‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 4)Chapitre 27 sur 168 · CHAPITRE XXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXL

Désordres de t empire d! Orient.

Dahs ce temps-Ia les Perses étoient dans une situation plus heureuse que les Romains : ils craignoient peu les peuples du Nord (2) , parce qu'une partie du mont Taurus , entre la mer Caspienne et le Pont*Euiin , les en séparoit , et qu'ils gardoient un passage fort étroit , feimé par uue porte (3) , qui ctoit le seul endroit par où la cavalerie pouvoit passer : partout ailleurs ces barbares étoient obligés de descendre par des précipices ^ et de quitter leurs chevaux qui feisoient toute leur force ;. mais ib étoient encore arrêtés par l'Araxe , rivière profonde , qui coule de Touest à l'est, et dont on défendoit aisément les passages. (4)

De plus, les Perses étoient tranquilles du côté de

(i) Et des Anglois.

(a) Les Huns. — (3) Les portes Caspiennes.

(4) Procope, Guerre des Perses , Livre i.

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lorient ; au midi ils étoient bornés par la mer. Il leur étoit facile d'eutretenir la division parmi \& princes arabes , qui ne songeoient qu'à se piller les uns les autres. Us n'avoient donc proprement dVnnemis que les Romains. « Nous savons, disoit un » ambassadeur de Hormisdas (i), que les Romains y> sont occupés a plusieurs guerres , et ont a com- » battre contre presque toutes les nations; ils savent » au contraire que nous n'avons de guerre que contre D eux. »

Autant que les Romains avoient négligé Fart militaire j autant les Perses Favoient-ils cultivé. « Les 3> Perses , disoit Bélisaire a ses soldats, ne vous sur- D passent point en courage ; ils n'ont sur vous que » l'avantage de la discipline. »

Us prirent dans les négociations la même supériorité que dans la guerre. Sous prétexte qu'ils tenoient une garnison aux portes Gaspiennes , ils de« mandoient un tribut aux Romains; comme si chaque peuple n'avoit pas ses frontières à garder : ils se faisoient payer pour la paix , pour les trêves , pour les suspensions d'armes , pour le temps qu'on employoit à négocier, pour celui qu'on avoit passé à faire la guerre.

Les Avares ayant traversé le Danube , les Ro> mains , qui la plupart du temps n'avoient point de troupes a leur opposer, occupés contre les Perses, lorsqu'il auroit fallu combattre les Avares, et contre

(i) Ambassades de Ménandre.

les Avares , quand il auroit fallu arrêter les Perses, furent encore forcés de se soumettre à un tribut ; et la majesté de Fempire fut flétrie chez toutes les Dations.

Justin, Tibère et Maurice , trayaillèrent avec soin t défendre Tempire. Ce dernier avoit des vertus ; mais elles étoient ternies par une avarice presque inconcevable dans un grand prince.

Le roi des Avares offrit à. Maurice de lui rendre les prisonniers qu'il avoit faits , moyennant une <bmi-pièce d'argent par tête ; sur son refus , il les fit égorger. L'armée romaine , indignée, se révolta; et les verts s'étant soulevés en même temps, un centenier, nommé Phocas , fut élevé à l'empire , et fit tuer Maurice et ses enfants.

L'histoire de l'empire grec, c'est ainsi que. nous nommerons dorénavant l'empire romain, n'est plus qu'un tissu de révoltes , de séditions et de perfidies. Les sujets n'avoient pas seulement l'idée de la fidélité que Ton doit aux princes : et la succession des empereurs fut si interrompue , que le titre de por^ pkjrrogénète f c'est-à-dire né dans l'appartement ou accoucboient les impératrices , fut un titre distinctif que peu de princes des diverses Ëimilles impériales purent porter.

Toutes les voies furent bonnes pour parvenir a

Tempire : on y alla par les soldats , par le clergé ,

par le sénat, par les paysans , par le peuple de Con-

stantinople , par celui des autres villes.

La religion chrétienne étant devenue dominante

igo GRANDEUR ET DÉCADENCE

dans Fempire , il s'éleva successivement plusieurs hérésies qu'il £aiUut condamner. Arius ayant nié la divinité du Verbe ; les Macédoniexis , celle du Samt- Esprit; Nestorius, Funité de la personne de Jésus- Christ ; Eutichès , ses deux natures ; les monothélites, ses deux volontés; il fallut assembler des conciles contre eux : mais les décisions n en ayant pas été d'abord universellement reçues , plusieurs empereurs séduits revinrent aux erreurs condamnées. Et, comme il n'y a jamais eu de nation qui ait porté une haine si violente aux hérétiques que les Grecs, qui se croyoient souillés lorsqu'ils parloient à un hérétique f ou habitolent avec lui, il arriva que plusieurs empereurs perdirent FafTection de leurs sujets ; et les peuples s'accoutumèrent à penser que des princes si souvent rebelles à Dieu n'avoient pu être chobis par la Providence pour les gouverner.

