LETTRE LXXIX
LE GRATf D EUNUQUE NOIR A USBEK.
A Paris.
Hier des Arméniens menèrent au sérail une jeune esclave de Circassie, qu'ils vouloient vendre. Je la fis entrer dans les appartements secrets , je la déshabillai , je l'examinai avec les regards d'un juge ; et plus je l'examinai , plus je lui trouvai de grâces. Une pudeur virginale sembloit vouloir les dérober à ma vue : je vis tout ce qu'il lui en coùtoit pour obéir : elle rougissoit de se voir nue , même devant moi , qui , exempt des passions qui peuvent alarmer la pudeur, suis inanimé sousfempirede ce sexe , et qui , ministre de la modestie , dans les actions les pluslibres, ne porte que de chastes regards et ne puis inspirer que l'innocence.
Dès que je l'eus jugée digne de toi, je baissai les yeux, je lui jetai un manteau d'écarlate ; je lui mis au doigt un anneau d'or ; je me prosternai à ses pieds; je l'adorai comme la reine de ton cœur. Je payai les Arméniens ; je la dérobai à tous les yeux.
LETTRES PERSANES. IÇ)Q
Heureux Usbek , tu possèdes plus de beautés que n'en renferment tous les palais d'Orient. Quel plaisir pour toi de trouver à ton retour tout ce que la Perse a de plus ravissant , et de voir dans ton sérail renaître les grâces à mesure que le temps et la possession travaillent à les détruire !
Bu sérail de Fatmé, le preoucfr de U iKne de Rebiab, 1,1715.
LEtTRE LXXX.
USBEK A RHÉDI
A Venise.
Depuis que je suis en Europe , mon cher Rhédi, j'ai vu bien des gouvernements. Ce n'est pas comme en Asie , où les règles de la politique se trouvent partout les mêmes. ,
J'ai souvent recherché qud étoit le gouvernement le plus conforme à la raison. Il m'a semblé que le plus parfait est celui qui va à son but à moins de frais; de sorte que celui qui conduit les hommes de la manière qui convient le plus à leur penchant et à leur inclination est le plus parfait.
Si, dans un gouvernement doux, le peuple est aussi soumis que dans un gouvernement sévère, le premier est préférable , puisqu'il est plus con-
forme à la raison , et que la sévérité est un motif étranger.
Compte , mon cher Rhédi , que dans un état les peines plus ou moins cruelles ne font pas que l'on obéisse plus* aux lois. Dans les pays où les châtiments sont modérés, on les craint comme dans ceux où ils sont tyranniques et affreux.
Soit que le gouvernement soit doux , soit qu'il soit cruel, on punit toujours par degrés ; on inflige un châtiment plus ou moins grand à un crime plus ou moins grand. L'imagination se plie d'ellemême aux moeurs du pays où l'on est : huit jours de prison ou une légère amende frappent autant l'esprit d'un Européen nourri dans un pays de don* ceur que la perte d'un bras intimide un Asiatique. Ils attachent un certain degré de crainte à un certain degré de peine, et chacun la partage à sa façon : le désespoir de l'infamie vient désoler un François condamné à une peine qui n'ôteroit pas un quart d'heure de sommeil à un Turc.
D'ailleurs je ne vois pas que la police , la justice et l'équité, soient mieux observées en Turquie, en Perse, chez le Mogol, que dans les républiques de Hollande, de Venise, et dans l'Angleterre même : je ne vois pas qu'on y commette moins de crimes , et que les hommes, intimidés par la grandeur des châtiments, y soient plus soumis aux lois.
Je remarque au contraire une source d'injus-
tices et de vexations au milieu de ces mêmes états.
Je trouve même le prince, qui est la loi même, moins maître que partout ailleurs.
Je vois que, dans ces moments rigourei^x, il y a toujours des mouvements tumultueux où personne n'est le chef, et que, quand une fois l'autorité violente est méprisée , il n'en reste plus assez à personne pour la faire revenir :
Que le désespoir même de l'impimité confirme le désordre , et le rend plus grand :
Que, dans ces états, il ne se forme point de petite révolte, et qu'il n'y a jamais d'hitervalle entre le murmure et la sédition :
Qu'il lie faut point que les grands évéiiements y soient préparés par de grandes causes ; au contraire, le moindre accident produit une grande révolution souvent aussi imprévue de ceux qui la font que de ceux qui la souffrent.
Lorsqu'Osman , empereur des Sures, fut déposé, aucun de ceux qui commirent cet attentat ne songeoit à le commettre ki\& demandoient seulement en suppliants qu'on leur fît justice sur quelque grief: une voix, qu'orr n'a jamais connue, sortit de la foule par hasard ; le nom de Mustapha fut prononcé, et soudain Musteipha fiit empereur.
De Paris, le a de la lune de Rebiab , x, I7i5.