‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 4)Chapitre 128 sur 168 · LETTRE CXI · texte numérisé non relu

LETTRE CXI

USftEK A"*.

Le règne du feu roi a été si long que la fin en avoit faii oublier le commencement. C'est aujourd'hui la mode de ne s'occuper que desi événements arrivés dans sa minorité; et on ne lit plus que les piémoires de ces temps-là^

Voici le discours qu un des généraux de la ville de Paris prononça dans un conseil de guerre; et j*avoue que je n'y comprends pas grand'chose.

% Messieurs A quoique nos troupes aient été repons- » sées avec perte , je crois qu il nous sera facile de » réparer cet échec. J'ai six couplets de chanson tout 9 prêts à mettre au jour, qui, je m'assure, remet- » trout toutes choses dans l'équilibre. J'ai fait choix

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i^ de quelques voix trèsr-nettes, qui, sortant de br » cavité de certaines poitrines très-fortes , ëmouvroDt » merveilleusement le peuple. Ils sont sur un air » qui a fait jusqu'à présent un effet tout particulier.

* Si<;ela ne suffit pas, nous ferons paroitre une » estampe qui fera voir Mazarin pendu.

y> Par bonheur pour nous , il ne parle pas bien y> françois y et il récqrche tellement qu'il n*est pas » possible que ses affaires ne déclinent. Nous ne D manquons pas de faire bien remarquer au peuple » le ton ridicule dont il prononce. Nous relevâmes, » il y a quelques jours , une faute de grammaire si y> grossière, qu'on en fit des farces par tous les car* » refours.

» Tespère qu^avant qu'il soit huit }Ours, le peuple » fera'du nom de Mazarin un mot générique pour » exprimer toutes les bétesde somme, et celles qui » servent a tirer.

» Depuis notre défaite y notre musique l'a d fu- » ricusement vexé sur le péchéoriginel, que, pour » ne pas voir ses partisans réduits à la moitié , il a » été obligé de renvoyer tous ses pages.

» Ranimez-vous donc , reprenez courage ; et soyez » sûrs que nous lui ferons repasser les monts à coups » de sifHets. »

De Paris, le 4 de la lune de Chakban, 1718.

LETTRES PERSANES. Sig

LETTRE CXIL

RHÉDI A USBEK

A Paris.

Pendant le séjour que je fais en Europe y je lis les historiens anciens et modernes : je compare tous les temps ; j'ai du plaisir à les voir passer pour ainsi dire devant moi; et j'arrête surtout mon esprit à ces grands changements qui ont rendu les âges si différents des âges , et la terre si peu semblable à elle-même.

Tu n'as peut-être pas fait attention à tine chose qui cause tous les jours ma surprise. Comment le monde est-il si peu peuplé, en comparaison de ce qu'il étoit autrefois? comment la nature a-t-elle pu perdre cette prodigieuse fécondité des premiers temps? Seroit«elle déjà dans sa vieillesse? et tomberoit-etle de langueur?

J'ai resté plus d'un an en Italie , où je n'ai vu que le débris de cette ancienne Italie , si fameuse autrefois. Quoique tout le monde habite les villes , elles sont entièrement désertes et dépeuplées : il semble qu'elles ne subsistent encore que pour marquer le lieu ou étoient ces cités puissantes dont l'histoire a tant parlé.

Il y a des gens qui prétendent que la seule ville de Rome contenoit autrefois plus de peuple qu'un grand royaume de l'Europe n'en a aujourd'hui. Il y

a eu tel citoyen romain c|uiavoitdiz, etmêmeyîn^ mille esclaves , sans compter ceux qui travailioient ds^ns les n^aisonsi de çampagpe; et, comme on j comptait quatre ou cinq cent mille citoyens, on ne peut fixer le nombre de ses habits^ts sans que Timagination ne se révolte,

U j avoit aMtrefois dans la Sicile de paissants royaumes et des peuples nombreux qui en ont dis? paru depuis : cette île p'a plus rien de considérable que ses volcans.

La Grèce est si déserte , qu'elle ne contient pas la centième partie de ses anciens habitants. . L'Espagne , autrefois si remplie, ne fkil voir aujourd^hui que des campagnes inhabitées; et la France n'est rien en comparaisoi^ de cette s^ncienne Gaule dont parle César.

Les pays du Nord sont fort dégarnis ; et il s'en faut bien que les peuples y soient , comme autrefois, obligés de se partager, et d'envoyer dehors, comme des essaims , des colonies et des nations entières chercher de. nouvelles demeures.

La Pologne et la Turquie en Europe n'ont presque plus de peuples.

On ne sauroi^trouver dans l'Amérique la cinquantième partie des hommes qui y forn^oient de si grands empires.

L'Asie n'est guère en meilleur état. Cette Asie mineure , qui contenoit tant de puissantes monarchies , et un notnbre si prodigieux de grandes villes, n'en a plus que deux ou trois. Quant à' la grande

LETTRES PERSANES. Sai

Asie, celle qui est soumise au Turc n'est pas plus peuplée : pour celle qui est sous la domination de nos rois, si^on la compare à l'état florissant oîi elle ^loit autrefois , on verra qu'elle n'a qu'une trèspetite partie des habitants qui y étoient sans nombre du temps des ^erxès et des Darius.

Quant aux petits états qui sont autour de ces grapds empires , ils soot réellement déserts : tels sont les royaumes d'Irimette, de Circassie et de Guriel. Ces princes , avec de vastes états , comptent à peine cinquante mille sujets.

L'Egypte n'a pas moins manqué que les autres pays.

