‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 4)Chapitre 26 sur 168 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

I* Des conquêtes de Justinien. 2. De son gouvernement.

Comme tous ces peuples entroient pêle-mêle dans l'empire, ils s incommodoient réciproquement; et toute la politique de ces temps-là fut de les armer les uns contre les autres ; ce qui étoit aisé , à cause de leur ïltocxié et de leur avarice. Ils s'entre-détrulsirent pour la plupart avant d'avoir pu s'établir; et cela fit que l'empire d'Orient subsista encore du temps. '

D'ailleurs le Nord s'épuisa lui-même , et Ton n'en vit plus sortir ces armées innombrables qui parurent d'abord ; car après les premières invasions des Goths et des Huns, surtout depuis la mort d'Attila, ceux-ci et les peuples qui les suivirent attaquèrent avec moins de forces.

Lorsque ces nations , qui s'étoient assemblées en corps d'armée , se furent dispersées en peuples , elles s'afToiblirent beaucoup ; répandues dans les divers lieux de leurs conquêtes , elles furent elles-mêmes exposées aux invasions. Ce fut dans ces circonstances que Justinien entreprit de reconquérir l'Afrique et l'Italie , et fit ce que nos François exécutèrent aussi heureusehient contre les Wisigotbs , les Bourguignons, les Lombards, et les Sarrasins^

Lorsque la religion chrétienne fut apportée aux barbares, la secte arienne étoit en quelque façon dominante dans Tempire. Valens leur envoya des prêtres ariens ^ qui furent leurs premiers apôtres. Or , dans Fintervalle qu'il y eut entre leur conversion et leur établissement , cette secte fut en quelque Ëiçon détruite chez les Romains : les barbares ariens ^rant trouvé tout le pays orthodoxe n'en purent jamais gagner l'affection ; et il fut facile aux empereurs de les troubler.

D'ailleurs ces barbares , dont l'art et le génie n'étoient guère d'attaquer les villes et encore moins de les défendre, en laissèrent tomber les murailles en raine. Procope nous apprend que Bélisaire trouva celles d'Italie en cet état. Celles d'Afrique avoient été démantelées par Genséric (i), comme celles d^pagne le furent dans la suite par Vitisa (2), dans l'idée de s'assurer de ses habitants»

La plupart de ces peuples du Nord ^ établis dans les pays du Midi , en prirent d'abord la mollesse , et devinrent incapables des fatigues de la guerre (3). Les Vandales languissoient dans la volupté; une table délicate , des habits efféminés , des bains , la musique , la danse , les jardins , les théâtres , leur étoient devenus nécessaires.

Ils ne donnoient plus d'inquiétude aux Ro-

(i) Procope y Guerre des Vandales y livre i*

(2) Mariana, Histoire d'Espagne, Livre n, Chapitre xii,

(3) Procope y Guerre des Fandales^ Livre n. TOtfE IV. la

mains (i), dit Malchus (s), depais qu*ilâ avoient cessé d'entretenir les armées que Gensérlc tenoit toujours prêtes , avec lesquelles il prëvenolt ses en* nemis , et étonnoit tout le monde par la fiM^ilité de ses entreprises.

La cavalerie des Romains étoit très-exercée à tirer de Tare ; mais celle des Gotbs et des Vandales ne se servoit que de l'épée et de la lance , et ne pouvoit combattre de loin (3) : c'est à cette différence que Bélisaire attribuoit une partie de ses succès.

Les Romains , surtout sous Justinien , tirèrent de grands services des Huns, peuples dont étoient so^ tis les Partbes , et qui combattoient comme eux. Depuis qu'ils eurent perdu leur puissance par la défaite d'Attila et les divisions que le grand nombre de ses enfants fit naître , ils servirent les Romains en qualité d'auxiliaires , et ils formèrent leur meilleure cavalerie.

Toutes ces nations barbares se distinguoient chacune par leur manière particulière de combattre eC de s'armer (4). Les Goths et les Vandales étoient

(1) Du temps d'Honorie.

(7) Histoire byzantine, dans V Extrait des ambassades. *(3) Voyez Procope, Guerre des Vandales^ Livre i ; et le même auteur , Guerre des Goths, Livre i. Les archers gotbi ^toient à pied ; ils ëtoient peu instruits.

