I. DeSjUa. a. De Pompée et César
Je supplie qu'on me permette' de détourner les yeux des horreurs des guerres de Mariuset de Sylla : on en trouvera dans Appien l'épouvantable histoire. Outre la jalousie , l'ambition et la cruauté des deux
che6 , chaque Romain étoit furieux ; les nouveaux ■ ■ I I — — i^^— — ^— ^ j j I -i - I II II i i»
(i) Romains ne permit que denx sortes 4'exercices aux gens libres > l'agricnlture et la guerre. Les marchands , les onniers , ceux qui tenoient une maison à louage , les cabareders, n'ëtoient pas du nombre des citoyens. ( Den js d'Halicarnasée , Livre ii , page 98. Idem y Livre xx.)
(2) Cicéron en donne les raisons dans ses Offices , Liv. i, Chtpitre xLii.
(3) U £aUoit avoir servi dix années j entre Tâge de seize ans et celui de quarante-sept. (Voyez Polybe , Liv. vi , Chap. xix. )
citoyens et les anciens ne se regardoient plu^ comme les membres d'une même république (i), et Ton se faisoit une guerre qui , par un caractère particulier, étoit en même temps civile et étrangère. I Sylla fit des lois très-propres à ôter la cause des désordres que Ton avoit vus : elles augmentoient Fautorité du sénat , tempéroient le pouvoir du peU" pie, régloient celui des tribuns. La fantaisie qui lui fit quitter la dictature sembla rendre la vie à la république; mais, dans la fureur de ses succès, il avoit fait des choses qui mirent Rome dans Timpossibilité de conserver sa liberté.
Il ruina dans son expédition d'Asie toute la discipliné militaire ; il accoutuma son armée aux rapines (2) , et lui donna des besoins qu'elle n'avoit jamais eus ; il corrompit une fois des soldats , qui dévoient dans la suite corrompre les capitaines.
Il entra dans Rome à main armée , et enseigna aux généraux romains à violer Tasile de la liberté. (3)
(i) Comme Marins^ pour se faire donner la commission de la guerre contre Mithridate au préjudice deSylla, avoir , par le secours du tribun Sulpitius , répandu les huit nouvelles tribus des peuples dltali^dans les anciennes , ce qui rendoit les Italiens maîtres des suffrages ; ils étoient la plu* part du parti de Marins, pendant que le sénat et les anciens citoyens étoient du parti de Sylla.
(2) Voyez, dans la Conjuration de Cadlina , Chapitres xi et XII , le portrait que Salluste nous fait de cette armée.
(3) Fugatis Marii copiis , primas urbem Romam cum armi^ ingressus est, (Fragment de Jean d'Antioche, dans V^xirw'l des lyertus et des vices, )
U donna les terres des citoyens aux soldats (i), ft il les rendît avides pour jamais ; car, dès ce moment , il n'y eut plus un homme de guerre qui n'atteadît une occasion qui pût mettre les biens de ses concitoyens entre ses mains.
Il inventa les proscriptions , et mit à prix la tête de ceux qui n'ëtoient pas de son parti. Dès lors il fut impossible de s'attacher davantage k la r^ublique ; car , parmi deux hommes ambitieux , et qui se disputoient la victoire , ceux qui étoient neutres , et pour le parti de la liberté , étoient sûrs d'être proscrits par celui des deux qui seroit le vainqueur. Il étoit donc de la prudence de s'attacher à l'un des deux.
Il vint après lui , dit Cicéron (2) j un homme qui , dans une cause impie et une victoire encore plus hoDteuse , ne confisqua pas seulement les biens des particuliers , mais enveloppa dans la même calamité des provinces entières.
Sylla , quittant la dictature , avoit semblé ne vouloir vivre que sous la protection de ses lois mêmes : mais cette action ^ qui marqua tant de modération , ctoit elle-même une suite de ses violences. Il avoit donné des établissements à quarante-sept légions dans divers endroits de l'Italie. Ces gens-là , dit Appien > regardant leur, fortune comme attachée a sa vie ,
(i) On distribua bien au commencement une partie des terres des ennemis -vaincus; mais Sylla donnoit les terres des citoyens. — (a) Offices y Livre 11, Chapitre vin.
Teilloient a sa sûreté , et étoient toujours prêts à le secourii' ou à le venger, (i)
La république devant nécessairement p^rir, il n'étoit plus question que de savoir comment et par qui elle devoit être abattue.
Deux hommes é^lement ambitieux , excepté que Tun ne savoit pas aller à son but si directement qiie l'autre , effacèrent par leur crédit , par leurs exploits , par leurs vertus, tous les autres citoyens. Pompée parut le premier ; César le suivit de près.
