‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 4)Chapitre 151 sur 168 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

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dévoient à jamais vivre avec elle. Elle visita donc les appartements de ces lieux les plus reculés et les plus charmants, où elle compta cinquante esclaves d'une beauté miraculeuse : elle erra toute la nuit de chambre en cliambre, recevant partout des hommages toujours différents, et toujours les mêmes.

Voilà comment Timmortelle Anais passoit sa vie , tantôt dans des plaisirs éclatants , tantôt dans des plaisirs solitaires; admirée d'une troupe brillante 7~ ou bien aimée d'un amant éperdu : souvent elle quittoit un palais enchanté pour aller dans une grotte champêtre : les fleurs sembloient naître sous ses pas, et les jeux se présentoient en foule au-devant d^elle.

Il y avoit plus de huit jours qu'elle étoit dans cette demeure heureuse , que, toujours hors d'elle-même, elle n'avoit pas fait une seule réflexion : elle avoit joui de son bonheur sans le connoitre, et sans avoir eu un seul de ces moments tranquilles où Time se rend pour ainsi dire compte à elle-même, et s'écoute, dans le silence des passions.

Les bienheureux ont des plaisirs si vi& qu'ib peuvent rarement jouir de cette liberté d^esprit ; c'est pour cela' qu'attachés invinciblement aux objets présents, ils perdent entièrement la mémoire des choses passées , et n'ont plus aucun souci de ce quMs ont connu ou aimé dans l'autre vie.

Mais Anais , dont l'esprit étoit vraiment philosophe, avoit passé pt^sque toute sa vie à méditer: elle avoit ppussé ses réflexions beaucoup plus loin qu'on

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n'auroit dû Tat tendre d'une femme laissée à elle* même. La retraite austère que son mari lui avoit fait garder ne lui avoit laissé que cet avantage.

^Cest cette force d'esprit qui lui avoit fait méprît ser la crainte dont ses compagnes étoient frappées , et la mort qui devoit être la fin de ses peines , et le commencement de sa félicité.

Ainsi elle sortit peu à peu de Tivresse des plaisirs j et s'enferma seule dans un appartement de son palais. Elle se laissa aller à des réflexions bien douces sur sa condition passée et sur sa félicité présente ; elle ne put s'empêcher de s'attendrir sur le malheur de ses compagnes : on est sensible à des tourments que Ton a partagés. Anais ne se tint pas dans les simples bornes de la compassion : plus tendre envers ses infortunées ) elle se sentit portée à les secourin

Elle donna ordre h un de ces jeunes hommes qui étoient auprès d'elle de prendre la figure de son mari; dallef dans son sérail , de s^en rendre maître, de l'en chasser ^ et d'y rester k sa place jusqu'à ce qu'elle le rappeUit.

L'exécution fut prompte : il fendit les airs, arriva à la porte du sérail d'Ibrahim , qui n'y étoit pas. Il frappe , tout lui est otrvert; les eunuques tombent à ses pieds. Il vole vers les appartements où les femmes d'Ibrahim étoient enfermées. Il avoit, ett passant, pris les clefs dans la poche de ce jaloux, à qui il s'étoit rendu invisible ; il entre , et les sur-* prend d'abord par son air doux et aiïable; et bien*»

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tôt après il les surprend davantage par ses empressements et par la rapidité de ses entreprises. Toutes eurent leur part de Tétonnement ; et elles Fauroient pris pour un songe s'il y eut eu moins de râilité.'

Pendant que ces nouvelles scènes se jouent dans le sérail , Ibrahim heurte , se nomme , tempête , et crie. Après avoir essuyé bien des difBcuItés, il entre , et jette les eunuques dans un désordre extrême. Il marche à grands pas ; mais il recule en arrière , et tombe comme des nues , quand il voit le Ëiux Ibrahim , sa véritable image , dans toutes les libertés d'un maître* U crie au secours ; il veut que les eunuques lui aident à tuer cet imposteur : mais il n'est pas obéi. Il n'a plus qu'une bien foible ressource; c'est de s'en rapporter au jugement de ^es femmes. Dans une heure , le faux Ibrahim avoit séduit tous ses juges. L'autre est chassé , et traîné indignement hors du sérail ; et il auroit reçu la mort mille fois , si son rival n'avoit ordonné qu'on lui sauvât la vie. Enfin le nouvel Ibrahim , resté maître du champ de bataille , se montra de plus en plus digne d'un tel choix, et se signala par des miracles jusqu'alors i/iconnus. Vous ne ressemblez pas à Ibrahim, disoient ces femmes. Dites , dites plutôt que cet imposteur ne me ressemble pas , disoit le triomphant Ibrahim : comment faut-il faire pour être votr« époux , si ce que je fais ne suffit pas ?

