LETTRE CXLIV
RICA A USBEK
Je trouvai , il y a quelques jours , dans une maison de campagne où j'étois allé , deux savants qui ont
(i) Voyez la note delà page 609.
Le médecin étoit un homme subtil , rempli des mystères de la cabale , et de la puissance des paroles et des esprits : . cela le frappa ; et , après plusieurs réflexions , il résolut de clianger absolument sa pratIque.Voilà un fait bien singulier, disoit-il. Je tiens une expérience ; il faut la pousser plus loin. Eh I pourquoi un esprit ne pourroit-il pas transmettre à son ouvrage les mêmes qualités qu'il a lui-même ? ne le voyonsnous pas tous les jours ? Au moins , cela vaut-il bien la peine de l'essayer. Je suis las des apothicaires ; leurs sirops , leurs juleps , et toutes les drogues galéniques , ruinent les malades et leur santé. Changeons de méthode; éprouvons la vertu des esprits. Sur celte idée, il dressa une nouvelle pharmacie, comme vous allez voir par la description que je vous vais faire des principaux remèdes qu'il mit en pratique.
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ici une grande célëbrité. Leur caractère me parut
admirable. La conversation du premier, bien appré-
Tisane purgative.
Prenez trois feuilles de la logique d'Aristotc en grec; deux feuilles d*un traité de théologie scolastique le plus aigu, comme, par exemple, du subtil Scot; quatre de Paracdse; une d'Avicenne ; six d'Averroès ; trois de Porphyre j autant de Plotin ; autant de Jamblique. Faites infuser le tout pendant YÎngt-quatre heures, et prenez-en quatre prises par
jour.
Purgatif plus violent.
Prenez dix A. du C. concernant la B. et la C. des J. (i); faites-les distiller au bain-marie ; mortifiez une goutte de l'humeur acre et piquante qui en viendra, dans un ferre d*eau commune : avalez le tout avec confiance.
Fomitif.
Prenez six harangues ; une douzaine d*oraisons funèbres
indifféremment, prenant garde pourtant de ne point se servir
de celles de M. de N. (a); un recueil de nouveaux opéra;
cinquante romans, trente mémoires nouveaux. Mettez le
tout dans un matras ; laissez-le en digestion pendant deux
jours : puis faites-le distiller au f^u de sable. Et si tout cela
ne suffit pas ,
Autre plus puissant.
Prenez une feuille de papier marbré qui ait servi à couvrir un recueil des pièces des J. F. (3); faites-la infuser l'espace de trois minutes ; faites chauffer une cuillerée de cette infusion^ et avalez. *
(i) Dix Arrêts du Conseil concernant la BuUe et la ConstitutioM des Jésuites.
(a) M. Fléchier, évéque de Nimes. — (3) Jésuites françoit.
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ciée, se réduisoit à ceci : Ce que j'ai dit est vrai , parce que je Tai dit. La conversation du second por-
Remède très^simple pour guérir de l'asthme.
Lisez tous les ouvrages du R. P. Maimbourg, ci-devant j ésuite , prenant garde de nt vous arrêter qu*à la fin de chaque période : et vous sentirez la faculté de respirer, vous revenir peu à peu , sans qu*il soit besoin de réitérer le remède. Pour préserver de la galle, gratelle, teigne ^farcin des chevaux.
Prenez trois cathégories d'Aristote , deux degrés métaphy^ siques , une distinction , six vers de Chapelain , une phrase tirée des lettres de M. Tabbé de Saint-Cyran : écrivez le tout sur un morceau de papier que vous plierez, attacherez à un ruban , et porterez au col.
Miraculum chimicum , de violenta fermenta tione , cum fumo, igné et flanunâ.
Misce Quesnellianam infusionem , cum infusione LaUemaniand ; fiât fer mentatio cum magnd W , impetu , et tonitru , acidis pugnantibus , et invicem penetrantihus alcalino sales ; fiet evaporatio ardentium spirituum, Pone liquorem fermen^^ tatum in alambico : nihil indè extrahes, et nihil invenies, nisi caput mortuum.
Lenitivum.
Hecipe Molinœ anodjrni chartas duos ; Escobaris relaxativi paginas sex; Fasquii emollientis folium unum : infunde in aquœ communis libras iiij , ad consumptionem dimidiœpar-^ fis colentur et exprimantur ; et , in expressione, dissolve Bauni detersivi et Tamburini abluentisfolia iij, Fiatcljster,
In chlorosim , quam vulgus pallidos colores , aut febrim amatoriam , appellat.
Recipe Aretini figuras iVj R, Thomas Sanchii de matti^
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toit sur autre chose : Ce que je n'ai pas dit n'est pas
vrai, parce que je ne Fai pas dit.
J'aimois assez le premier : car qu'un homme soit opiniâtre / cela ne me fait absolument rien; mais qu'il soit impertinent, cela me fait beaucoup. Le premier défend ses opinions ; c'est son bien : le second attaque les opinions des autres ; et c'est le bien de tout le monde.
O mon cher Usbek! que la vanité sert mal ceux qui en ont une dose plus forte que celle qui est nécessaire pour la conservation de la nature ! Ces genslà veulent être admirés à force de déplaire. Ils cherchent à être supérieurs ; et ils ne sont pas seulement égaux.
Hommes modestes , venez, que je vous embrasse , vous faites la douceur et le charme de la vie. Vous croyez que vous n'avez rien ; et moi je vous dis que vous avez tout. Vous pensez que vous n*humiliez
moniofolia ij. Infundaniur in aquœ communisUbms quinquc, Fiatptisana aperiens.
Voilà les drogues que notre médecin mil en pratique aTCc un succès inimaginable. Il ne vouloitpas, disoit-il, pourne pas ruiner ses malades , employer des remèdes rares » et qui ne se trouvent presque point; comme, par exemple, une ëpître dédicatoire qui n'ait fait bâiller personne \ une préface trop courte ; un mandement fait par un évéque ; et Touvrage d'un janséniste méprisé par un janséniste, ou bien admiré par un jésuite. Il disoit que. ces sortes de remèdes ne sont propres qu'à entretenir la charlatanerie , contre laquelle il avoit une antipathie iusurmontablc.
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personne; et vous humiliez tout le monde. Et quand je vous compare dans mon idée avec ces hommes absolus que je vois partout, je les précipite d^ leur tribunal, et je les mets à vos pieds.
De Paris f le 2a de la lune de Chakban, 1720.