Pompée, pour s'attirer la faveur, fit casser les lois de Sylla qui bornoient le pouvoir du peuple ; et, quand il eut fait à son ambition un sacrifice des lois les plus salutaires de sa patrie , il obtint tout ce qu'il voulut , et la témérité du peuple fut sans bornes à son égard..
Les lois de Rome avoient sagement divisé la puissance publique en un grand nombre de magistratures, qui se soutenoient, s*arrêtoient et se temperoient l'une l'autre; et, comme elles n'a voient toutes qu'un pouvoir borné, chaque citoyen étoit bon pour y parvenir ; et le peuple , voyant passer devant lui plusieurs personnages l'un après l'autre, ne s'accoutumoit à aucun d'eux. Mais dans ces temps-ci le système de la république changea : les plus puissants se firent donner parle peuple des commissions extraordinaires; ce qui anéantit l'autorité du peuple et des magistrats y et mit toutes les grandes af*
(i) On peut voir ce qui arriva après la mort de César.
falres dans les mains d*un seul ou de peu de gens.(i) Fallut-il faire la guerre à Sertorius, on en donna la commission à Pompëe. Fallut-il la &ire à Mithridate , tout le monde cria Pompée. Eut-on besoin de faire venir des blés à Rome, le peuple croit être perdu j si on n'en charge Pompée. Veut-on détruire les pirates , il n'y a que Pompée. Et lorsque César menace d'envahir, le sénat crie à son tour, et n'espère plus qu'en Pompée.
c Je crois bien , disoit Marcus (2) au peuple, que
> Pompée, que les nobles attendent, aimera mieux
> assurer votre liberté que leur domination : mais j» il y a eu un temps où chacun de voqs devoit ayoir » la protection de plusieurs, et non pas tous la pro- 3» tection d'un seul, et où il étoit inoui qu'un mor- » tel pût donner ou pter de pareilles choses. »
A Rome, faite pour s'agrandir, il avoit fallu réunir dans les mêmes personnes les honneurs et la puissance ; ce qui , dans des temps de trouble , pouvoit Gxer l'admiration du peuple sur un seul citoyen.
Quand on accorde des honneurs, on sait précisément ce que l'on donne ; mais, quand on y joint le pouvoir, on ne peut dire àquel point il pourra être porté.
Des préférences excessives données à un citoyen dans une république ont toujours des effets néces-
(i) Plebis opes immùmtœ ^ paucorum potenûa crevit. (Salhsle , de cotyuraU CatiL, Cap. xxxix. ) (2) Fragment de THistoire de Salluste.
saires; elles font naître l'envie du peuple, ou elles
augmentent sans mesure son amour.
Deux fois Pompée, retournant à Rome maître d'opprimer la république , eut la modération de congédier ses armées avant que d'y entrer, et d'y paroître en simple citoyen. Ces actions , qui le comblèrent de gloire, firent que dans la suite quelque chose qu'il eût fait au préjudice des lois , le sénat se déclara toujours pour lui.
Pompée avoit une ambition plus lente et plus douce que celle de César. Celui-ci vouloit aller à la souveraine puissance les armes à la main , comme Sylla. Cette façon d'opprimer ne plaisoit point à Pompée : il aspiroit à la dictature , mais par les suffrages du peuple ; il ne pouvoit consentira usurper la puissance , mais il auroit voulu qu'on la lui remît entre les mains.
Comme la faveur du peuple n'est jamais constante , il y eut des temps où Pompée vit diminuer son crédit (i) ; et , ce qui le toucha bien sensiblement , des gens qu'il méprisoit augmentèrent le leur, et s'en servirent contre lui.
Cela lui fit faire trois choses également funestes : il corrompit le peuple à force d'argent , et mit dans les élections un prix au suffrage de chaque citoyen.
De plus , il se servit de la plus vile populace pour troubler les magistrats dans leurs fonctions , espé-
(i) Voyez Plularque, Vie de Pompée , tome vi, pag. io3 et suiv.
rant que les gens sages , lassés de vivre dans l'anarchie y le créeroient dictateur par désespoir.
Enfin il s*unit d'intérêts avec César et Crassus. Caton disoit que ce n'étoit pas leur inimitié qui avoit perdu la république, mais leur union. En effet, Rome étoit en ce malheureux état qu'elle étoit moins accablée parles guerres civiles que par la paix, qui, réunissant les vues et les intérêts des principaux , ne faisoit plus qu'une tyrannie.