(4) Un passage remarquable de Jomandès noHs donne toutes ces différences ; c'est à l'occasion de la bataille qi^e lei Gépide» donnèrent aux enfants d'Attila.

redoutables Vépéek ia main; les Huns étoient des archers admirables; les Suèves^ de bons hommes d*inânterie ; les Aiains étoient pesamment armés ; et les Hérules étoient une troupe légère. Les Romains prcQoient dans toutes ces nations les divers corps de troupes qui eonvenoient à leurs desseins , et combattoient contre une seule avec les avantagées de toutes les autres.

Il est singulier que les nations les plus foibles aient été celles qui firent de plus grands établisse«ments. On se tromperoit beaucoup si Ton jugeoit de leurs forces par leurs conquêtes. Dans cette Ion* ^ suite d'incursions , les peuples barbares , ou plutôt les essaims sortis d'eux , détruisoient où étoient détruits; tout dépendoit des circonstances : et, pendant qu'une grande nation étoit combattue ou ar^ rétée, une troupe d'aventuriers qui trouvoient un pays ouvert y faisoient des ravages effroyables. Les Gotbs^ que le désavantage de leurs armes fit fuir devant tant de nations, s'établirent en Italie, en Gaule et en Espagne: les Vandales, quittant l'Es* pagne par fbiblesse , passèrent en Afrique , où ils fondèrent un grand empire.

Justinien ne put équiper contre les Vandales que cinquante vaisseaux ; et quand Bélisaire débarqua il n'avoit que cinq mille soldats (i). C'étoit une entreprise bien hardie : et Léon , qui avoit autrefois

(i) Procope, Guerre des Goths^ Livre iz.

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envoyé contre eux une flotte composée de tous les vaisseaux de l'Orient j sur laquelle il avoit cent mille hommes, n'avoit pas conquis l'Afrique, et avoit pensé perdre l'empire.

Ces grandes flottes , non plus que les grandes armées de terre , n'ont guère jamais réussi. Comme elles épuisent un état , si l'expédition est longue ou que quelque malheur leur arrive , elles ne peuvent être secourues ni réparées : si une partie se perd , ce qui reste n'est rien, parce que les vaisseaux de guerre , ceux de transport , la cavalerie , Finfanterie , les munitions , enfin les diverses parties , dépendent du tout ensemhle. La lenteur de l'entreprise fait qu'on trouve toujours des ennemis préparés ; outre qu'il est rare que l'expédition se &sse jamais dans une saison commode : on tombe dans le temps des orages , tant de choses n'étant presque jamais prêtes que quelques mois plus tard qu'on ne se rétoit promis.

Bélisaire envahit l'Afrique; et, ce qui lui servit beaucoup , c'est qu'il tira de Sicile une grande quantité de provisions , en conséquence d'un traité fait avec Amalasonte , reine des Goths. LorsquHl fut envoyé pour attaquer l'Italie , voyant que les Goths tiroient leur subsistance de la Sicile , il commença par la conquérir ; il af&ma ses ennemis , et se trouva dans l'abondance de toutes choses.

Bélisaire prit Carthage , Rome et Ravenne , et envoya les rois des Goths et des Vandales captifs à

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Constantinople , où Ton ^it , après tant de temps , les anciens triomphes renouvelés, (i)

On peut trouver dans les qualités de ce grand homme (a) les principales causes de ses succès. Avec un général qui avoit toutes les maximes des premiers Romains, il se forma une armée telle que les anciennes armées romaines.

Les grandes vertus se cachent ou se perdent or-* dinairement dans la servitude ; mais le gouvernement tyrannique de Justinien ne put opprimer la grandeur de cette âme , ni la supériorité de ce g^nie.

Ueunuque Narsès fut encore donné k ce règne pour le rendre illustre. Élevé dans le palais, il avoit plus la confiance de Tempereur; car les princes regardent toujours leurs courtisans comme leurs plus fidèles sujets.

Mais la mauvaise conduite de Justinien , ses pro« fusions, ses vexations, ses rapines, sa fureur de bâtir, de changer, de réformer, son inconstance dans ses desseins , un règne dur et foible , devenu plus incommode par une longue vieillesse , furent des malheurs réels mêlés a des succès inutiles, et une gloire vaine.

