LETTRE IL
USBER AU PREMIER EUNUQUE NOIR, A son sérail dltpahan.
Tu es le gardien fidèle des plus belles femmes de Perse; je t'ai confié ce que j'avois dans le mondie de plus cher : tu tiens en tes mains les clefs de ces portes fatales qui ne s'ouvrent que pour moi. Tandis que tu veilles sur ce dëpôt précieux de mon cœur , il se repose et jouit d*une sécurité entière. Tu fais U garde dans le silence de la nuit comme dans le tu* raulte du jour. Tes soins infatigables soutiennent la vertu lorsqu'elle chancelle. Si les femmes que tu gardes vouloient sortir de leur devoir , tu leur en ferois perdre l'espérance. Tu es le fléau du vice et la colonne de la fidélité.
Tu leur commandes et leur obéis. Tu exécutes aveuglément toutes leurs volontés , et leur fais exécuter de même les lois du sérail ; tu trouves de la gloire à leur rendre les services les plus vils ; tu te soumets avec respect et avec crainte à leurs ordres légitimes; tu les sers comme l'esclave de leurs esclaves. Mais, par un retour d'empire, tu commandes en maître comme moi-même , quand tu crains le relâchement des lois de la pudeur et de la ' modestie.
Souviens -toi toujours du néant d'où je t'ai (ait sortir, lorsque tu élois le dernier de mes esclaves,
pour te. mettre en cette place , et te confier les délices de mon cœur : tiens-toi dans un profond abaissement auprès de celles qui partagent mon amour ; mais Êiis-leur en même temps sentir leur extrême dépendance. Procure-leur tous les plaisirs qui peuvent être innocents ; trompe leurs inquiétudes ; amuse-les par la musique , les danses , les boissons délicieuses ; persuade-leur de s'assembler souvent. Si elles veulent aller à la campagne , tu peux les y mener : mais fais faire main-basse sur tous les hommes qui se présenteront devant elles. Exhorteles à la propreté , qui est l'image de la netteté de Tàme : parle -leur quelquefois de moi. Je voudrois les revoir dans ce lieu charfciant qu elles embellissent.
Adieu.
De Taurîsf le \^ de la lune de SaphoTy 17 1 1 .
LETT/RE ni.
ZACHI A USBER, A Tauris,
Nous avons ordonné au chef des eunuques de nous mener à la campagne ; il te dira qu'aucun accident ne nous est arrivé. Quand il fallut traverser la rivière et quitter nos litières , nous nous mimes , selon la coutume , dans des boîtes : deux esclaves nous portèrent sur leurs épaules , et nous échappâmes a tous les regards.
Comment aurois-je pu vivre , cher Usbek, dans
ton sérail d'Ispahan ; dans ces lieux qui , me rappelant sans cesse mes plaisirs passés , irritoient tous lei jours mes désirs avec une nouvelle viol^noe? ^«^ rois d'appartements en appartements , te cherchant toujours , et ne te trouvant jamais , mais rencontrant partout un cruel souvenir de ma félicité passée. Tantôt je me voyois en ce lieu où , pour la première fois de ma vie Je te reçus dans mes bras; tantôt dans celui où tu décidas cette fameuse querelle entre tes femmes. Chacune de nous se prétendoit supérieure aux autres en beauté : nous nous présentâmes devant toi , après avoir épuisé tout ce que Timaginalion peut fournir de parures et d*ornements : tu vis avec plaisir les miracles 3e notre art ; tu admiras jusqu*où nous avoit emportées Tardeur de te plaire. Mais tu fis bientôt céder ces charmes empruntés à des grâces plus naturelles ; tu détruisis tout notre ouvrage : il &llut nous dépouiller de ces ornements qui t'étbient devenus incommodes ; il fallut paroître à ta vue dans la simplicité de la nature. Je comptai pour rien la pudeur; je ne pensai qu*à ma gloire. Heureux Usbek ! que de charmes furent étalés à tes yeux! Nous te vîmes long- temps errer d'enchantements en enchantements : ton âme incertaine demeura longtemps sans se fixer: chaque grâce nouvelle te demandoit un tribut : nous fûmes en un moment toutes couvertes de tes baisers : tu portas tes curieux regards dans les lieux les plus secrets : tu nous fis passer en un instant dans mille situations différentes : toujours de nouveaux commandements, et une obéis-
sance toujours nouvelle. Je te lavoue , Usbek , une passion encore plus vive que l'ambition me fit souhaiter de te plaire. Je me vis insensiblement devenir la maîtresse de ton cœur : tu me pris , tu me quittas ; tu revins à moi , et je sus te retenir : le triomphe fut Xout pour moi , et le désespoir pour mes rivales. Il nous sembla que nous fussions seuls dans le monde ; tout ce qui nous entouroit ne fut plus digne de nous occuper. Plût au ciel que mes rivales eussent eu le courage de rester témoins de toutes les marques d^mour que je reçus de toi ! Si elles avoient bien vu mes transports , elles auroient senti la différence qu il y a de mon amoiu* au leur ; elles auroient vu. que , si elles pouvoient disputer avec moi de charmes , elles ne pouvoient pas disputer de sensibilité... Mais où suis-je ? Où m'epimène ce vain récit ? C'est un malheur de n être point aimée ; mais c*est un affront de ne Tétre plus. Tu nous quittes, Usbek^ pour aller errer dans des climats barbares. Quoi !*tu comptes pour rien l'avantage d'être aimé ! Hélas! tu ne sais pas même ce que tu perds ! Je pousse des soupirs qui ne sont point entendus ! mes larmes coulent, et tu n'en jouis pas! il semble que lamour respire dans le sérail , et ton insensibilité t'en éloigne sans cesse ! Ah ! mon cher Usbek , si tu savois être heureux !
J>u sérail de Fatmé, le %i de la lune de Maharram ,1711.
a8* LETTRES PERSANES.