Pompée ne prêta pas proprement son crédit à César; mais, sans le savoir, il le lui sacrifia. Bientôt César employa contre lui lès forces qu'il lui avoit données, et ses artifices mêmes : il troubla la ville par ses émissaires, et se rendit maître des élections; consuls, préteurs, tribuns, fiirent achetés au prix qu'ils mirent eux-mêmes.
Le sénat, qui vit clairement les desseins de César, eut recours à Pompée; il le pria de prendre la défense de la république , si l'on pouvoit appeler de ce nom un gouvernement qui demandoit la protection d'un de ses citoyens.
Je crois que ce qui perdit surtout Pompée fut la honte qu'il eut de penser qu'en élevant César, comme il avoit Élit, il eût manqué de- prévoyance. Il s'accoutuma le plus tard qu'il put a cette idée : il ne se mettoit point en défense pour ne point avouer qu'il se fût mis en danger : il soutenoit au sénat que César B'oseroit foire là guerre ; et , parce qu'il l'avoit dit tant de fois, il le redisoit toujours.
Il semble qu'une chose avoit mis César en état de
tout entreprendre ; c'est que , par une malheureue conformité de noms , on avoit joint à son gouvernement de la Gaule cisalpine celui de la Gaul^ dauclelà des Alpes.
La politique n^avoit point permis qu'il y eût des armées auprès de Rome; mais elle n'avoit pas souffert non plus que l'Italie fut entièrement dégarnie de troupes : cela fit qu'on tint des forces considérables dans la Gat^le cisalpine , c'est-à-dire dans le pays qui est depuis le Rubicon, petit fleuve de laRomagne , jusqu'aux Alpes. Mais pour assurer la vill^ de Rome contre ces troupes, on fit le célèbre séncUuS' consulte que l'on voit encore gravé sur le chemin de Rimini à Césène , par lequel on dévouoit aux dieux infernaux , et l'on déclarôit sacrilège et parricide , quiconque , avec une légion , avec une armée ou avec une cohorte , passeroit le Rubicon.
A un gouvernement si important qui tenoit la ville en échec , on en joignit un autre plus considérable encore; c'étoit celui de la Gaule transalpine, qui comprenoit les pays du midi de la France, qui, ayant donné à César l'occasion de faire la guerre pendant plusieurs années à tous les peuples qu'il Voulut , fit que ses soldats vieillirent avec lui, et qu il ne les conquit pas moins que les barbares. Si César n'avoit point eu le gouvernement de la Gaule transalpine, il n'auroit point corrompu ses soldats, ni fait respecter son nom par tant de victoires. S'il n'avoit pas eu celui de la Gaule cisalpine , Pompée auroit pu l'arrêter au passage des Alpes; au lieu que,
dès le commencement de la guerre , il fut obligé d abandonner l'Italie ; ce qui fit perdre à son parti la réputation , qui dans les guerres civiles est la puissance même.
La même frayeur qu*Annibal porta dans Rome après la bataille de Cannes, César Vy répandit lors* qu il passa le Rubicon. Pompée éperdu ne vit , dans les premiers mofhents de la guerre , de parti a prendre que celui qui reste dans les adaires désespérées; il ne sut que céder et que fuir ; il sortit de Rome , y kissa le trésor public ; il ne put nulle part retarder le vainqueur; il abandonna une partie de ses troupes, toute ritalie, et passa la mer.
On parle beaucoup de la fortune de César; mais cet homme extraordinaire avoit tant de grandes qualités, sans pas un défaut, quoiqu^il eût bien des vices, qu'il eût été bien difficile que quehjue armée qu'il eût commandée il n'eût été vainqueur, et qu'en quelque république qu'il fût né il ne l'eût gouvernée. César, après avoir défait les lieutenants de Pompée en Espagne, alla en Grèce le chercher lui-même. Pompée, qui avoit la côte de la mer et des forces supérieures, étoit sur le point de voir Tarmée de César détruite par la misère et la faim : mais , comme il avoit souverainement le foible de vouloir être approuvé, il ne pouvoit s'empêcher de prêter l'oreille aux vains discoursdesekgens j qui le railloient, ou i'accusoieni «ans cesse (1). Il veut, disoit l'un , se perpétuer dans
(1) Voyez PlnUrque , Fie de Pompée , tome vi, p. a4^-
le commandement , et être comme Agamemnon 1c roi des rois. Je vous avertis, disoit un autre, que nous ne mangerons pas encore cette année des figues de Tusculum. Quelques succès particuliers qu'il eut achevèrent de tourner la tête à cette troupe sénatoriale. Ainsi , pour n'être pas blâmé , il fit une chose que la postérité blâmera toujours , de sacrifier tant d avantages pour aller, avec des troupes nouvelles, combattre une amyée qui avoit vaincu tant de fois.
