‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 3)Chapitre 9 sur 158 · XX ÉLOGE DE MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

XX ÉLOGE DE MONTESQUIEU

le Corrège, quand H eut vu les ouvrages de ses rivaux , Et moi aussi j je suis peintre '.

Rempli et pénétré de son objet, Fauteur de VEs^ prit des lois y embrasse un si grand nombre de matières, et les traite avec tant de brièveté et de profondeur, qu'une lecture assidue et méditée peut seule faire sentir le mérite de ce livre. Elle servira surtout, nous osons le dire , à faire disparoître le prétendu défaut de méthode dont quelques lecteurs ont accusé M. de Montesquieu; avantage qu'ils n'auroient pas dû le taxer légèrement d'avoir négligé dans une matière philosophique, et daHs un ouvrage de vingt années. Il faut distinguer le désordre réel de celui qui n'est qu'apparent. Le désordre est réel quand l'analogie et la suite des idées ne sont point observées ; quand les conclusions sont érigées en principes, ou les précèdent} quand le lecteur, après des détours sans nombre, se retrouve au point d'où il est parti. Le désordre n'est qu'apparent, quand l'auteur, mettant à leur véritable place les idées dont il fait usage, laisse à suppléer aux lecteurs les idées intermédiaires. Et c'est ainsi que M. de Montesquieu a cru pouvoir et devoir en user dans un livre destiné à des hommes qui pensent, dont le génie doit suppléer à des omissions volontaires et raisonnées.

L'ordre qui se fait apercevoir dans les grandes parties de Y Esprit des lois ne règne pas moins dans les détails : nous croyons que plus on approfondira

' On trouvera eu télé de VEsprit des lois Taoalyse de cet ouvrage par d'Alembert.

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l'ouvrage, plus on en sera convaincu. Fidèle à ses divisions générales, l'auteur rapporte à chacune les objets qui lui appartiennent exclusivement; et à l'égard de ceux qui par différentes branches appartiennent à plusieurs divisions à la fois, il a placé sous . chaque division la branche qui lui appartient en propre. Par là on aperçoit aisément et sans confusion l'influence que les différentes parties du sujet ont les unes sur les autres, comme dans un arbre ou système bien entendu des çonnoissances humaines on peut voir Iç rapport mutuel des sciences et des arts. Cette comparaison d'ailleurs est d'autant plus juste qu'il en est du plan qu'on peut se faire dans l'examen philo^phique des lois comme de l'ordre qu'on peut observer dans un arbre encyclopédique des sciences : il y rjestera toujours de l'arbitraire ; et tout ce qu'on peut, exiger de l'auteur, c'est qu'il suive sans détour et.sans écart le système qu'il ^'est une Cois formé.

Nous dirons de l'obscurité, qiiie l'on peut se permettre dans un tel ouvrage fa même chQse que du défaut d'ordre. Ce qui seroit obscur pour les lecteurs vulgaires, ne l'est pas pour ceux qUe l'auteur a eus en vue* D'ailleurs l'obscurité volontaire n'ei^ est pas une. M.. de Montesquieu, ayant à présenter quelquefois des vérités importantes dont l'énoncé absolu et direct auroit pu blesser sans fruit , a eu la prudence louable de les envelopper, et, par cet innoicent artifice, les a voilées a ceux k qui elles seroient. nuisibles, sans qu'elles fussent perdues pour les ssiges.

Parmi les ouvrages qui lui ont fourni des secours.

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et quelquefois des vues jiour le sien, on voit qu'il a surtout profite des deux historiens qui ont pensé le plus, Tacite et Plutarque. Mais, quoiqu'un philosophe qui a fait ces deux lectures soit dispensé de beaucoup d'autres, il n'a voit pas cru devoir en ce genre rien négliger ni dédaigner de ce qui pouvoit être utile à son objet. La lecture que suppose V Esprit ' des lois est immense j et l'usage raisonné que l'auteur a fait de cette multitude prodigieuse de matériaux paroîtra encore plus surprenant quand on saura q^u'il étoit presque entièrement privé de la vue et obligé d'avoir recours à des yeux étrangers. Cette vaste lecture contribue non seulement à l'utilité, mais à l'agrément de l'ouvrage. Sans déroger à la majesté de son sujet, M. de Montesquieu sait en tempérer l'austérité, et procurer aux lecteurs des moments de repos , soit par des faits singuliers et peu connus, soit par des allusions délicates, soit par ces coups de pinceau énergiques et brillants qui peignent d'un seul trait les peuples et les hommes.

