver de l'esprit et dubon sens chez les Espagnols; mais n'en cherchez point dans leurs livres. Voyez une de leurs bibliothèques, le> romans d'un côté, et les scholastiques de l'autre; vous diriez que les parties en ont été faites et le

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tout rassemblé par quelque ennemi secret de la raison humaine.

« Le seul de leurs livres qui soit bon est celui qui a fait voir le ridicule de tous les autres.

« Ils ont fait des découvertes immenses dans le Nouveau-Monde, et ils ne connoissent pas encore leur propre continent. 11 y a sur leurs^rivières tel pont qui n'a pas encore été découvert, et dans leurs montagnes des nations qui leur sont inconnues ^

a Us disent que le soleil se lève et se couche dans leur pays : mais il faut dire aussi qu'en faisant sa course il ne rencontre que des campagnes ruinées et des contrées désertes. »

Je ne serois pas fâché , Usbek , de voir* une lettre écrite à Madrid par un Espagnol qui voyageroit en France; je crois qu'il vengeroit bien sa nation. Quel vaste champ pour un homme flegmatique et pensif! Je m'imagine qu'il commenceroit ainsi la description de Paris :

Il y a ici une maison où Ton met les fous : on croiroit d'abord qu'elle est la plus grande de la ville. Non : le remède est bien petit pour le mal. Sans doute que les François , extrêmement décriés chez leurs voisins , enferment quelques fous dans une maison pour persuader que ceux qui sont dehors ne le sont pas.

» lias Batuecas.

ig8 LETTRES PERSANES.

Je laisse là mon Espagnol. Adieu, mon cher Usbek.

De Paris, le 17 de la lune de Saphar, 1715.

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