‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 4)Chapitre 37 sur 168 · QUELQUES REFLEXIONS · texte numérisé non relu

QUELQUES REFLEXIONS

SUR

iusif n'a plu dayantage dans les Lettres Persanes que d y irouYer, sans y penser^ une espèce de roman. On en voit le commencement, le progrès , la fin : les divers personnages sont placés dans une chaîne qui les lie. A mesure qu'ils font un plus long séjour en Europe, les mœurs de cette partie du monde prennent dans leur tête un air moins merveilleux et mqins bizarre; et ils sont plus ou moins frappés de ce bizarre et de ce merveilleux, suivant la différence de leurs caractères. D*un antre côté, le désordre croit dans le sérail d*Asie à proportion de la longueur de Fabsence d'Usbek, c est-àdire à mesure que la fureur augmente, et que l'amour diminue.

D'ailleurs, ces sortes de romans réussissent ordinairement, parce que l'on rend compte soi-même de sa situation actuelle; ce qui fait plus sentir les passions que tous les récits qu'on en pourroit faire. Et c'est une des causes du succès de quelques ouvrages charmants qui ont paru depuis les Lettres Persanes.

Enfin , dans les romans ordinaires , les digressions ne peuvent être permises que lorsqu'elles forment ellesmêmes un nouveau roman. On n'y sauroit mêler de raisonnements^ parce qu'aucuns des personnages n'y ayant été assemblés pour raisonner, cela choqueroit le des-

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sein et k nalure de l'ouvrage. Mais , dans la forme de lettres, où les acteurs ne sont pas choisis, et où les sujets qu'on traite ne sont dépendants d'aucun dessert ou d'aucun plan déjà formé, l'auteur s'est donné l'aTiDtage de pouvoir joindre de la philosophie, de la politique, et de la morale, à un roman, et de lier le toot par une chaîne secrète, et en quelque fiaiçon inconnue.

Les Lettres Persanes eurent d'abord un débit si pro* digieux que les libraires mirent tout en usage pour en avoir des suites. Ils alloient tirer par b manche tons ceux qu'ils rencontroient : « Monsieur, disoient^t » faites^moi des Lettres Persanes. »

Mais ce que je viens de àife suffit pour faire voir quelles ne sont susceptibles d'aucune suite, encore moins d'aucun mélange avec des lettres écrites d'une autre main , quelque ingénieuses qu'elles puissent être.

Il y a quelques traits que bien des gens ont trourés trop hardis; mais ils sont priés de faire attention à h nature de cet ouvrage. Les Persans qui dévoient y jouer un si grand rôle se trouvoienttout à coup transplantés en Europe , c'est-à-dire dans un autre univers. Il y avott un temps où il falloit nécessairement les représenter pleins d'ignorance et de préjugés ; on n'étoit attentif qu a faire voir la génération et le progrès de leturs idées. Leurs premières pensées dévoient être singulières : il sembloit qu'on n'avoit rien i faire qu'à leur donner l'espèce de singularité qui peut compatir avec de l'esprit : on n'avoit à peindre que le sentiment qu'ils avoient eu à chaque chose qui leur avoit paru extraordinaire. Bien loin qu'on pensât à intéresser quelque principe de notre religion, on ne se soupçonnoit pas même d'imprudence. Ces traits se trouvent toujours liés avec le

SUR LES LETTRES PERSANES. 271 sentimeiit de surprise et d'étonnemeDt, et point avec Vidée d*exameD, et encore moins arec celle de critique. En parlant de notre religion, ces Persans ne dévoient pas paroitre plus instruits que lorsqu'ils parloient de nos coutumes et de nos usages* Et s'ils trouvent queU quefois nos dogmes singuliers , cette singularité est toujours marquée au coin de la parfaite ignorance des liaisons qu'il y a entre ces dogmes et nos autres vérités*

On £ût cette justification par amour pour ces grandes vérités, indépendamment du respect pour le genre homain, que Ion n'a certainement pas voulu frapper par l'endroit le plus tendre. On prie donc le lecteur de ne pas cesser un, moment de regarder les traits dont je parle comme des effets de la surprise de gens qui dévoient en avoir, ou comme des paradoxes faits par des hommes qui n'étoient pas même en état d'en faire. Il est prié de £iire attention que tout l'agrément consistoi t dans le contraste éternel entre les choses réelles et la manière singulière, naïve ou bixarre dont elles étoient aperçues. Certainement la nature et le dessein des Lettres Persanes sont si à découvert qu'elles ne tromperont jamais que ceux qui voudront se tromper eux-mêmes.

Je ne fais point ici d'ëpttre dëdicatoire, et je ne demande point de protectioti pour ce livre : on le lira , s'il est bon j et , s'il est mauvais , je ne me soucie pas qu'on le lise.

J*ai détache ces premières lettres pour essayer le goàt du public : j'en ai un grand nombre d'autres dans mon portefeuille, que je pourrai lui donner dans la suite.

Mais c'est à condition que je ne serai pas connu : car^ si l'on vient à savoir mon nom , dès ce moment je me tais. Je connois une femme qui marche assez bien , mais qui boite dès qu'on la regarde. C'est assez des défauts de l'ouvrage ^ sans que je présente encore à la critique ceux de ma personne. Si Ton savoit qui je suis , on diroit : Son livre jure avec son caractère j il devroit employer son temps à quelque chose de mieux; cela n est pas digne d'un homme grave. Les critiques ne manquent jamais ces sortes de réflexions , parce qu'on les peut faire sans essayer beaucoup son esprit.

Lfes Persans qui écrivent ici ëtoient loges avec moi 9 nous passions notre vie ensemble. Gomme ils me regardoient comme un homme d'un autre monde ^ ils ne me cachoient rien. En effet, des gens transplantés de si loin ne pouvoient plus avoir de secrets. Ils me communiquoient la plupart de leurs lettres 5 je les copiai . J'en surpris même quelqaes-unes y dont ils se seroient bien gardés de me faire confidence , tant elles ëtoient mortifiantes pour la vanité et la jalousie persane.

Je ne fais donc que Toffice de traducteur : toute ma peine a été de mettre Touvrage à DOS mœurs. J'ai soulagé le lecteur du langage asiatique autant que je lai pu ^ et Fai sauvé d'une infinité d'expressions suLlimes qui lauroient envoyé jusque dans les nues.

Mais ce n'est pas tout ce que j'ai fait pour lui. J'ai rétranché lés longs compliments , dont les Orientaux ne sont pas moins pro« digues que ûous^ et j'ai passé un nombre infini de ces minuties qui ont tant de peine à soutenir le grand jour, et qui doivent tou« jours mourir entre deux amis.

Si la plupart de ceux qui nous ont donné

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