Une certaine opinion , prise de cette idée qu'il ne falloit pas répandre le sang des chrétiens, laquelle s'établit de plus en plus lorsque les mahométans eurent paru , fît que les crimes qui n'intéressoient pas directement la religion furent foiblement punis r on se contenta de crever les yeux , ou de couper le nez et les cheveux , ou de mutiler de quelque manière ceux qui avoient excité quelque révolte, ou attenté à la personne du prince (i) : des actions pa-

I I ■■ . I I II I pi I I .1 — ^^w^

(i) Zenon contribua beaucoup à établir ce relâchement. (Voyez Malchus, Histoire bjrzantine ^ dans V Extrait des ambassades» )

DES ROMAINS, CHAP. XXI. ijt

reilles purent se commètttre sans danger, et même sans courage.

Un certain respect pour les ornements impériaux fit que Ton jeta d'abord les yeux sur ceux qui osèrent s'en reyétir. C'étoit un crime de porter ou d'avoir chez soi des étoffes de pourpre ; mais ^ dès qu'un homme s'en vêtoit, il étoit d'abord suivi, parce que le respect ëtoit plus attaché à l'habit qu'à la personne.

L'ambition étoit encore irritée par l'étrange manie de ces temps-là, n'y ayant guère d'homme considérable qui n'eût par devers lui quelque prédiction qui lui promettoit l'empire.

Comme les maladies de l'esprit ne se guérissent guère (i) , l'astrologie judiciaire et l'art de prédire pu* les objets vus dans l'eau d'un bassin avoient succédé, chez les chrétiens, aux divinations par les entrailles des victimes , ou le vol des oiseaux , abolies avec le paganisme. Des promesses vaines furent le motif de la plupart des entreprises téméraires des particuliers , comme elles devinrent la sagesse du conseil des princes.

Les malheurs de l'empire croissant tous les jours , on fut naturellement porté à attribuer les mauvais succès dans la guerre , et les traités honteux dans la paix^ à la mauvaise conduite de ceux qui gou- Temoient.

Les révolutions mêmes firent les révolutions , et

(i) Voyez Nicétas, Fie d* Andronic Comnène,

ig» GRANDEUR ET DÉCADENCE

Y effet devint lui-même la cause. Comme les Grecs avoient vu passer successivement tant de diverses familles sur le trône , ib n'ëtoient attachés à aucane ; et la fortune ayant pris des empereurs dans toutes les conditions, il n'y avoit pas de naissance assez basse , ni de mérite si mince , qui pût ôter respérance.

Plusieurs exemples reçus dans la nation en formèrent Tesprit général, et firent les mœurs, qui régnent aussi impérieusement que les lois.

Il semble que les grandes entreprises soient parmi nous plus difficiles à mener que chez les anciens. On ne peut guère les cacher , parce que la communication est telle aujourd'hui entre les nations , que chaque prince a des ministres dans toutes les cours, et peut avoir des traîtres dans tous les cabinets.

L'invention des postes fait que les nouvelles volent et arrivent de toutes parts.

Comme les grandes entreprises ne peuvent se faire sans argent, et que depuis l'invention des lettres de change les négociants en sont les maîtres, leurs affaires sont très -souvent liées avec les secrets de l'état; et ils ne négligent rien pour les pénétrer.

Des variations dans le change, sans une cause connue, font que bien des gens la cherchent, et la trouvent à la fin.

L'invention de l'imprimerie , qui a mis les livres dans les mains de tout le monde ; celle de la gravure , qui a rendu les cartes géographiques si communes; enfin rétablissement des papiers politiques, font assez connoître à chacun les intérêts généraux

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pour pouvoir plus aisément être ëclairci sur les faits secrets.

Les conspirations dans l'état sont devenues difficiles , parce que , depuis Tinvention des postes , tous les secrets particuliers sont dans le pouvoir du public.

Les princes peuvent agir avec promptitude , parce qu'ils ont les forces de l'état dans leurs mains; les conspirateurs sont obligés d'agir lentement , parce que tout leur manque : mais , à présent que tout s'éclaircit avec plus de facilité et de promptitude , pour peu quC' ceux-ci perdent de temps à s'arranger, ils sont découverts.

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