‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 3)Chapitre 87 sur 158 · I.ETTRBS PKRSAirir.5. l · texte numérisé non relu

I.ETTRBS PKRSAirir.5. l

2 I O LETTRES PERSANK6.

ses sujets les plus industrieux , il auroit cru leur -donner la moitié de ses états.

Les persécutions que nos mahomélans zélés ont faites aux guèbres les ont obligés de passer en foule dans les Indes , et ont privé la Perse de cette nation si appliquée au labourage, et qui seule , par son travail, étoit en état de vaincre la stérilité de nos terres.

Il ne restoit à la dévotion qu'un second coup à faire : c^^xAt déminer Tiiidustrie; moyennant quoi l'empire Comboit de lui '•même, et avec lui, par une suite nécessaire , cette même religion qu'on vouloit rendre si florissante.

S'il faut raisonner sans prévention, je ne sais, Mirza , s'il n^est pas bon que , dans un état , il y ait plusieurs religions.

On remarque que ceux qui vivent dans des religionstolérées se rendent ordinairement plus utiles à leur patrie que ceux qui vivent dans la religion dominante , parce que , éloignés des honneurs , ne pouvant se distinguer que par leur opulence et leurs richesses , ils sont portés à en acquérir par leur travail, et à embrasser les emplois de la société les plus pénibles.

D'ailleurs, comme toutes les religions con^ tiennent des préceptes utiles à la société, il est bon qu'elles soient observées avec zèle : or qu'y a-t-il de plus capable d*animer ce zèle que leur multiplicité?

Ce sont des rivales qui ne se pardonnent rien. I^ jalousie descend jusqu'aux particuliers; chacun se tient sur ses gardes ^ et craint de faire des choses qui déshonoreroient son parti et Fexposeroient aux mépris et aux censures impardonnables du parti contraire.

Aussi a-t-on toujours remarqué qu'une secte nouvelle, introduite dans un état , étoit le moyen le plus sûr pour corriger tous les abus de l'ancienne.

On a beau dire qu'il n'est pas de l'intérêt du prince de souffrir plusieurs religions dans son état : quand toutes les sectes du monde viendroient s'y rassembler , cela ne lui porteroit aucun préjudice, parce qu'il n'y en a aucune qui ne prescrive l'obéissance et ne prêche la soumission.

J'avoue que les histoires sont remplies de guerres de religion : mais , qu'on y prenne bien garde , ce n'est point la multiplicité des religions qui a produit ces guerres , c'est l'esprit d'intolérance qui animoit celle qui se croyoit la dominante.

C'est cet esprit de prosélytisme que les Juifs ont

pris des Égyptiens , et qui d'eux est passé , comme

une maladie épidémiqueet populaire , aux maho-

métans et aux chrétiens.

C'est enfin cet esprit de vertige dont les progrès

ne petivent être regardés que comme une éclipse entière de la raison humaine.

Car enfin, quand il n'y auroit pas de l'inhumanité à affliger la conscience des autres , quand il n'en résulteroit aucun des mauvais effetsqui en germent à milliers, il faudroit être fou» pour s'en aviser. Celui qui veut me faire changer de religion ne le fait sans doute que parce qu'il ne changeroit pas la sienne quand on voudroit l'y forcer : il ti'ouve donc étrange que je ne fasse pas une chose qu'il ne feroit pas lui-même peut-être pour Vempire du monde.

De Paris, le 26 de la lune de Gemma di, i, 17 15.

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