Enfin, je parcours la terre, et je n'y trouve que des délabrements : je crois la voir sortir des ravages de la peste et de la famine.

L'Afrique a toujours été si inconnue, qu'on ne peut en parler si précisément que des autres parties du monde : mais à ne faire attention qu'aux côtes de la Méditerranée , connues de tout temps , on voit qu'elle a extrêmement déchu de ce qu'elle étoit sous les Cartbaginpis et les Romains. Aujourd'hui ses princes sont si foibles , que ce soQt les plus petites puissances du monde.

Après un calcul aussi exact qu'il peut l'être dans ces sortes de choses, j'ai trouvé qu'il y a à peine sûr la terre la dixième partie des hoipmes qui y étoient dans les anciens temps. Ce qu'il y a d'étonnant , c'est qu'elle se dépeuple tous les jours; et si cela continue, dans dix siècles elle ne sera qu'un désert.

iaa LETTRES PERSANES.

Voilà, mon cher Usbek, la plus terrible caU3trophe qui soit jamais arrivée dans le monde. Mais a peine s'en est*on aperçu , parce qu'elle est arrivée insensiblement , et dans le cours d*un grand nombre de siècles; ce qui marque un vice intérieur, un venin secret et caché , une maladie de langueur, qui afflige la nature humaine.

De Venise, le iode la lune de Rhégeb, 1718.

LETTRE CXIIL

USBEK A RHÉDI, A Venise.

Le monde, mon cher Rliédi, n'est point incorruptible ; les cieux mêmes ne le sont pas : les astronomes sont des témoins oculaires de leurs changements , qui sont des effets bien naturels du mouvement universel de la matière.

La terre est soumise , comme les autres planètes , aux lois des mpuvements ; elle souffre au dedans d'elle un combat perpétuel de ses principes : la mer et le continent semblent être dans une guerre éternelle ; chaque instant produit de nouvelles combinaisons.

Les hommes , dans une demeure si sujette aux changements , sont dans un état aussi incertain : cent mille causes peuvent agir, capables de lesdé^

truire , et à plus forte raison d'augmenter ou de dî* inrouer leur nombre.

Je ne te parlerai pas de ces catastrophes particulières, si communes chez les historiens, qui ont détruit des villes et des royaumes entiers : il y «n a de générales , qui ont mis bien des fois le genre humain à deux doigts de sa perle.

Les histoires sont pleines de ces pestes universelles qui ont tour à tour désolé l'univers. Elles parlent d'une , entre autres , qui fut si violente , qu'elle brqla jusqu'à la racine des plantes, et se fit sentir dans tout le monde connu , jusqu'à l'empire du Catay : un degré de plus de corruption auroit, peut-être dans un seul jour, détruit toute la nature humaine.

Il n'y a pas deux siècles que la plus honteuse de toutes lés maladies se fit sentir en Europe , en Asie et en Afrique ; elle fit dans très-peu de temps des effets prodigieux : c'étoit fait des hommes si elle avoit continue ses progrès avec la même furie. Accablés de maux dès leur naissance, incapables de soutenir le poids des charges de la société , ils auroient péri misérablement.

Qu'auroit-ce été si le venin eût été un peu plus exalté ? Et il le seroit devenu sans doute si l'on n'avoit été assez heureux pour trouver un remède aussi puissant que celui qu'on a découvert. Peut-être que cette maladie, attaquant les parties de la génération, auroit attaqué la génération même.

Mais pourquoi parler de la destruction qui auroit pu arriver au genre humain ? N'est^elle pas arrivée

SiA LETTRES PERSANES.

en effet? et le dëluge ne le ràiuiait^il pi^ a une senle

Êunille ?

Il y a des philosophes qui distinguent deux créations : celle des choses et celle de rhomme« Us Ïm peuvent comprendre que la matière et les choses créées n'aient que sii: mille ans ; que Dieu ait différé pendant toute Téternité &ts ouvrages , et n'ait usé que d*hier de sa puissance créatrice. Seroit-ce parce qu'il ne l'auroit pas pu, ou paroe qu'il ne l'auroit pasv voulu? Mais, s'il ne l'a pas pu dans un temps, il ne l'a pas pu dans l'autre. C'est donc parce qu'il ne l'a pas voulu. Mais, comme il n'y a point de sue* cession dans Dieu, si l'on admet qu'il ait voulu quelque chose une fois, il l'a voulu toujours, et dèa le commencement*

(i) Cependant tous les historiens nous parlent d'un premier père : ils nous font voir la nature hu-« maine naissante. N'est-il pas nature de penser qu'Adam fut sauvé d'un malheur commun comme Noé le fut du déluge, et que ces grands événements ont été fréquents sur la terre depuis la oréalion di» monde?

Mais toutes les destructions ne sont pas violentes. Nous voyons plusieurs parties de la terre se lasser

(i)Dans les précédentes éditions, avant cet alinéa , on lisoit celui-ci : « Il ne faut donc pas compter les années du > monde : le nombre dés grains de sable de la mer ne leur est » pas plus comparable qu'un instant » {Note de l'é^Hot^

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Je fournir à la subsistance des hommes: que savonsnous si la terre entière n'a pas des causes gënérales^ lentes, et imperceptibles de lassitude?

J'ai été bien aise de te donner ces idées générales avant de répondre plus particulièrement a ta lettre «mr la diminution des peuples arrivée depuis diz-« sept à dix-huit siècles. Je te ferai voir dans un« lettre suivante , qu'indépendamment des causes physiques il y en a de morales qui ont produit cet effet. DéParùy te %de la luhc de Cfiahbafiy 1718.

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