‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 4)Chapitre 156 sur 168 · USBEK A · texte numérisé non relu

USBEK A

Un homme d'esprit est ordinairement difficile dans les sociétés. Il choisit peu de personnes; il s'ennuie avec tout ce grand nombre de gens qu'il lui plaît appeler mauvaise compagnie; il est impossible qu'il ne fasse un peu sentir son dégoût : autant d'ennemis.

Sûr de plaire quand il voudra, il néglige trèssouvent de le faire.

Il est porté à la critique , parce qu'il voit plus de choses qu'un autre, et les sent mieux.

Il ruine presque toujours sa fortune , parce que son esprit lui fournit pour cela un plus grand nombre de moyens.

Il échoue dans ses entreprises , parce qu'il hasarde beaucoup. Sa vue, qui se porte toujours loin, lui fait voir des objets qui sont à de trop grandes distances. Sans compter que , dans la naissance d'un projet, il est moins frappé des difficultés qui viennent de la chose que des remèdes qui sont de lui , et qu il tire de son propre fonds.

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Il néglige les menus détails , dont dépend cependant la réussite de presque toutes les grandes affaires«

L'homme médiocre, au contraire , cherche à tirer parti de tout : il sent bien qu'il n'a rien à perdre en négligences.

L'approbation universelle est plus ordinairement pour Thomme médiocre. On est charmé de donner à celui-ci; on est enchanté d*ôter à celui-là. Pendant que l'envie fond sur l'un , et qu'on ne lui pardonne rien , on supplée tout en faveur de l'autre : la vanité se déclare pour lui.

Mais, si un homme d'esprit a tant de désavantages, que dirons -nous de la dure condition des savants ?

Je n'y pense jamais que je ne me rappelle une lettre d'un d'eux à un de ses. amis. Là'yoi^ij:

« Monsieur,

x> Je suis un homme qui m'occupe toutes les nuits » à regarder avec des lunettes de trente pieds ces 9 grands corps qui roulent sur nos têtes, et, quand » je veux me délasser, je prends mes petits micros- » copes, et j'observe un ciron ou une mitte.

» Je ne suis point riche , et je n'ai qu'une seule 1) chambre ; je n'ose même y faire du feu, parce que » j'y tiens mon thermomètre , et que la chaleur » étrangère le feroit hausser. L'hiver dernier je pen- » sai mourir de fcoid; et quoique mon thermomè-' » tre y qui étoit au plu3 bas de^ré , m'avertit que mes

» mains alloient se geler, je ne me dérangeai point. » Et j'ai la consolation d'être instruit exactement- ».des changements de temps les plus insensibles de w toute Tannée passée.

» Je me communique fort peu ; et de tous les » gens que je vois je n'en connois aucun. Mais il y K) a un homme à Stockholm , un autre à Leipsick , y> un autre à Londres , que je n'ai jamais vus , et que » je ne verrai sans doute jamais, avec lesquels j'en- » tretiens une correspondance si exacte , que je ne » laisse pas passer un courrier sans leur écrire.

» Mais quoique je ne connoisse personne dans » mon quartier, j'y suis dans une si mauvaise répu- » tation , que je serai à la fin obligé de le quitter. » Il y a cinq ans que je fus rudement insulté par }} une de mes voisines pour avoir fait la dissection y> d'un chien qu'elle prétendoit lui appartenir. La n femme d'un boucher, qui se trouva là , se mit de » la partie; et pendant que celle-là m'accabloit d'iny> jures, celle-ci m'assommoit à coups de pierres , » conjointement avec le docteur *** qui étoit avec » moi , et qui reçut un coup terrible sur l'os fron- » tal et occipital, dont le siège de sa raison fut très- » ébranlé.

D Depuis ce temps-là , dès qu'il s'écarte quelque » chien au bout de la rue , il est aussitôt décidé qu'il » a passé par mes mains. Une bonne bourgeoise » qui en avoit perdu un petit , qu'elle aimoit, disoit- » elle , plus que ses enfants , vint l'autre jour s'éva* » nouir dans ma chambre ; et , ne le trouvant pas ,

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» elle me cita devant le magistrat. Je crois que je » ne serai jamais délivré de la malice importune » de ces femmes , qui , avec leurs voix glapissantes, y> m'étourdissent sans cesse de Toraison funèbre de » tous les automates qui sont morts depuis dix ans* » Je suis , etc. »

Tous les savants étoient autrefois accusés de magie. Je n'en suis point étonné. Chacun disoit en lui-même : J'ai porté tes talents naturels aussi loin qu'ils peuvent aller; cependant un certain savant a des avantages sur moi : il faut bien qu'il y ait la quelque diablerie.

A présent que ces sortes d'accusations sont tombées dans le décri , on a pris un autre tour; et un savant ne sauroit guère éviter le reproche d'irréligion ou d'hérésie. Il a beau être absous par le peuple : la plaie est faite; elle ne se fermera jamais bien. C'est toujours pour lui un endroit malade. Un adversaire viendra , trente ans après , lui dire modestement : A Dieu ne plaise que je dise que ce dont on vous accuse soit vrai ; mais vous avez été obligé de vous défendre. C'est ainsi qu'on tourne contre lui sa justification même.

S'il écrit quelque histoire , et qu'il ait de la noblesse dans l'esprit , et quelque droiture dans le cœur, on lui suscite mille persécutions. On ira contre lui soulever le magistrat sur un fait qui s'est passé il y a mille ans; et on voudra que sa plume soit captive si elle n'est pas vénale.

Plus heureux cependant que ces hommes lâches qui abandonnent leur foi pour une médiocre pension; qui y à prendre toutes leurs impostures en détail , ne les vendent pas seulement une obole ; qui renversent la constitution de l'empire , diminuent les droits d'une puissance , augmentent ceux d'une autre, donnent aux princes, ôtent aux peuples , font revivre des droits surannés, flattent les passions qui sont en crédit de leur temps , et les vices qui sont sur le trône ; imposant k la postérité d'autant plus indignement qu'elle a moins de moyens de détruire leur témoignage.

Mais ce n'est point assez pour un auteur d'avoir essuyé toutes ces insultes; ce n'est point assez pour lui d'avoir été dans une inquiétude continuelle sur le succès de son ouvrage : il voit le jour enfin , cet ouvrage qui lui a tant coûté; il lui attire des querelles de toutes parts. Et comment les éviter? Il avoit un sentiment ; il l'a soutenu par ses écrits : il ne savoit pas qu'un homme à deux cents lieues de lui avoit dit tout le contraire. Voilà cependant la guerre qui se déclare.

Encore s'ilpouvoit espqrer d'obtenir quelque considération! Non : il n^est tout au plus estimé que de ceux qui se sont appliqués au même genre de science que lui. Un philosophe a un mépris souverain pour un homme qui a la tête chargée de faits ; et il est à son tour regardé comme un visionnaire par celui qui a une bonne mémoire.

Quant à ceux qui font profession d'une orgueil-

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leuse ignorance , ils voudroient que tout le genre humain fût enseveli dans Toubli où ils seront euxmêmes.

Vn homme à qui il manque un talent se dédommage en le méprisant : il ôte cet obstacle qu'il reocontroit entre le mérite et lui, et par là se trouve au niveau de celui dont il redoute les travaux.

Enfin, il faut joindre k une réputation équivoque la privation des plaisirs et la perte de la santé.

De Paris, le nS de la lune de Chahban , \ 720.

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