Enfin , car nous ne voulons pas jouer ici le rôle des commentateurs d'Homère, il y a sans doute des fautes dans Y Esprit des loisy comme il y en a dans tout ouvrage de génie dont l'auteur a le premier osé se frayer des routes nouvelles. M. de Montesquieu a été parmi nous pour l'étude des lois ce que Descartes a été pour la philosophie : il éclaire souvent, et se trompe quelquefois ; et en se trompant même il instruit ceux qui savent lire. Cette nouvelle édition montrera, par lés additions et corrections qu'il y a faites, que^

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s'il est tombé de temps en temps, il a su le reconnoître et se relever». Par là il acquerra du moins le droit à un nouvel examen dans les endroits, où il n'aura pas été de l'avis de ses censeurs; peut-être même ce qu'il aura jugé le plus digne de correction leur a-t-il absolument échappé, tant l'envie de nuire est ordinairement aveugle !

Mais ce qui est à la portée dé tout le monde dans X Esprit des lois, ce qui doit rendre l'auteur cher à toutes les nations, ce qui serviroit même à couvrir des fautes plus grandes que les siennes, c'est l'esprit de citoyen, qui l'a dicté : l'amour du bien public, le désir de voir des hommes heureux, s'y montrent de toutes parts. ; et, n'eût- il que ce mérite si rare et si précieux, il seroit digne, par cet endroit seul, d'être la lecture des peuples et des rois. Nous voyons déjà par une.heureuse expérience que les fruits de cet ouvrage ne se bornent pas dans ses lecteurs à des sentiments stériles. Quoique M. de Montesquieu ait peu survécu à la publication de V Esprit des lois , il a eu la satisfaction d'entrevoir les effets qu'il commence à produire parmi nous ; l'amour naturel des François pour leur patrie tourné vers son véritable objet; ce goût pour le commerce, pour l'agriculture et pour les arts utiles, qui se répand insensiblement dans notre nation; cette lumière générale sur les pyincipes du gouvernement qui rend les peuples plus attachés à ce qu'ils doivent aimer. Ceux qui ont si indécemment attaqué cet ouvrage lui doivent peut-être plus qu'ils ne s'imaginent. L'ingratitude au reste est

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le moindre reproche qu'on ait à leur faire. Ce n'est pas sans regret et sans honte pour notre siècle que nous allons les dévoiler : mais cette histoire importe trop à la gloire de M. de Montesquieu et à l'avantage de la philosophie pour être passée sous silence. Puisse l'opprobre qui couvre enfin ses ennemis leur devenir salutaire !

A peine V Esprit des lois parut-il, qu'il fut recherché avec empressement sur la réputation de l'auteur : mais, quoique M. de Montesquieu eût écrit pour le bien du peuple, il ne devoit pas avoir le peuple pour juge ; la profondeur de l'objet étoit une suite de son impt)rtance même. Cependant les traits qui étoient répandus dans l'ouvrage, et qui auroient été déplacés fi'ils n'étoient pas nés du fond du sujet, persuadèrent à trop de personnes qu'il étoit écrit pour elles. On cherchoit un livre agréable, et on ne trouvoît qu'un livre utile, dont on ne pouvoit d'ailleurs sans quelque attention saisir l'ensemble et les détails. On traita légèrement V Esprit des lois ; le titre même fut un sujet de plaisanterie ' ; enfin l'un des plus beaux monuments littéraires qui soient sortk de notre nation, fut regardé d'abord par elle avec assez d'indifférence. Il fallut que les véritables juges eussent eu le temps de lire : bientôt ils ramenèrent la multitude toujours prompte à changer d'atis. La -partie du public qui enseigne dicta à la partie qui écoute ce qu'elle devoit penser et dire; et le suffrage des hommes éclairés,

' M. de Montesquieu ,.disoit-oxiy devoit intituler son livre» de VEs^ prit sur les lois.

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