Ah ! nous n'avons garde de douter , dirent les femmes. Si vous n'êtes pas Ibrahim , il nous suffit que vous ayez si bieu mérité de l'être : vous êtes pluç

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Ibrahim en un jour qu'il ne Ta été dans le cours de dix années. Vous me promettez donc, reprit-il , que vous vous déclarerez en ma faveur contre cet imposteur. Ken doutez pas , dirent-elles d'une commune voix ; nous vous jurons une fidélité éternelle : nous n'avons été que trop lon^-temps abusées : le traître ne soupçonnoit point notre vertu , il ne soupçonnoit que sa foiblesse : nous voyons bien que les hommes ne sont point faits comme lui ; c'est à vous sans doute qu'ils ressemblent. Si vous saviez combien vous nous le faites haïr ! Ah ! je vous donnerai souvent de nouveaux sujets de haine , reprit le faux Ibrahim ; vous ne connoissez point encore tout le tort qu'il vous a fait. Nous jugeons de son injustice par la grandeur de votre vengeance , reprirent-elles. Oui, vous avez raison, dit Thomme divin; jVi mesuré Texpiation au crime: je suis bien aise que vou» soyez contentes de ma manière de punir. Mais , dirent ces femmes , si cet imposteur revient , que ferons-nouç? Il lui seroit, je crois, difficile de vous tromper, répondit-il; dans la place que j'occupe auprès de vous , on ne se soutient guère par la ruse : et d'ailleurs je l'enverrai si loin que vous n'entendrez plus parler de lui: Pour lors je prendrai sur moi le soin de votre bonheur. Je ne serai point jaloux; je saurai m'assurer de vous sans vous gêner; j'ai assez bonne opinion de mon mérite pour croire que vous me serez fidèles : si vous n'étiez pas vertueuses avec moi , avec qui le seriez-vous? Cette conversation dura long-temps entre lui et ces femmes,

qui , plus frappées de la diiïérence des deux Ibrahîms que de leur ressemblance , ne soogeoient pas même à se faire écUircir de tant de merveilles. Enfin le mari désespéré revint encore les troubler : il trouva toute sa maison dans la joie , et ses femmes plus incrédules que jamais. La place n'étoit pas tenable pour un jaloux ; il sortit furieux : et un instant après le faux Ibrahim le suivit ^ le prit, le transporta dans les airs, et le laissa à deux mille lieues de Et.

O dieux ! dans quelle désolation se trouvèrent ces femmes daos Tabsence de leur cher Ibrahim ! Déjà leurs eunuques avoient repris leur sévérité naturelle ; toute la maison étoit en larmes ; elles s'imaginoient quelquefois que tout ce qui leur étoit arrivé n'étoit qu'un songe; elles se regardoient toutes les unes les autres, et se rappeloient les moindres cir« constances de ces étranges aventures. Enfin le céleste Ibrahim revint , toujours plus aimable; il leur parut que son voyage n'avoit pas été pénible. Le nouveau maître prit une conduite si opposée à celle de lautre , qu'elle surprit tous les voisins. Il congédia tous les eunuques, rendit sa maison accessible à tout le monde : il ne voulut pas même souffrir que ses femmes se voilassent. Cétoit une chose singulière de les voir dans les festins parmi les hommes, aussi libres qu'eux. Ibrahim crut avec raison que les coutumes du pays n'étoient pas faites pour des citoyens comme lui. Cependant il ne se refusoit aucune dépense : il dissipa avec une immense profusion les biens du jaloux, qui, do retour trois ans

après des pays lointains où il avoit été transporté , ne trouva plus que ses femmes, et trente «six eniants.

De PnêriSf le 1.6 de la lune de Gemmadi, 1720.