Ces conquêtes , qui avoient pour cause non la force de Tempire , mais de certaines circonstances particulières , perdirent tout : pendant qu^on y occu-

(i) Justinien ne lui accorda que le triomphe de l'Afrique, (a) Voje£ Suidas 9 à l'article Bélisaire,

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poit les armées, de nouveaux peuples passèrent le Danube , ctésolèrent l'Illyrie , la Macédoine et la Grèce ; et les Perses ^ dans quatre invasions y firent à l'Orient des plaies incurables, (i)

Plus ces conquêtes furent rapides , moins elles eurent un établissement solide : Tltalie et TAfrique furent à peine conquises qu'il Ëillut les reconquérir.

Justinien avoit pris sur le théâtre une femme qui s'y étoit long-temps prostituée (a) : elle le gouverna avec un empire qui n'a point d'exemple dans les histoires ; et , mettant sans cesse dans les afl&ires les passions et les fantaisies de son sexe , elle corrompit tes victoires et les succès les plus heureux*

En Orient on a de tout temps multiplié l'usage des femmes pour leur ôter l'ascendant prodigieux qu'elles ont sur nous dans ces climats : nuds à Con* stantinople la loi d'une seule femme donna à ce sexe l'empire ; ce qui mit quelquefois de la foiUesse dans le gouvernement.

Le peuple de Constantinople étoit de tout temps divisé en deux factions , celle des bleus , et celle des verts : elles tiroient leur origine de l'affeotion que Ton prend dans les théâtres pour de certains acteurs plutôt que pour d'autres. Dans les jeux du cirque , les chariots dont les cochers étoient habillés de vert disputoient le prix à ceux qui étoient habilla de bleu ; et chacun y prenoit intérêt jusqu'à la fureur.

(i) Les deux empires se ravagèrent d'autant plus qu'on n*esi)éroît pas conserver ce qu'on avoit conquis. (>.) Uimpératrice Tbôodora.

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Os deux (actions , répaïukies dans toutes les villes de Tempire ^ ëtoient plus ou moins furieuses , à proportion de la grandeur des villes, c'est-à-dire de loisiveté d'une grande partie du peuple.

Mais les divisions , toujours nécessaires dans un goiiYemenient républicain pour le maintenir, ne pouvoient être que fatales à celui des empereurs , parce qu'elles ne produisoient que le changement du souverain , et non le rétablissement des lois et la cessation des abus.

Justinien , qui favorisa les bleus , et refusa toute justice aux veris (i ) , aigrit les deux factions , et par conséquent les fortifia.

EHes allèrent jusqu'à anéantir l'autorité des magistrats. Les hleus ne craignoient point les lois , parce que Tempereur les protégeoit contre elles ; les verts cessèrent de les respecter, parce qu'elles ne pouvoient plus les défendre, (s)

Tous les liens d'amitié , de parenté , de devoir, de reconnoissance , furent ôtés : les familles s'entre«dé« tniisirent : tout scélérat qui voulut faire un crime fut de la faction des bleus; tout homme qui fut volé ou assassiné fut de celle des i)eHs.

Un gouvernement si peu sensé étoit encore plus

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(i) Cette maladie étoit ancienne. Suétone dit que Cali-

gala 9 attaché à la faction des verts, haïstoit le peuple ^arce

qu'il applaudiftsoit à l'autre, (a) Pour prendre une idée de l'esprit de ces temps-là , il

faatvoirThéoplianeSy qui rapporte une longue conversa-

^on qu'il y eut au tbé&tre entre les verts et Tempercur.

cruel : Tempereur, non content de faire a ses sujets une injustice générdie en les accablant d'impôts excessif, les désoloit par toutes sortes de tyrannies dans leurs affaires particulières.

Je ne serois point naturellement port^ à croire tout ce que Procope nous dit là-dessus dans son histoire secrète y parce que les éloges magnifiques qu'il a &its de ce prince dans ses autres ouvrages affoiblissent son témoignage dans celui^i, où il nous le dépeint comme le plus stupide et le plus cruel des tyrans.

Mais j'avoue que deux choses font que je suis pour l'histoire secrète : la première, c'est qu'elle est mieux liée avec Fétonnante foiblesse ou se trouvar cet empire à la fin de ce règne et dans les suivants.

