‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 4)Chapitre 129 sur 168 · LETTRE CXIV · texte numérisé non relu

LETTRE CXIV

USBEK AU MÊME

*tj3 cherches la raison pourquoi la terre est moins peuplée qu'elle ne l'étoit autrefois ; et , si tu y fais bien attention, tu verras que la grande différence vient de celle qui est arrivée dans les mœurs.

Depuis que la religion chrétienne et la mahométane ont |)artagé le monde romain , jes choses sont bien changées : il s'en faut de beaucoup que ces deux religions soient aussi favorables à la propagation de l'espèce que celle de ces maîtres de Tunivers.

Dans cette dernière , la polygamie étoit défendue ; et en cela elle avoU un très-gtand avantage sur la religion mahométane : le divorce y étoit permis; ce qui lui en donnoit un autre non veloxjxs considérable sur la chrétienne.

Je ne trouve rien de si contradictoire que celte pluralité des femmes permise par le saint Alcoran , et Tordre de les satis&ire donne dans le même livre. Voyez vos femmes , dit le prophète , parce qoe irous leur êtes nécessaire comme leurs vêtements , et qu'elles vous sont nécessaires comme vos vêtemeirt». Voilà un précepte qui rend la vie d*un véritable musulman bien laborieuse. Celui qui a les quatre femmes établies par la loi , et seulement autant de concubines ou d esclaves, ne doit-il pas être accablé de tant de vêtements ?

Vos femmes sont vos labourages , dit encore le prophète; approchez^vous donc de vos labourages: faites du bien pour vos âmes , et vous lo trouverez un jour*

Je regarde un bon musulman comme un athlète destiné à combattre sans relâche; mais qui, bientôt foible et accablé de ses premières fatigues , languit dans le champ même de la victoire, et se trouve pour ainsi dire enseveli sous ses propres triomphes.

La nature agit toujours avec lenteur , et pour ainsi dire avec épargne : ses opérations ne sont jamais violentes. Jusque dans ses productions elle veut de la tempérance;, elle ne va jamais qu'avec règle et mesure : si on la précipite , elle tombe bientôt dans la langueur; elle emploie toute la force qui lui reste à se conserver, perdant absolument sa vertu productrice et sa puissance générative.

C'est dans cet état de défaillance que nous met toujours ce grand nombre de femmes , plus propre

Si nous épuiser qu'à nous satisËiire. Il est très-onlinaîre parmi nous de voU-im homme dans un sérail prodigieux avec un très-petit nombre d'en&nts; ces enfants même sont la plupart du temps fbibles et malsains, et se sei^tent de la langueur de leur père. Ce n est pas tout : ces femmes , obligées à une continence forcée , ont besoin d avoir des gens pour les garder, qui ne peuvent être que des eunuques; la religion , la jalousie et la raison même , ne per* mettent pas d'en laisser approcher d'autres : ces gardiens doivent être en grand nombre, soit afin de maintenir la-tranquiUité au dedans parmi les guerres que ces femmes se font sans cesse , soit pour empêcher les entreprises du dehors. Ainsi un homme qui a dix femmes ou concubines n'a pas trop d'autant . d'eunuques pour les garder. Mais quelle perte pour la société que ce grand nombre d'hommes morts dès leur naissance ! quelle dépopulation ne doit-il pas s'ensuivre !

Les filles esclaves qui sont dans le sérail pour servir avec les eunuques ce grand nombre de femmes, y vieillissent presque toujours dans une affligeante virginité : elles ne peuvent pas se marier pendant qu'elles y restent ; et leurs maîtresses , une fois accoutumées k elles , ne s'en défont presque jamais.

Voilà comment un seul homme occupe à ses plaisirs tant de sujets de l'un et de l'autre sexe , les fait mourir pour l'état, et les rend inutiles à la propagation de l'espèce.

Constantinople et Ispahan sont les capitales des

deux plus grands empires du inonde : Qu'est là que tout doit aboutir, et que Ui^euplés, attirés de mille manières , se rendent de toutes parts. Cependant elles périssent d'elles-mêmes, et elles seroient bientôt détruites , si les souverains d y faisoient venir presque à chaque siècle des nations entières pour les repeupler. J'épuiserai ce sujet dans une autre lettre.

Dé Paris, le lideia àm^deChahbanf 1718*

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