Lorsque les restes de Pharsale se furent retirés en Afrique, Scipion, qui les commandoit, ne voulut jamais suivre lavis de Caton , de traîner la guerre en longueur : enflé de quelques avantages , il risqua tout, et perdit tout : et, lorsque Brutus et Cassias rétablirent ce parti , la même précipitation perdit la république une troisième fois, (i)
Vous remarquerez que dans ces guerres civiles qui durèrent si long-temps la puissance de Rome s'accrut sans cesse au dehors. Sous Marins^ Sylla, Pompée , César, Antoine , Auguste , Rome, toujours plus terrible , acheva de détruire tous les rois qui restoient encore.
Il n y a point d'état qui menace si fort les autres d'une cocquête que celui qui est dans les horreurs de la guerre civile. Tout le monde, noble, bour-
(i) Cela est bien expliqué dans Appien, de la Guerre civile y Livre IV, Chapitres cviii etsiûv. L'armée d'Octave et d* Antoine auroit péri deiaim si l'on u'avoit pas donné la bataille.
geois, artisan , laboureur, y devient soldat : et lorsque par la paix les forces y sont réunies , cet état a de grands avantages sur les autres qui n'ont guère que des citoyens. D'ailleurs dans les guerres civiles il se forme souvent de grands hommes ; parce que dans la confusion ceux qui ont du mérité se font jour, chacun se place et se met à son rang; au lieu que dans les autres temps on est placé, et on l'est presque toujours tout de travers. Et, pour passer dé 1 exemple des Romains a d autres plus récents, les François n'ont jamais été si redoutables au dehors qu'après les querelles des maisons de Bourgogne et d'Orléans, après les troubles de la Ligue, après les guerres civiles de la minorité de Louis XIII et de celle de Louis XIY. L'Angleterre n'a jamais été si respectée que sous Cromwell , après les guerres du long parlement. Les Allemands n'ont pris la supériorité sur les Turcs qu'après les guerres civiles d'Allemagne. Les Espagnols sous Philippe V, d'abord après les guerres civiles pour la succession, ont montré en Sicile une force qui a étonné l'Europe : et nous voyons aujourd'hui la Perse renaître des cendres de k guerre civile , et humilier les Turcs.
Enfin la république fut opprimée : et il n'en faut pas accuser l'ambition de quelques particuliers ; il en Émt accuser l'homme, toujours plus avide du pouvoir à mesure qu'il en a davantage , et qui ne désire tout que parce qu'il possède beaucoup.
Si César et Pompée avoient pensé comme Galon, d'autres auroient pensé comme firent César et Pom-
94 GEANDEUR ET DÉCADENCE
pée ; et la république , destinée k périr , auroit été entraînée au précipice par une autre main. . César pardonna à tout le inonde : mais il me semble que la modération que Ion montre après qu*on a tout usurpé ne mérite pas de grandes louanges.
Quoi que Ton ait dit de sa diligence après Pbar^ sale , Cicéron l'accuse de lenteur avec raison. Il dit a Cassius qu'ils n'auroient jamais cru que le parti de Pompée se fut ainsi relevé en Espagne et en Afrique , et que , s'ils avoient pu prévoir que César se iut amusé à sa guerre d* Alexandrie , ils n'auroient pas ùdt leur paix , et qu'ils se seroient retirés avec Scipion et Caton en Afrique (i ). Ainsi un fol amour lui fit essuyer quatre guerres ; et , en ne prévenant pas les deux dernières , il remit en question ce qui avoit été décidé à Pharsale.
César gouverna d'abord sous des titres de magistrature , car les hommes ne sont guère touchés que des noms. Et comme les peuples d'Asie abhorroient ceux de consul et de proconsul, les peuples d'Europe détestoient celui de roi ; de sorte que , dans ces temps-là y ces noms &isoient le bonheur ou le désespoir de toute la terre. César ne laissa pas de tenter de se faire mettre le diadème sur la tête : mais, voyant que le peuple cessoit ses acclamations , il le rejeta. Il fit encore d autres tentatives (a) : et je ne puis comprendre qu'il pût croire que les Romains ,
(i) Lettres familières , Livre xv, Lettre xv. (a) Il cassa les tribuns du peuple.
DES ROMAINS, CHAP. XI. g5
pour le souffrir tyran , aimassent pour cela la tyrannie, ou crussent avoir fait ce qji'ils avoient fait. *
Un jour que le sénat lui déféroit de certains hon« neurs, il négligea de se lever ; et pour lors les plus graves de ce corps achevèrent de perdre patience.
