LETTRE CXL
RICA A USBER, A***.
Le parlement de Paris vient d'être relégué dans une petite ville qu'on appelle Pontoise. Le Conseil lui a envoyé enregistrer ou approuver une déclaration qui le déshonore ; et il Ta enregistrée d'une manière qui déshonore le Èonseil.
On menace d'un pareil traitement quelques parlements du royaume.
Ces compagnies sont toujours odieuses ; elles n'approchent des rois que pour leur dire de tristes vérités ; et pendant qu'une foule de courtisans leur représentent sans cesse un peuple Heureux sous leur gouvernement, elles viennent démentir la flatterie et apporter au pied du trôné les gémissements et les larmes dont elles sont dépositaires.
C'est un pesant fardeau , mon cher TJsbek , que celui de la vérité, lorsqu'il faut la porter jusqu'aux princes ! Ils doivent bien penser que ceux qui s'y déterminent y sont contraints , et qu'ils ne se résoudroient jamais à faire des démarches si tristes et si affligeantes pour ceux qui les font , s'ils n'y étoient forcés par leur devoir, leur respect , et même leur amour.
De Paru y le m de ia lune de Gemmadi, i ^ 17^0*
LETTRE CXLL
RICA AU MÊME
J'irai te voir sur la fin de la semaine. Que les jours couleront agréablement avec toi !
Je fus présenté, il y a quelques jours, à une dame de la cour, qui avoit quelque envie de voir ma figure étrangère. Je la trouvai belle , digne des regards de notre monarque , et d'un rang auguste dans le lieu sacré où son cœur reposé.
Elle me fit mille questions sur les mœurs des Persans , et sur la manière de vivre des Persanes. Il me parut que la vie du sérail n étoit pas de son goût , et qu'elle trouvoit de la répugnance à voir un homme partagé entre dix ou douze femmes. Elle ne put voir sans envie le bonheur de l'un , et sans pitié la condition des autres. Gomme elle aime la lecture, surtout celle des poètes et des romans, elle souhaita que je lui parlasse des nôtres. Ce que je lui en dis redoubla sa curiosité : elle me pria de lui faire traduire un fragment de quelques-uns de ceux que j'ai apportés. Je le fis ; et je lui envoyai quelques jours après un conte persan. Peut-être seras- tu bien aise de le voir travesti.
Du temps de Cheik Ali-Kan , il y avoit en Perse une femme nommée Zuléma : elle savoit par cœur tout le saint Alcoran; il n'y avoit point de dervis qui entendît mieux qu'elle les traditions des saints
prophètes, les docteurs arabes n'avoient rien dit de si mystérieux qu'elle n en comprit tous les sens ; et elle joignoit à tant de connoissances un certain caractère d'esprit enjoué qui laissoit a peine deviner si elle vouloit amuser ceux à qui elle parloit^ ou les instruire.
Un jour qu'elle étoit avec ses compagnes dans une des salles du sérail, une d'elles lui demanda ce qu'elle pensoit de l'autre vie, et si elle ajoutoit foi à cette ancienne tradition de nos docteurs, que le paradis n'est fait que pour les hommes.
C'est le sentiment commun, leur dit-elle : il n'y a rien que l'on n'ait fait pour dégrader notre sexe^ il y a même une nation répandue par toute la Perse , qu'on appelle la nation juive, qui soutient par Tautorité de ses livres sacrés , que nous n'avons point d'âme.
Ces opinions si injurieuses n'ont d'autre origine que Torgueil des hommes, qui veulent porter leur supériorité au-delà même de leur vie, et ne pensent pas que, dans le grand jour, toutes les créatures paroitront devant Dieu comme le néant, sans qu'il y ait entre elles de prérogatives que celles que la vertu y aura mises.
Dieu ne se bornera point dans ses récompenses : et comme les hommes qui auront bien vécu et bien usé de Tempire .qu'ils ont ici-bas sur nous seront danà un paradis plein de beautés célestes et ravissantes, et telles que, si un mortel lesavoit vues, il se donneroit aussitôt la mort, dans l'impatience d'eu
jouir; aussi les femmes vertueuses iront dans un lieu de délices, où elles seront enivrées d'un torrent de voluptés , avec des hommes divins qui leur seront soumis : chacune d'elles aura un sérail dans lequel ils seront enfermés; et des eunuques encore plus fidèles que les nôtres pour les garder.
Jai lu , ajouta-t-elie , dans un livre arabe, qu'on homme nommé Ibrahim , étoit d'une jalousie insupportable. Il avoit douze femmes extrêmement belles, qu'il traitoit d'une manière très*dure : il ne se finit plus à ses eunuques, ni aux murs de son sérail; il les tenoit presque toujours sous la clef, enfermées dans leur chambre sans qu'elles pussent se voir ni se- parler; car il étoit même jaloux d'une amitié innocente : toutes ses actions prenoient la teinture de sa brutalité naturelle; jamais une douce parole ne sortit de sa bouche, et jamais il ne fit le moindre signe qu'il n'ajoutât quelque chose à la rigueur dt leur esclavage.