LETTRE CXLIL

RICAAUSBEK, A***

Voici une lettre que je reçus hier d'un savant; elle te paroitra singulière :

MONSIKUR,

(c II y a six mois que j'ai recueilli la succession » d'un oncle très-riche , qui m'a laissé cinq ou six » cent mille livres , et une maison superbement » meublée. Il y a plaisir d'avoir du bien lorsqu'on 3» en sait faire un bon usage. Je n'ai point d'ambiy> tion, ni de goût pour les plaisirs : je suis presque » toujours enfermé dans un cabinet, où je mène la » vie d'un savant. C*est dans ce lieu que l'on trouve » un curieux amateur de la vénérable antiquité.

» Lorsque mon oncle eut fermé les yeux, j'aurois ï) fort souhaité de le faire enterrer avec les cérémo- » nies observées par les anciens Grecs et Romains; » mais je n'avois pour lors ni lacrymatoires , ni >» urnes , ni lampes antiques.

» Mais depuis je me suis bien pourvu de ces pré-

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» cieuses raretés. Il y a quelques jours que je vendis » nia vaisselle d'argent pour acheter une lampe >y de terre qui avoit servi à un philosophe stokien. » Je me suis défait de toutes les 'glaces dont mon i> oncle avoit couvert presque tous les murs de ses » appartements, pour avoir un petit miroir un peu p fêlé, qui fut autrefois à l'usage de Virgile : je suis s> charmé d'y voir ma figure représentée^ au lieu de » celle du cygne de Mantoue. Ce n'est pas tout : j'ai » acheté cent louis d'or cinq ou six pièces d'une mon- » noie de cuivre qui avoit cours il y a deux mille ans. » Je ne sache pas avoir à présent dans ma maison » un seul meuble qui n'ait été fait avant la déca- » dence de l'empire. J'ai un petit cabinet de manu- » scrits fort précieux et fort chers : quoique je me » tue la vue à les lire , j'aime beaucoup mieux m'en D servir que des exemplaires imprimés, qui ne sont » pas si corrects , et que tout le monde a entre les » mains. Quoique je ne sorte presque jamais , je ne » laisse pas d'avoir une passion démesurée de con- » noître tous les anciens chemins qui étoient du » temps des Romains. Il y en a un , qui est près de » chez moi , qu'un proconsul des Gaules fit faire , » il y a environ douze cents ans : lorsque je vais à 2> ma maison de campagne, je ne manque jamais V d'y passer, quoiqu'il soit très-incommode, et qu'il )» m'allonge de plus d'une lieue : maiM^e qui me bit » enrager, c'est qu'on y a mis des poteaux de bois D de distance en distance pour marquer l'éloigné- » ment des villes voisines. Je suis désespéré de voir

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3» ces misérables indices au lieu des colonnes mil- » liaires qui y ëtoiént autrefois : je ne doute pas que » je ne les fasse rétablir par mes héritiers , et que » je ne les engage à cette dépense par mon testa- » ment. Si vous avez , monsieur , quelque manuscrit » persan , vous me ferez plaisir de m*en accommo- X» der : je vous le paierai tout ce que vous voudrez, » et je vous donnerai par-dessus le marché quelques » ouvrages de ma façon , par lesquels vous verrez y> que je ne suis point un membre inutile de la ré- » publique des lettres. Vous y remarquerez , entre » ^utres, une dissertation où je fais voir que la cou- 9 ronne dont on se servoit autrefois dans les triom- » phes étoit de chêne, et non pas de laurier : vous 3» en admirerez une autre où je prouve , par de doctes » conjectures tirées des plus graves auteurs grecs , » que Cambyse fut blessé à Ja jambe gauche , et non 9 pas a la droite ; une autre où je démontre qu'un » petit front étoit une beauté très-recherchée chez D les Romains. Je vous enverrai encore un volume » in-quarto , en forme d'explication d'un vers du 3» sixième livre de V Enéide de Virgile. Vous ne re- D cevrez tout ceci que dans quelques jours ; et , » quant à présent , je me contente de vous envoyer » ce fragment d'un ancien mythologiste ^rec , qui » n'avoit point paru jusques ici , et que j^ai décou- » vert dans la poussière d'une bibliothèque. Je vous D quitte pour une affaire importante que j*ai sur les >» bras : il s^agit de restituer un beau passage de

6oa LETTRES PERSANES.

» Pline le natundiste, que les copistes du cinquième

» siècle ont étrangement défiguré. Je suis, etc. »

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