On n'offense jamais plus les hommes que lorsqu'on choque leurs cérémonies et leurs usages. Cherchez à les opprimer , c'est quelquefois une preuve de l'es* time que vous en faites; choquez leurs coutumes, c'est toujours une marque de mépris.
César, de tout temps ennemi du sénat, ne put cacher le mépris qu'il conçut pour ce corps , qui etoit devenu jn^esque ridicule depuis qu'il n'avoit plus de puissance : par là sa clémence même fut insultante. On regarda qu'il ne pardonnoit pas , mais qu'il dédaignoit de punir.
Il porta le mépris jusqu'à faire lui-même les senatus-consultes ; il les souscrivoit du nom des premiers sénateurs qui lui venoient dans l'esprit, c rapprends quelquefois, dit Cicéron (i), qu'un s sénatus-K^nsulte passé à mon avis a elé porté en » Syrie et en Arménie , avant que j'aie su qu'il ait » été £iit ; et plusieurs princes m'ont écrit des lettres » de remerciements sur ce que j'avois été d'avis » qu'on leur donnât le titre de rois , que non-seule- N ment je ne savois pas être rois, mais même qu'ils » fussent au monde. »
On peut voir, dans les lettres de quelques grands
(i) Lettres familières , Livre ix , Lettre xv.
g6 GRANDEUR ET DÉCADEUCE
hommes de ce temps-là (i), qu'on a mises sous le nom de Cicëron , parce que la plupart sont de lui j l'abattement et le désespoir des premiers hommes de la république à cette révolution subite qui les priva de leurs honneurs , et de leurs occupation^ même ; lorsque le sénat étant sans fonction , ce crédit , qu'ils avoient eu par toute la t^rre , ils ne purent plus Tespérer que dans le cabinet d'un seul ; et cela se voit bien mieux dans ces lettres que dans les discours des historiens. Elles sont le chef-d'œuvre de la naïveté de gens unis par une douleur commune , et d'un siècle où la fausse politesse n^avoit pas mis le mensonge partout : enân on n'y voit point, comme dans la plupart de nos lettres modernes, des gens qui veulent se tromper , mais des amis malheureux qui cherchent a se tout dire.
Il étoit bien difficile que César pût défendre sa vie : la plupart des conjurés étoient de son parti , ou avoient été par lui comblés de bienfaits (â) ; et la raison en est bien naturelle. Ils avoient trouvé de grands avantages dans sa victoire ; mais plus leur fortune devenoit meilleure, plus ils commençoient a avoir part au malheur commun (3): car, à ua
(i) Voyez les l-ettre» de Cicéron et de Servius Sulpitius.
(2) Decimus Brutus , Caïus Casca , Trebonius , Tullius Cimber, Minutius Basillus, étoient amis de César. (Appien» de Bello cwiliy Lib. 11, Cap. cxiii.)
(3) Je ne parle pas des satellites d'un tyran, qui seroiont perdus après lui , mais de ses compagnons , dans un gouvernement libre.
DES ROMAINSi CHAP, XI. 97
homme qui n'a rien , il importe assez peu^ k certains ^rdS| en quel gouvernement il vive.
De plus , il y avoit un certain droit des gens ^ une opinion établie dans toutes les républiques de Grèce et dltalie, qui faisoit regarder comme un homme vertueux Tassassin de celui qui avoit usurpé la souveraine puissance A Rome surtout ^ depuis l'éxpulsion des rois , la loi étoit précise ^ les exemples reçus ; Ift république armoit le bras de chaque citoyen , le fiusoit magistrat pour le moment , et l'avouoit pour sa défense.
Brutus ose bien dire k ses amis que quand son père reviendroit sur I9 terre il le tueroit tout de même (i ) : et| quoique par la continuation de la tyrannie cet esprit de liberté se perdit peu à peu , les conjurations au commencement du fègne d'Auguste renaissoient toujours.
détoit un amour dominant pour k patrie qui, sortant des règles ordinaires des crimes et des vertus, n^écoutoit que lui seul, et ne voyoit ni citoyen , ni ami , ni bienfaiteur , ni père : la vertu sem- Uoit s^oublier pour se surpasser elle - même ; et l'action qu'on ne pouvoit d'abord approuver, parce qu'elle étoit atroce ^ elle la faisoit admirer comme divine.
En effet, le crime de César, qui vivoit dans un gouvernement libre > n'étoit-il pas hors d'état d'être
(i) Lettres de Bmti^,, dans le recueil de celles de Gicé« ïon, Lettre xvi.