Un jour qu'il les avoit toutes assemblées dans une salle de 6on sérail, une d'entre eties, plus bardie que les autres , lui reprodia son mauvais naturel. Quand on cherche -si fort les moyens de se (aire craindre, lui dit-elle, on trouve toujours auparavant ceux de fie faire haïr. Nous sommes si malheureuses, que nous ne pouvons nous .empêcher de désirer ou changement : d'autres , à ma place , souhaiteroient votre «lort ; je ne souhaite que ;la mienne; et ne |)ouvant espérer d'être séparée de vous que par là, 'il me sera encore bien doux d'en être séparée. Ce
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discours, qui auroit dû le toucher, le fit entrer dans une furieuse colère; il tira son poignard, et le lui plongea dans le sein. Mes chères compagnes, dit* elle d'une voix mourante , si le ciel a pitié de ma Tertu , vous serez vengées. A ces mots , elle quitta cette vie infortunée pour aller dans le séjour des délices, où les femmes qui ont bien vécu jouissent d*un bonheur qui se renouvelle toujours.
D'abord elle vit une prairie riante dont la verdure ëtoit relevée par les peintures des fleurs les plus vives : un ruisseau^ dont les eaux étoient plus pures que le cristal , y fatsoit un nombre in6ni de détours. Bile entra ensuite dans des bocages charmants , dont le silence n étoit interrompu que par le doux chant des oiseaux. De magnifiques jardins se présentèrent^ ensuite; la nature les avoit ornés avec sa simplicité et toute sa magnificence. Elle trouva enfin un palais superbe prépare poorelle, ei remjpli d'hommes célestes destinés à ses plaisirs.
. Deux d'entre «ux se présentèrent aussitôt |>our la déshabiller : d'autres la mirent dans le bain , et la parfumèrent 'des plus délicieuses essences : on lui doBoa ensuite des habits infiuiroem plus ric^hes que les siens ; après quoi , on la mena dans une grande salle, oà eUe tnrouva un 'feu fek avec des bois Oflori* férant8,etiiQe table couverte desmets les plus exquis. Tout sembloit concourir au ravissement de ses sens: elle entendoit d'un coté une fHu.^iqtHs d'autant plus divine qu'elle étoit phss tendre : de Tautre, eHe ne voyoit que des danses de ces hommes divins, uni*
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quement occupés h, lui plaire. Cepeadant tant de' plaisirs ne dévoient servir qu'à la conduire insen* siblement à des plaisirs plus grands. On la mena dans sa chambre ; et , après Tavoir encore une fois déshabillée, on la porta dans un lit superbe , où deux hommes d'une beauté charmante la reçurent dans leurs bras. C'est pour lors qu'elle fut enivrée , et que ses ravissements passèrent même ses désirs. Je suis toute hors de moi , leur disoit-elle : je croirois mourir si je n'étois sûre de mon immortalité. C'en est trop, laissez-moi : je succombe sous la violence des plaisirs. Oui , vous rendez un peu le calme à mes sens ; je commence à respirer, età revenir ^ moi-même. D'où vient que Ton a ôté les flambeaux? Que ne puis-je ^ présent considérer votre beauté divine? que ne puis-je voir.... Mais pourquoi voir? Vous me faites rentrer dans mes premiers transports. O dieux ! que ces ténèbres sont aimables! Quoi! je serai immortelle, et immortelle avec vous! je serai.... Non, je vous demande grâce; car je vois bien que vous êtes gens à n'en demander jamais.
Après plusieurs commandements i réitérés , elle fut obéie : mais elle ne le fut que lorsqu'elle voulut letre bien sérieusement. ElLe.sie jreposa languissam* ment, et s endormit dans jeurs bras. Deux momenis de sommeil réparèrent sa lassitude : elle reçut deux baisers , qui lenflammèrent soudain , et lui firent ouvrir les yeux. Je suis inquiète , dit-elle , je crains que vous ne m'aimiez plus. G'étoit un doute dans lequel elle ne vouloit pas rester long-temps : aussi
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eut-^elle avec eux tous les éclaircissements qu'elle pouvoit désirer. Je suis désabusée , s'écria-t-elle; pardon , pardon ; je suis sûre de vous. Vous ne me dites rien; mais vous prouvez mieux que tout ce que TOUS tne pourriez dire : oui, oui , je vous le confesse , on n'a jamais tant aimé. Mais quoi ! vous vous disputez tous deux l'honneur de me persuader! Ah! si vous vous disputez ^ si vous joignez Tambition au plaisir de ma défaite, je suis perdue; vous serez tous deux vainqueurs , il n'y aura que moi de vaincue ; mais je vous vendrai bien cher la victoire.
Tout ceci ne fut interrompu que par le jour. Ses fidèles et aimables domestiques entrèrent dans sa chambre , et firent lever ces deux jeunes hommes , que deux vieillards ramenèrent dans les lieux où ils étoient gardés pour ses plaisirs. Elle se leva ensuite, et parut d abord a cette cour idolâtre dans les charmes d'un déshabillé simple , et ensuite couverte des plus somptueux ornements. Cette nuit l'avoit embellie; elle avoit donné de la vie à son teint , et de l'expression a ses grâces. Ce ne fut pendant tout le jour que danses , que concerts , que festins , que jeux, que promenades ; et Ton remarquoit qu'Anais se déroboit de temps en temps, et voloit vers ses^deux jeunes héros. Après quelques précieux instants d'entrevue , elle revenoit vers la troupe qu'elle avoit quittée, toujours avec un visage plus serein. Enfin , sur le soir, on la perdit tout-à-fait : elle alla s'enfermer dans le sérail , où elle vouloit , disoit-elle , faire connoissance avec ses captifs immortels qui