L'autre est un monument qui existe encore parmi nous : ce sont les lois de cet empereur, où l'on voit dans le cours de quelques années la jurisprudence varier davantage qu'elle n'a fait dans les trois cents deiTiières années de notre monarchie.

Ces variations sont la plupart sur des choses de si petite importance (i), qu'on ne voit aucune raison qui eût dû porter un législateur à les faire, à moins qu'on n'explique ceci par l'histoire secrète, et qu'on ne dise que ce prince vendoit également ses jugements et ses lois.

Mais ce qui fit le plus de tort à l'état politique du gouvernement fut le projet qu'il conçut de réduire

(i) Voyez Ici Novelks de Justinlen.

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tous les hommes à une même opinion sur les matières de religion , dans des circonstances qui rendolent son zèle entièrement indiscret.

G)mme les anciens Romains fortifièrent leur empire en y laissant toute sorte de culte , dans la suite on le réduisit à rien , en coupant Tune après Tautre les sectes qui ne dominoient pas.

Ces sectes e^oient des nations entières. Les unes, après qu'elles avoient été conquises par les Romains, avoient conservé leur ancienne religion , comme les Samaritains et les Jui&. Les autres s'étoient répandues dans un pays , comme les sectateurs de Montan dans la Phrygie ; les manichéens , les sabatiens , les adens, dans d autres provinces; outre qu'une grande partie des gens de la campagne étoient encore idolatres et entêtés d'une religion grossière comme e^xnilmes.

Justinien , qui détruisit ces sectes par Tépée ou par ses lois , et qui , les obligeant à se révolter, s obligea à les exterminer, rendit incultes plusieurs provinces. Il crut avoir augmenté le nombre des fidèles; il navoit fait que diminuer celui des hommes.

Procope nous apprend que par la destruction des Samaritains la Palestine devint déserte : et ce qui rend ce fait singulier, c'est qu'on affoiblit l'empire , par zèle pour la religion , du côté par où quelques règnes après , les Arabçs pénétrèrent pour la détruire.

Ce qu'il y avoit de désespérant, c'est que, pendant

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que Tempereur portoit si loin riiitolérance , il ne convenoit pas lui-même atec Timpératrice sur la points les plus essentiels: il suivoit le concile de Chatcédoine ; et Timpëratrice &Torisoit ceux qui y étoient opposas , soit qu'ils fussent de bonne foi , dit ÉTagre, soit qu'ils le fissent a dessein, (i)

Lorsqu'on lit Procope sur les édifices de Justinien , et qu'on voit les places et les forts que ce prince fit ëlever partout, il vient toujours dans Tes* prit une idée , mais bien fausse , d'un état florissant

D'abord les Romains n'avoient point de places : ils mettoient toute leur confiance dans leurs armées, qu'ils plaçoient le long des fleuves, où ils élevoieot des tours de distance en distance pour loger les soldats.

Mais lorsqu'on n'eut plus que de mauvaises armées, que souvent même on n'en eut point du tout, la frontière ne défendant plus l'intérieur, il follut le fortifier; et alors on eut plus de places, et moins de forces ; plus de retraites , et moins de sûreté (a). La

(i) Livre iv, Chapitre x.

(i) Auguste avoit établi neuf frontières ou marches : sons les empereurs suivants le nombre en augmenta. Les barbares se montroîent la où ils n'avoient point encore para. £t Dion^ Livre lv , rapporte que de son temps, aoua l'empire d'Aloxandre , il y en avoit treize. On voit par la notice de Tempire, écrite depuis Arcadius et Honorius , que, dans le seul empire d'Orient , il y en avoit quinze. Le nombre en augmenta toujours. La Pampbilie, la Lycaonie^ la Pisidie, devinrent des marches ; et tout l'empire fut couvert de foitilications. Auréliea avoit été obligé de fortifier Rome.

campagne n'étant plus habitable qu'autour des places fortes , on en bâtit de toutes parts. Il en étolt comme de la France du temps des Normands (i), <{ui n'a jamais été si foible ({ue lorsque tous ses TÎi* lages étoient eitourés de murs.

Ainsi toutes ces listes de noms des forts que Justinien fit bâtir, dont Procope couvre des pages entières , ne sont que des monuments de la foiblesse de Tempire.

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