‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 4)Chapitre 154 sur 168 · A UN MÉDECIN DE PARIS · texte numérisé non relu

A UN MÉDECIN DE PARIS

(c II y avoit dans notre ville un malade qui ne D dormoit point depuis trente-cinq jours. Son méde- » cin lui ordonna Topium : mais il ne pouvoit se » résoudre à le prendre ; et il avoit la coupe à la » main, qu'il étoit plus indéterminé que jamais. » Enfin il dit à son médecin : Monsieur, je vous de- » mande quartier seulement jusqu'à demain : je conp nois un homme qui n'exerce pas la médecine , s> mais qui a chez lui un nombre innombrable de re- » mèdes contre l'insomnie ; souffrez que je l'envoie

(t)L* auteur, dans le manuscrit qu^il ayoit confît^ de son vivant aux libraires, a jugé à propos de faire des retranchements. On n'a pas cru devoir en priver le lecteur, qui les trouvera ici en notes.

Il y a bien des choses que je n'entends pas; mais toi, qui es médecin , tu dois entendre le langage de tes confrères. TOME IV. 39

6io LETTRES PERSANES.

» quérir; et, si je ne dors pas cette nuit, je tous » promets que je reviendrai à vous. Le médecin y> congédie , le malade fit fermer les rideaux , et dit » à un petit laquais : Tiens , va-t'en chez monsieur » Anis , et dis-lui qu'il vienne me parler. Monsieur » Anis arrive. Mon cher monsieur Anis, je me meurs; i> je ne puis dormir : n'auriez-vous point dans votre y> boutique, la C. du G., ou bien quelque livre de » dévotion composé par un R, P. J., que vous n'ayez » pas pu vendre , car souvent les remèdes les plus » gardés sont les meilleurs? Monsieur, dit le libraire, » j'ai chez moi la Cour sainte du P. Caussin , en six » vohimes , à votre service ; je vais vous l'envoyer: »je souhaite que vous vous en trouviez bien. Si » voiip voulez les œuvres du R. P. Rodriguès , jé- D suite espagnol , ne vous en faites faute. Mais , » croyez-moi , tenons-nous-en au P. Caussin : j'es- » père, avec l'aide de Dieu, qu'une période du » P. Caussin vous fera autant d'effet qu'un feuillet » tout entier de la C. du G. Là-dessus , monsieur » Anis sortit , et courut chercher le remède à sa jt boutique. La Cour sainte arrive : on en secoue la D poudre : le fils du malade, jeune écolier, com- » mence à la lire. Il en sentit le premier l'effet ; à la » seconde page, il ne prononçoit plus que d'une » voix mal articulée, et déjà toute la compagnie se » sentoit affoiblie ; un instant après , tout ronfla , y> excepté le malade , qui , après avoir été long- » temps éprouvé , s'assoupit à la fin.

» Le médecin arrive de grand matin. Eh bien !

LETTRES PER'SANES. 6n

» a-t-on pris mon opium ? On ne lui répond rien : i> la femme , la fille , le petit garçon, tou$ transpor- » tés de joie, lui montrent le P. Caussin. Il demande » ce que c'est : on lui dit : Vive le P. Caussin; il » faut l'envoyer relier. Qui l'eût dit? qui l'eût cru ? » c'est un miracle! Tenez , monsieur; voyez donc le » P. Caussin ; c'est ce volume-là qui a fait dormir » mon père. Et là-dessus on lui expliqua la chose jo comme elle s'étoit passée. » (i)

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